Mél., t. XXVII, p
OvwLiÉ MARTHE. — Le cosmopolitisme du prince de Ligne. 6
d'exercer sur eux la « police du goût » qui d’ailleurs contribuait plus à l’éclosion du bon sens que de l’esprit. Sans doute le principal attrait de ce milieu était-il pour lui la présence de Grimm.
La curiosité, plus que la sympathie, entraînait donc Charles- Joseph de Ligne à ces réunions d'après-midi. Mais son plus vif souvenir fut celui qu’il garda des soupers, soupers pareils à ceux de la Régence, de moindre tenue sans doute, mais plus spirituels, plus gais que les heures de « salon ».
Les uns avaient lieu chez la maréchale de Luxembourg, pour qui le Prince ne tarit pas d’éloges‘. Elle est l'exemple, le précepteur de la bonne compagnie, le tribunal de la « société éclairée ». Son hôtel était un temple de l'amour. Besenval renforça de son opinion celle du prince; chez la duchesse, une débauche effrénée se voilait sous la grâce de la conversation et les rideaux d’argent d’un décor à la turque.
Les comédiennes aussi donnaient à souper. Mme Favart acueillait le prince parmi ses poètes Arnaud, Voisenon, Dorat, Barthes, Cubières. Ligne les préférait à ceux de Mme Geoïffrin et prenait parti pour eux contre Marmontel. À son tour, il Les recevait rue Jacob ainsi que l'acteur Préville dont il faisait grand cas.
S'il penchait d'un côté ou d’un autre dans ces petites querelles littéraires, c'était par humeur contre les gens qui Pennuyaient; d'ordinaire, il prenait son plaisir là où il le trouvait. De même qu'il avait rendu hommage à Voltaire, le prince allait souper chez Fréron ou bien il allait rendre visite à Rousseau.
A l'égard du maître de Ferney, Ligne ressentait une grande admiration, et de l'estime pour la qualité de son esprit; à l’égard de Rousseau, il témoigna d’une curiosité plus fiévreuse et par la suite d'enthousiasme. Avec la même mahce, il ménageait les petits ridicules de l’un et de l’autre grand homme; mais il y a plus de respect dans son regret d’avoir mystifié Rousseau?, plus d'émotion dans son évocation de la rue Plâtrière. Certes, le pittoresque qu'il surprend chez le
1. Mél., t. XXVIT, « Remarques sur la correspondance de La Harpe. »
2. Mél., t. X. Le Prince pour s’introduire chez Rousseau prétendit s’être trompé d'adresse.
seigneur de village imbu de son rôle social et chez l’habitant de ce grenier, qui affecte plus d'intérêt pour ses insignifiantes occupations de copiste que pour son œuvre, compte beaucoup dans ces visites. Mais il y a plus de sincérité dans les louanges qu'il apporte à l’auteur de la La Nouvelle Héloïse qu’à celui de La Henriade, et plus de profonde sollicitude dans les conseils qu’il essaie de lui donner. On sait que bientôt cette sollicitude eut l’occasion de s'exprimer ouvertement : ayant appris dans l'entourage du prince de Conti que l’on voulait inquiéter Jean- Jacques, Ligne lui offrit le calme séjour de sa terre de Fagnolles pour laquelle il venait d’être nommécomte d'Empire du cercle de Westphalie (1770). L'offre lui valut, à sa grande surprise, un second entretien avec Rousseau : celui-ci vint en personne à la rue Jacob, et ils s’émurent réciproquement de l'effet qu'ils produisaient l’un sur l’autre. Ces deux conversations n'avaient pas duré plus de huit heures en tout. Rousseau s'était montré plus doux, plus affable que d’ordinaire. Quant à Ligne, il ressentit après son départ « ce même vide qu’on sent à son réveil après avoir fait un beau rêve ».
Pas plus qu'avec l’aigreur de Chamfort, l’heureux Prince devant qui s’apprêtaient toutes les joies du monde ne pouvait sympathiser avec l’animosité du philosophe contre les humains. Il sentait le ridicule de ses préceptes « qu’appliquaient bien avant lui les plus simples nourrices. » Il pressentait aussi l’exagération où tomberaient les imitateurs de Rousseau. Mais il-énonçait ce jugement que beaucoup depuis ont ratifié : « Deux étrangers ont écrit supérieusement notre langue : un Savoyard, Vaugelas, un Suisse, Rousseau. »
Notons encore un fait qui, plus que tous ces contacts, avait donné au prince de Ligne un droit de cité officieux de la part des gens de lettres de Paris. Son ouvrage de critique dramatique, Lettres à Eugénie sur les spectacles, paru en 1774, avait été très lu et les gazettes du temps le mentionnent. Le Mercure de France en prise la « connaissance très éclairée » du jeu scénique; le Journal Encyclopédique, moins élogieux, souligne un certain ton régional, pour ne pas dire provincial. Quant à L’Année littéraire, elle se montre ironique pour la croyance de Ligne en l'utilité du théâtre, à l'instar de Voltaire, et contre l'opinion généralement répandue par
Rousseau et d’Alembert. Mais combien d'auteurs seraient reconnaissants d’être même bafoués dans une gazette à la mode! Qu'importe le ton, pourvu qu’on les discute!