PARIS ET'LES SALONS
Sans doute, les banquiers juifs, ce Lévi entre autres, dont la fille était si charmante, se montrèrent-ils moins complaisants les années suivantes, car le Prince ne séjourna pas à Paris. Il demeura, soit à Vienne, retenu par une cruelle petite vérole, soit à Iglau, son camp d’exercices; c’est là qu’on lui annonça la mort de son père (7 avril 1766).
Ce changement dans sa fortune lui parut un prodige. Lui qui avait été réduit à solliciter les Juifs et à faire sauter les diamants des cadeaux royaux et impériaux, devenait souverain d’une Principauté, Fagnolles, seigneur en Hainaut de dix-sept paroisses, et en Prusse Rhénane de quatre riches villes (Amstenradt, Nuth, Spalbeck, Wachtendonck), outre ses terres du Limbourg et son comté de Fauquenberghe en Artois.
Dès lors, quand il n’est pas à son camp d'exercices, il partage son temps entre Bruxelles, Belœil, Vienne et Paris, par où il passe en se rendant de Flandre en Autriche. Il se plaît tant à Paris qu'entre la mort de son père et la fin du règne de Louis XV, il s’y arrête longuement presque chaque année ‘.
Une seule escapade l’entraîne en 1768 à Amsterdam, pour quelques jours. Au cours d’une aventure scabreuse, le noble Prince fut d'autant plus malmené par la police et les habitants que sa famille était alliée à celle de Guillaume d'Orange. Il affecta de prendre la chose au comique, mais en réalité se montra très rancunier contre la Hollande tout entière et se jura bien de n’y plus remettre les pieds”.
1. Mars 1767, mai 1769, juin et décembre 1770, décembre 1771, février 1772, printemps 1774. Cf. F. Caussy, éd. des kcarts du Prince de Ligne, Paris, Sansot, 1906.
2. F. Leuridant, Lettres et billets inédits du prince de Ligne et de ses Jamiliers, Bruxelles, 1919, p. 54.
L'état de paix lui permettait donc de s’arracher à la monotonie de la vie de régiment. L’aide des circonstances est aussi sensible dans cette seconde phase de sa vie que dans la première. Il avait d’abord été poussé vers Paris par une mission et l’hostilité de son père : maintenant une involontaire oisiveté et la possession d’une énorme fortune lui permettaient de s’en rapprocher.
L'installation du Prince à Paris était toute simple; il logeait à l'hôtel de Rome, rue Jacob, chez un traiteur nommé Cellery. C'est en carrosse de louage que l’après-midi, il rendait ses visites. Il n’eut pas de résidence privée à Paris. Cependant le prince Claude-Lamoral avait dû y posséder deux hôtels qui passèrent, pour quelque temps du moins, à son fils, car le frère de son intendant, en mai 1770, conseillait la vente qui rapporterait de chacun, disait-il, 300000 livres de France. Mais dès 1772, l'Abbé Villette, gouverneur du fils aîné de Charles- Joseph‘ faisait allusion aux dépenses chez le traiteur.
Son appartement se trouvait au centre du quartier élégant. La rue Jacob avait une importance comparable à celle de l’avenue de l'Opéra. Les boutiques à la mode étaient connues du Prince. Quelque dix ou quinze ans plus tard, il évoquait dans ses lettres à la marquise de Coigny les délicieuses frivolités venues des « Traits galants » de la rue Saint-Honoré. Mieux que personne, il sait nommer les modistes et les couturières d'alors, Rose Bertin, fameuse entre toutes.
Vers midi, quand il n’avait pas à écrire, le Prince se rendait à pied sous les galeries du Palais-Royal et ne se privait pas d'y flâner longuement. C’est chez Faugeon, parfumeur du Roi, qu’il se munit d’onguents, et de bijoux chez le bijoutier de la Reine, Cauchez « Au petit Dunkerque ». A l’un il commande la poudre au jasmin, à la tubéreuse, la pommade à la Maréchale ou bien encore à la fleur d'orange pour laquelle le Prince avait une prédilection. À l’autre, il fait exécuter des joncs et des bagues dont il compose lui-même les inscriptions : « je vous aime », « à tort et à travers. », etc., des tabatières, des boîtes, ornées, plus tard, d’un portrait de la Reine”.
1. Né le 7 mai 1766. Charles de Ligne acquit en 1784 un hôtel Chaussée d’Antin.