Mél. imilit., litt. ef sent., t. XXXII
de ses contemporains et en particulier de Voltaire. Ligne lui objecte que sans l'Océan pour soutien, elle ne durcrait pas, et Voltaire semble frappé par cette réflexion.
Quatre ans plus tard, lorsque Charles-Joseph, par la mort de son père (7 avril 1766), devient chef de sa maison et l’unique héritier de la fortune des Ligne‘, son premier acte est une pirouette par-dessus la Manche. Il bondit en Angleterre « comme un cheval échappé ». Dans Londres, qu’il traverse, il manque être assommé à coups de poing, puis enrôlé de force comme matelot. Il parcourt rapidement le Surrey, l'Oxfordshire, le Kent, les comtés du S.-E. De ses observations sur les jardins anglais, il ressort qu’il visite les résidences royales : Windsor, Kent, Richmond, Greenwich, Wilton (au duc de Pembroke), Blenheim aux Marlborough, Twickenham et Chiswick.
Il est difficile de suivre Je Prince dans ses pérégrinations
car il ne donne que des indications bien vagues sur son itiné-
raire. Le seul ouvrage où nous puissions trouver quelques points de repère est le Coup d'œil sur Belœæil et sur une grande partie des jardins de l’Europe”, ouvrage de jardinier, dit-il, non de voyageur. Aussi n’y découvre-t-on que quelques noms de propriétés célèbres. Apparemment il ne se fit pas présenter au Roi, car nulle part il ne nomme la cour de George III parmi celles dont il a gardé un souvenir éblouissant. Il ne fut pas curieux, semble-t-il, du Parlement, ni de ses chefs, et'prêta peu d’attention à la vie politique de la grande cité. S’est-il assez moqué de ces « grands longs papiers » derrière lesquels chaque jour l'Anglais disparaît plusieurs heures!
Tout ce qui faisait l'intérêt de l'Angleterre pour les Français d’alors, mécontents de leur régime, n’aurait pu séduire le très grand seigneur qu'était Ligne. L’incessante contribution à la conduite des affaires du pays lui semble néfaste ou tout au moins inapplicable ailleurs. L'appareil de liberté qui frappait
1. Ses deux sœurs étaient entrées en religion : l’une devint chanoiïnesse x Remiremont, l’autre prévôte du chapitre d’Essen.
2. Nouvelle édition par le comte E. de Ganay, Bossard, Paris, 1922, 1 vol. in-12.
ses contemporains le trouve incrédule : qu'est-ce que cette sorte de république où la terre est entre les mains d’un très petit nombre de familles ? D’énormes impôts risquent de s’abattre à l'improviste sur les citoyens. On pratique sans aucune pudeur la vénalité des charges‘.
Ainsi l'attitude du Prince à l’égard de l'Angleterre est plus française que celle des Français : il ne peut supporter que les Anglais n’aiment pas le pays qu’il aime, lui, entre tous : la France.
Il n’y retrouve pas l’affabilité qui le captive. « Quand on est prévenant à Londres, dit-il, on passe pour étranger. » Voilà pour le peuple; et dans le monde, les Anglais lui paraissent « plus pensifs que penseurs », plus creux que profonds, parlant rarement faute d'imagination *. C’est là une boutade d'homme qui s'ennuie, car un autre jour, il rend justice à leur profondeur. L’absence d'animation mondaine est le plus grand grief qu’il ait contre l’île. Derrière les visages taciturnes, le vide de l'esprit se révèle; et si une chaleur exceptionnelle l’embrase, elle tourne alors au mysticisme qui fait l'horreur de Ligne et auquel il serait presque tenté de préférer le fanatisme.
Comme leur liberté, la moralité dont se glorifient les Anglais ne lui semble qu’un mythe : le clergé anglican se montre l'héritier du luxe et des abus du clergé catholique. A Londres, les courtisanes mènent grand train et on y boit, on y joue autant qu'ailleurs. On ne craint pas d’étaler dans les papiers publics « les secrets les plus scandaleux des familles ».
Malgré la brièveté de son séjour en Angleterre, le Prince l’a vue bien complètement : un sens très sûr de l'observation le mène à travers « les clubs, les tavernes, les campagnes », et il a visité les deux villes qui sont susceptibles d’en donner à l'étranger l'impression la plus aiguë : Londres et Oxford, où l’on rencontre l'élite anglaise.
La conception aristocratique de l’université d'Oxford semble avoir frappé, sinon séduit notre voyageur. Peut-être y passa-t-il trop rapidement pour en sentir la qualité rare sous l'apparence,
1. « Tous vos bills à accepter ou à refuser ne sont qu'un jeu. » Nour. Rec. de lett., T, lettre à M. Elliott (n° XVII). Ligne jugeait Pitt : méthodique mais rétréci.