‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 39 sur 130 · UN NOUVEAU PARIS · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU PARIS

Son assiduité à la cour n'avait point entraîné le prince à abandonner Paris. Il en aimait le visage pittoresque, et bien qu’il trouvât au Louvre un air de caserne, il ne comprenait pas que nos rois lui eussent préféré Versailles. Il en aimait aussi l’animation et les milieux divers. Aussi, sous le règne de Louis XVI, peut-on relever encore dix séjours de Charles-Joseph à Paris".

Autour de 1780, c'en est fini des discussions littéraires et des soupers Régence; un vent de fronde souffle sur la ville. Il y a une reine de Paris : la marquise de Coigny; un roi de Paris : le duc d'Orléans. C’est ce milieu d'opposition que fréquente alors le Prince de Ligne.

Marie-Antoinette elle-même avait consacré ce titre de Louise de Coigny : « Je ne suis que la reine de Versailles; madame de Coigny est la reine de Paris », avait-elle dit un jour qu'on lui rapportait un des innombrables mots d’esprit de la jeune marquise.

La disgrâce de son ami le duc de Lauzun avait inspiré à madame de Coigny par suite de sa haine contre la reine, des sentiments révolutionnaires : des sentiments plutôt que des idées, car, bien qu’elle fit profession de jacobinisme, Ligne lui écrivait de Russie : « Vos opinions sur le gouvernement sont celles qui vous inspirent les plus jolies choses. » Or, comme elle avait de l'esprit et du plus cinglant, son rôle était de combattre. Elle avait été la compagne à l’Abbaye-aux-bois d'Hélène Massalska. Le prince l'avait retrouvée à la cour où elle fut présentée en 1780, et bien qu'on puisse mettre en doute la destination privée des « Lettres » à elles dédiées, ils gardèrent des relations assez suivies pour qu'il lui envoyât en Angleterre où elle avait émigré, des vers de consolation ?.

Par la marquise, le prince avait été introduit dans la société

1. Juin 1770; février 1778; juillet 1779, mai 1780; mai et octobre 1781 ; mai 1782; février 1783%; janvier 1784; janvier 1786. 2. Mél. milit., litt. et sent., t. XIII, p. 457.

du duc de Chartres, et à la « Chancellerie d'Orléans », rue des Bons-Enfants, repaire de « l’anglomanie politique ». Il fréquentait aussi chez la comtesse de la Mark, au Palais-Royal, où avaient lieu des lectures à haute voix.

La liaison du prince avec le duc d'Orléans remontait fort loin dans le passé. Ils se rencontraient à Eus, chez le prince Louis d’'Arenberg. De ce temps-là, Ligne avait conservé le souvenir d'histoires fort lestes, dont il prie qu’on l’excuse parce qu'elles n'étaient point tant « des actes de libertinage qu’exagération de philosophie cynique ! ».

En 1773, ils s'étaient rendus de compagnie à Spa, puis à Belæil, où le séjour du duc donna lieu à ces fêtes que Charles- Joseph s’entendait si bien à organiser. Avant que le duc d'Orléans, exilé en 1787, eût renié son titre de prince français, Ligne avait une opinion favorable de lui : « Quand on a été son ami, écrivait-il, il faut le pleurer avant de le détester. »

Chez ces femmes délicieuses qui se nommaient Sophie Arnould et mademoiselle Julie, se réunissaient les amis de Ligne : Ségur, Boufflers, le chevalier de Beauveau (« l’homme du monde qui l’a été le plus »), le comte de Vaudreuil; à eux se joignaient le prince de Soubise, les ducs de Coigny, de Bouillon, de Nivernais, de Chabot, de Narbonne, M. de Voyer et le chevalier de Lisle. Ces personnages se rassemblaient aussi chez la favorite de la reine : Mme Vigée-Lebrun. Le prince autrefois l’avait connue à Bruxelles; et maintenant, à la veille de la Révolution, il venait assidûment chez elle ainsi que labbé Delille et le marquis de Chastellux.

Le Prince n’aimait ni Watteau, ni Greuze, ni Boucher, mais avait pour ce talent féminin inspiré des Italiens et des Flamands, une grande admiration.

On n'était plus au temps des salons où l’on recevait séparément gens du monde et artistes; les classes se mêlaient; les étrangers qui s’immisçaient dans la haute société n'étaient plus tant de grands seigneurs comme Horace Walpole que des aventuriers. Et Ligne, qui d’ailleurs s’y prêtait — car sa curiosité trouvait son compte dans cette ville cosmopolite — remarquait que Paris a l'avantage de « faire connaître des gens dont on ne parlerait pas dans un autre pays ».

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