‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 44 sur 130 · Nouv. Rec. de lett. de Weimar, t. 1, p · texte numérisé non relu

Nouv. Rec. de lett. de Weimar, t. 1, p

irrite. À quelle idée précise correspond donc ce mot de société, pour le prince?

C'est d’abord une réunion de gens pour qui échanger des idées, et le plus agréablement possible, se mettre en frais réciproques est non seulement un plaisir, mais une nécessité, dont il fait une vertu : la sociabilité. Le libertinage y règne plus en paroles qu en actes, et ce que la sensualité pourrait offrir de trop grossier, la galanterie l'efface. La gaîté y préside, sans paraître choquante, tandis que partout ailleurs, une femme trop rieuse sera tôt soupçonnée.

L’oubli de soi-même y est une règle : chacun semble n’avoir pensé qu’aux autres toute sa vie. On peut soutenir une différence d'opinion sans contradiction. On y pratique « le piquant même sur son compte sans vouloir trop en occuper les autres».

Être aimable devient un art; ne pas s’ennuyer, pas plus soi que les autres, un souci constant et d’ailleurs facilement écarté. Si l’on y réussit, les regrets de ceux qui survécurent à la Terreur le prouvent assez... Cependant, d’autres sources apportent quelque réfutation à ces éloges ‘. Mais n'oublions pas que Ligne, avec délicatesse, a tenu à marquer la distinction entre la société de la reine, dont il était, et le reste de la cour.

Tout trahit cette grande préoccupation. C’est Beaumarchais qui écrit à la comtesse d’Albany : « Je veux rire, pleurer, jamais m'ennuyer. » — « Si l'ennui règne dans l’Olympe... si lon n'y rit jamais, vous et moi y serions très déplacés », écrivait à Ligne la marquise de Coigny. Nulle mieux qu’elle ne donna le ton d’alors.…

Car en vain Ligne se moque-t-il de l'incapacité des femmes à rien faire de puissant, à mettre quelque suite dans leurs idées. 11 ne faut point se méprendre à ces railleries d’un cynisme affecté; après les avoir dénigrées, il admet que d’ailleurs bien des hommes sont femmes en cela, puis, que « la femme est un merveilleux arbre fruitier qui a seulement besoin d’être étayé » et enfin, devant l'endurance physique de beaucoup d’entre elles, devant Ia haute intelligence de Catherine IL, il avoue qu’à mérite égal, les femmes valent mieux que les hommes. Il s'intéresse suffisamment à elles pour qu'il ait

1. H. Carré, La Noblesse de France et l'opinion publique, Paris, Champion, 1920, in-&°.

souligné tout ce qui les concerne dans son exemplaire des Considérations sur l'esprit et les mœurs de Sénac de Meilhan. Et si la vie mondaine en France est si douce, c’est qu’elle est dirigée par les femmes depuis au moins deux siècles.

Louise de Coigny représente l’idéal du prince. Ses héroïnes, comme pour tout romancier, ne peuvent être exactement identifiées. L’Alphonsine des Lettres de Fédor, Isidore de Bélial, ne sont point en tout semblables à la jeune marquise. N'importe; pour exprimer leur charme au lecteur, Ligne nous les a peintes telles qu’il les aurait aimées. Elles attachent une grande importance aux choses de l'esprit. L’une tolère que le baron de Liebsthal combatte quelques mauvais principes qu’elle à en philosophie, et une autre écrit : « Mêmes lectures, mêmes jugements, sur les ouvrages et la société, il n’y a rien qui lie comme cela'. » Point de sentimentalité entre eux; mais une fine ironie que l’un et l’autre manient avec la même habileté, une même prudence devant l’inévitable inconstance humaine, un attachement d’autant plus solide peut-être que l’on n’y croit pas trop.

Les femmes à qui Ligne attribue la palme se soucient peu de la campagne. Alphonsine n’est pas « champêtre ». « Nous ne traversons pas un pays de bergerie, ni de vendangeuses; mais cela vous est égal, vous n'êtes pas champêtre », écrit-il à la marquise. Les anciens Grecs, pour qui Ligne a tant de sympathie, n'étaient pas « champêtres ». Et le prince non plus ne l’est pas. La meilleure preuve, c’est qu’il aime l’art du jardin, œuvre civilisée, aménagement de la nature.

Nous reviendrons sur ses théories et ses goûts en la matière puisqu'elles sont un vivant reflet de sa pensée, et qu’à travers son œuvre de « jardinier », il est plus facile de saisir l’homme qu’au hasard de ses écrits volants. Notons seulement, pour le situer dans une époque que s’il désire voir « l'air forêt aux jardins », il souhaite aussi voir « l’air jardin aux forêts ». Son amour de la nature n’est même pas comparable à celui de Mme de Sévigné; peut-être le bois qui entourait les « Rochers » n'était-il pas bien sauvage; mais la Marquise trouvait plaisir à s’égarer, à marcher dans ce lieu sans apprêts. La forêt n’intéresse le prince que grâce à la majesté artistique de sa masse

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