VERSAILLES ET LA SOCIÉTÉ DE LA REINE
Le prince a raconté dans une de ses lettres à la marquise de Coigny par suite de quelles circontances il revint à Versailles. Le comte d'Artois en 1775 se trouvait à Valenciennes; la proximité de leurs garnisons ne pouvait dispenser Ligne d’aller saluer le frère du Roi. Le comte d’Artois insiste pour que Ligne vienne à la Cour. Ligne résiste; mais une invitation formelle l’y contraint (juin 1776).
Désormais, Versailles, plus que Paris, attira le Prince. Il y passa cinq mois de suite chaque année jusqu’en 1786. Alors, son voyage en Crimée, la guerre contre les Turcs, puis la Révolution l’en éloignèrent à Jamais.
Outre son habitude du succès et sa liaison avec le comte d'Artois, le Prince avait toutes raisons de se sentir chez lui à la Cour des nouveaux souverains. La Reine, cette reine de vingt-deux ans, fille de l’Impératrice Marie-Thérèse qui avait eu pour Charles-Joseph de Ligne de si maternelles bontés, ne connaissait-elle pas la France moins bien que lui?
Dès son apparition à la Cour, tout le monde se le dispute, le Roi, les frères du Roi, le prince de Condé, le prince de Conti qui le conviaient à ses battues de Bertichères ou bien à lIsle-Adam. Mais Louis XVI choque un peu le prince par ses divertissements. Ligne, agacé, lui fait respectueusement sentir qu'il entend rester indépendant à sa cour. Ainsi qu’à l'égard des autres souverains, il ne se prive même pas d’une certaine impertinence qui lui est vite pardonnée. Il se charge de toutes sortes de commissions et de requêtes auprès du roi, tantôt véritables et tantôt plaisantes. Pendant la comédie, il n’est point d’excentricité qu’il ne fasse à l’indignation des gentilshommes de la chambre.
Mais la société de la reine représente à ses yeux tout le charme de Versailles. Il nous a peint la souveraine délicate et
bonne, à la fois très consciente de sa dignité et encline à tous les plaisirs, « d’âme aussi belle et aussi blanche que son visage ». Le prince se fit un point d'honneur de ne pas se l’avouer, mais il semble bien que ce fut là sa grande passion, non pas de ces passions nébuleuses et irrémédiables dans lesquelles nous ont plongés les Romantiques, mais un tendre et respectueux attachement noblement soutenu.
Pour un oui, pour un non, pour un opéra, la chaise de poste du prince franchit en vingt-quatre heures la distance de Belœil à Versailles... Que de pages émues, enthousiastes, il a consacrées à l'évocation de ces souvenirs! Au déclin de sa vie, il faisait encore exprimer au personnage d’une de ses tragédies à l’espagnole, Don Carlos, ses propres regrets!.
Le cercle intime de la reine, dont Ligne faisait partie, avait un caractère de joie et de simplicité, qui le distinguait du reste de la cour. Ségur, Vaudreuil, le prince Esterhazy, Besenval, les Polignac, tous gens d’esprit et Sans ambition, vivaient dans la plus charmante intimité autour de Marie-Antoinette. [lsjouaient la comédie? ou bien assistaient aux représentations du Devin du village, par exemple, pour lesquelles Grétry dirigeait les violons. On discutait avec le comte de Caraman l'aménagement de Trianon. À cheval, on se rendait à la Croix-de-Berny, à Verrières; on soupait à l’Orangerie de Fontainebleau, ou chez la duchesse de Polignac, rue de Bourbon. Un ton délicat régnait sur ces entretiens pleins d’enjouement. Une atmosphère de fête planait sur ce Versailles le plus quotidien. On y menait, ainsi que l’écrivait le prince à son fils « la vraie vie de châ-