Tragen pour dragon
qu’ils manifestent pour le théâtre — car on ne joue plus la comédie — permet l’éclosion de tous ces drames noirs qui concourent à assombrir l’âme de Paris.
Voici que les Francais ne sont plus « chantants, dansants et galants » et perdent leurs grâces. Fini le temps des beaux habits brodés et le soin qu’on prenait de son visage afin de paraître en beauté aux lumières! On se vêt de fracs, de bottes, de culottes de peau, à petits cordons; sous cet uniforme de palefreniers, bleu et rouge, à boutons de cuivre, sous ce collet « windsor », on est tenté de se prendre soi-même pour un laquais. Les qualités mondaines s’évanouissent, car les hommes se réunissent en des dîners où s’agitent les lieux communs sur les abus et la liberté, où les femmes ne viennent pas : du jour où elles ne président plus à l'entretien, où l’on n’a pas à se préoccuper de leur plaire, le ton perd toute finesse et toute légèreté. D'ailleurs, les femmes raisonnent, montent à cheval, courent « le grand trot à l’anglaise >» comme les hommes; elle ne se soucient plus de paraître « mal coiffées de bon matin avec le mauvais visage que donne le climat de Paris ». Il règne un relâchement général de la tenue : anglomanie, anglomanie!
Cette amertume contre les mœurs nouvelles que le Prince exprime dans les Lettres de Fédor en 1802, mais qu’il situe vers 1790, a dû grandir par le fait même de la Révolution qui a coupé tout espoir de retour aux élégances du passé.
Mais il est certain que plusieurs années avant le grand événement, le Prince percevait la transformation et en souffrait. Et c’est là que peut-être on sent en lui l'étranger. Parisien, il eût insensiblement suivi l’évolution de la société; il eût adopté cette mode, non parce qu’elle lui convenait spécialement, maïs parce qu’elle était la Mode, et que l’âme du Parisien est merveilleusement souple et changeante, sans qu’il soit tant besoin de crier à « l'instabilité ».
Le caractère du Prince s'était accommodé, à un certain moment, de l'aspect de l'âme parisienne, du plus persistant peutêtre et du plus brillant; il avait reflété cet aspect dans la perfection; mais cette âme multiple change-t-elle de visage ? Le Prince a de la peine à la reconnaître, à sympathiser avec elle, et il l’accuse, non encore de versatilité, mais de trop de sensibilité aux influences.
Cette mésentente a l'effet précieux de provoquer sous sa plume des réflexions étonnées ou tendres, ou aigres suivant les jours, d'autant plus curieuses qu’elles expriment souvent un jugement vrai; si d’autres sont contestables 1] faut songer que bien des Français ne savent pas s’observer eux-mêmes avec autant de pénétration et se rappeler, à la décharge de l’auteur, son profond amour pour la France telle qu'il la conçoit.
En 1786, dans son Coup d'œil le Prince écrit : « C'est à la France à l'emporter sur tout et dans tous les genres. C’est vous, pays charmant, qui réussissez en tout. » La répartie de galanterie ne se trouve qu’en France; on peut tout attendre d’un Français jeune et plein d’ardeur; ce pays brillant est le pays du goût. À la fin de sa vie, le Prince affirme encore : « On ne rit même décemment qu’en français. Le français contribue à l'éducation, au ton, au goût, au maintien, et à l’intonation même de la voix. »
Cette prédilection pour la France n’est pas faite du mépris qu'éprouverait le Prince à l'égard du génie particulier de chaque nation. Les Allemands ont de grands hommes de guerre et de science, les Anglais ont des historiens; en Italie, tout le monde est poète et musicien : « Depuis le cordonnier jusqu’au Doge, depuis le savetier jusqu’au Saint Père... on ne trouve personne qui n’ait fait son sonnetto ou sa canzonetta. » Tout prouve, par contre, que les Français sont les plus dépourvus d'imagination, d’aptitude à la peinture et à la musique. Les autres nations, moins aimables, prêtent cependant moins au ridicule, car elles se livrent moins, n'ayant pas autant de confiance en elles. Et cependant... quelle autre nation plus que celle-ci craint « le ridicule bien plus que l’ennemi »?
Et après la Révolution, que d’indulgence pour ces « enfants souvent cruels >»; que d’humeur bougonne, mais tendre sous la sévérité, contre (ou pour) « tant de versatilité, de fermeté, d'imagination sans connaissances, tant d'écrivains spirituels et ignorants, de beaux parleurs, de présomption et de personnalité ».
Ligne relève, en un croquis rapide, ce type si national du vieil officier français, incapable de s'intéresser à quoi que ce
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