‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 30 sur 130 · PREMIÈRES COMPARAISONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES COMPARAISONS

La première visite du Prince à la Cour de France eut un caractère officiel. Il y vint au printemps de 1759 pour annoncer la victoire de Maxen, en ambassadeur extraordinaire. Il fut plus admiré qu’il n’admira. La cour de Louis XV manquait de jeunesse et d'autre part Ligne se trouva mécontent des questions frivoles qu’on lui posa, à lui qui prenait tant au sérieux son rôle. Le « monotone et ennuyeux Versailles » ne saurait retenir le héros en vacances; il met en gage les diamants du cadeau royal et gagne Paris. Comme il ne recevait message d'aucun changement dans les affaires de Saxe, il s'y attarda près d’un an, jusqu’en juin 1760, date où son régiment devait marcher sur Berlin.

Paris, où toutes les extravagances étaient possibles, l’enchanta. 1l s’enrôle dans la bande de ces jeunes élégants dont Létorières était le chef, et l’idole‘. Le Prince imita celui-ci en

1. Nous n'avons pu découvrir aucun détail sur ce séduisant personnage. Aux Archives, on nous a seulement mentionné l’existence d’un conseiller au Châtelet de ce nom et de cette époque.

tout, fréquenta à sa suite tous les lieux à la mode et surtout les foyers et les coulisses de la Comédie-Iltalienne et de l'Opéra, plus soucieux encore « d’être vu que de voir ». En telle compagnie, ses goûts fantaisistes s’'épanouirent.

Le Prince, en vérité, tentait bien de toucher pied de temps à autre à Belœil; mais son père lui faisait plus mauvais visage à chaque visite, car Charles-Joseph n'aurait su lui cacher les preuves de ses mille folies : coureurs en livrée rose, nègres, et lettres de change qui ie précédaient, hélas! fidèlement. À la fin, le vieux Prince de Ligne mit son fils à la porte de Belœil. Aussi, quand le temps de la paix fut venu, le seul parti. qui resta à Charles-joseph fut de voyager, de courir là où sa fantaisie l’appelait, dans la mesure où le lui permettait le bon vouloir des banquiers juifs!

Immédiatement après la paix de Hubertsbourg (mars 1763), il revient à Paris et se lie intimement avec la Duchesse de Mazarin, dont s’est si fort moquée madame du Deffand, si fort que c’est peut-être une des causes pour lesquelles ne régna pas entre cette Spirituelle marquise et le Prince toute la sympathie prévue.

Cette fois, le compagnon des fêtes de Charles-Joseph était, non plus Létorières, mais le roué Du Barry frère de la célèbre dame. Le Prince d’ailleurs ne fit que passer à travers Paris; son projet était de visiter le Nord de l'Italie et.la Suisse en compagnie de quelques officiers de son régiment.

C'est de Venise qu’il semble avoir gardé le plus vif souvenir; s’il quitta cette ville un peu précipitamment, c’est que la mère du doge lui témoignait un trop violent intérêt’. Ce ne fut pas la seule de ses mésaventures de voyage; pour un coup de fouet qu’un de ses gens donna à un charretier, le Prince faillit être lapidé, près de Schaffouse.

À son retour, il s'arrêta à Genève. Les bords du lac et leurs vignes l’enchantèrent ; mais il s’en tint là et ue se sentit aucunement attiré par les hauts sommets bien que la mode en fût déjà répandue. II écrivait plus tard à un officier autrichien d’origine suisse, le général Frossart : « Vous sentez bien qu’on ne va pas chez vous autres sans voir les glaciers; il n’y

1. Nouvelle Revue d’Ifalie, 25 août 1921, Le Prince de Ligne et l'Italie.

a que moi qui me suis fait le tour de ne pas y aller... j'étais si bien en plaine‘! »

Le trait le plus piquant du voyage fut une halte de huit jours à Ferney, car Ligne était au fond plus curieux de gens que de pays. Le maître, si méfiant d'ordinaire, l’accueille, flatté.

Certes le Prince était un des partenaires les mieux faits pour retourner à Voltaire de ces mots piquants, de ces pointes dont il était coutumier. Ils se déclarent mutuellement conquis, et dès novembre de la même année une correspondance s'engage entre eux. Ligne, ici, loin de se mettre par trop en valeur, ne songeait qu’à faire parler l’irascible grand homme. Le portrait qu'il trace de lui exprime un mélange d’admiration et de douce ironie *.

Il nous peint ses travers, sa manie de tout ennoblir, son désir de passer pour un homme d'État profond ou un savant, son acharnement contre quelques grandes silhouettes du passé ou contre Jean-Jacques, alors qu’un moment après, il se disposait à l’accueillir, fugitif, mais aussi son génie « d’animateur » à l'égard de ceux qui l'entourent et son efficace bonté. Devant le Prince, Voltaire ne dénigre pas le christianisme et dit même du bien des Jésuites quand Ligne lui fait remarquer que les « Révérends Pères l’ont assez joliment élevé ». Par contre, comme Voltaire déteste à ce moment Genève, le Prince s’empresse de concéder que c’es une ville affreuse « quoique cela ne fût pas vrai ». Il est aisé de voir par là combien il fait bon marché des pays qui ne lui tiennent pas à cœur. Cette Suisse française n’est pas la France. Dans Bélial* le Prince écrivait plus tard sur l'esprit de Genève : « IT est comme les montres qui en sont, un joli ouvrage à répétition auquel il y a toujours quelque chose qui manque. » I] préférait à l’esprit de Genève, mais sans le porter aux nues, celui de Lausanne. Cette concession à Voltaire est un effet de son désir de plaire; il y a au fond beaucoup d’unité dans son opinion sur les pays étrangers. On peut noter dès cet entretien que Ligne n’a pas, pour la constitution anglaise, l’engoûment

1. Nouv. Rec. de lett, de Weimar, t. 1, p. os. 2. Mél. milit., lift. et sent.,t. X.

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