Lettres de Fédor, p
sombre, aux belles chasses qu’elle permet. Quant au jardin, parfumé, meublé de statues et de lieux de repos, où s’entrecroisent avec discrétion couloirs et boudoirs, c’est un salon en plein air; on y danse, on y cause, on y médite; la vie de société y va son train, aussi bien qu’au château, mais dans un cadre plus pittoresque, sous un plus haut plafond. Voilà comment Charles-Joseph de Ligne est beaucoup plus de ce xvirr° siècle voltairien amateur d’idées, et pas tant de la nature, que de celui de Rousseau. Il ne faut pas se fier à la sympathie enthousiaste qu’éveille chez le prince le caractère fantasque et douloureux du grand écrivain, ni à certains emprunts de son style qu’on retrouve parfois sous la plume de Ligne (comme « jouir de moi-même »). Ligne à vrai dire ne peut souffrir cette « champêtromanie » littéraire! que Rousseau a répandue sur Paris et sur Genève, pas plus que le rabot d'Émile, pas plus que cette vertu larmoyante dont chacun tâche hypocritement de s’orner depuis le succès de Julie. Il voit bien que cette tendance à la simplicité, ce culte pour l’enfant vagissant, ce retour à la vie de famille qui d’ailleurs, n’est qu’une affectation de la mode, détruit la vie mondaine. C’est pour la même raison qu'il se plaisait mieux chez la reine, où l’on causait, que chez le Roi, épris de serrurerie. Les occupations manuelles semblent fades au prince; il ne partage pas non plus la manie scientifique qui se répandit chez les gens du monde à l'instar des philosophes : l’on eut alors un cabinet de physique comme d’autres avaient un cabinet de peinture, et les expériences, qui conduisirent des amateurs comme Lavoisier à de si grandes découvertes, furent très en vogue. De tous les ouvrages de Voltaire, certes, Ligne ne se fut pas avisé de préférer celui où lillustre écrivain répandait les doctrines de Newton. Il reste partisan de la vieïlle éducation française, exclusivement littéraire, telle qu'il la reçut des Jésuites.
L'enseignement modèle est pour lui celui de Louis-le-Grand, auquel viendrait à propos se mêler un peu de ce ton d'Oxford, tout aristocratique, et guère plus scientifique. Ce même idéal conviendra à la formation d’un Prince royal.
Cette légèreté de touche que la Reine remarquait dans les
1. « Les champétromanies me tuent; elles me font détester les arbres, les gazons, et préférer les loups aux moutons. » Left. de Fédor, 14° lettre. (97)
OuL1é MARTHE. — Le cosmopolitisme du prince de Ligne. 7
moindres détails — aux théâtres de Paris seulement on ne faisait jamais recommencer un air, — ce manque ou cette rapidité de réflexion, jointe à beaucoup d’esprit, dans cette ville où l’on adorait, n’ayant pas le temps d'aimer, expriment entièrement la France aux yeux du Prince. Dès qu’on raisonne, au lieu de badiner, que des lectures à haute voix remplacent la conversation, qu’on discourt au lieu de causer, Ligne est tenté de croire qu’il y a quelque chose de gâté en France; et c'est dans ce sens qu'il écrit : « L’on ne fut jamais moins joli ni moins aimable qu’à la Cour, en hommes et en femmes, en 1786; la société était usée. >» Ne nous y trompons pas : le Prince se place à un point de vue exclusivement mondain.
La grande fièvre humanitaire, cette passion pour les questions d'ordre social qui s’empara de tous les Français, laissa le prince de Ligne indifférent. Nous verrons que la Révolution fut pour lui une surprise; la France lui semblait pécher, non par le manque de liberté, mais par une excessive liberté. Le peuple ne lui paraissait guère à plaindre. Seuls, des Parlementaires orgueilleux s’agitaient : c'était encore là un des maudits effets de « l’anglomanie »! Où il faudrait sentir le signe des temps, l'approche d’un nouvel ordre de préoccupations, Ligne ne voit qu’une mode déplaisante venue d'Angleterre.
À ce ton pédant, il réplique : « Je suis pour les conseils, non pour les leçons. » Sans doute, comme tout le monde, il a parcouru les longs articles des Encyclopédistes (assez pour se moquer parfois de leurs belles étymologies qui lui semblent forcées !). Mais à L’Iliade il préfère Anacréon et au Dictionnaire de l'Encyclopédie une chanson de Boufflers. Lui échappe-tl une réflexion qu'il estime de mauvais goût? Voici en ‘quels termes il se châtie aussitôt : « Tout ce que je dis ici est peut-être du romancier ou romantik, comme disent à présent les Anglais, qui m'ennuient de leur exagération. » |
Grâce à l’engoûment du comte d'Artois, en dépit des objections du prince de Ligne et du duc de Coigny, les courses de chevaux se sont instailées en France et l’on ne parle que chevaux. Les jeunes gens sont devenus jockeys ou cochers, ou bien ils se passionnent pour les « papiers et les clubs »; l'indifférence