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Ligne fut donc le protecteur tout indiqué des comédiens. étrangers de passage à Bruxelles : Bellecour, Molé, Ausfresne qui joua à travers l'Europe, Albanese dont il nous a dit la cupidité à travers quelques anecdotes de ses Mémoires. A Paris, le Prince avait connu Préville, Le Kain et c'est fui qui les fit venir dans les Pays-Bas en diverses occasions. Quand Le Kaïin, après un séjour à Aïx-la-Chapelle, vint jouer à Spa, Liège et Bruxelles en 1768, ce fut Ligne qui lui offrit « l’habit à la Turque » nécessaire au rôle de Mahomet.
I! arrive qu'un acteur se vante de la présence du Prince à une représentation où celui-ci assiste. Bien plus Charles-Joseph de Ligne a pu réclamer sans exagération sa part dans la formation de quelques acteurs et peut-être dans les progrès de quelques amateurs.
On sait en effet que si ie Prince fréquentait assidûment chez d’Hannetaire, ce n’était pas uniquement par mode ou enthousiasme pour le théâtre. Trois jolies femmes entouraient le comédien : sa nièce et ses deux filles. Le Prince fut très lié avec celles-ci. Il admirait fort Eugénie à qui il dédia les Lettres sur les Spectacles et qui jouait délicieusement les soubrettes. Au printemps de 1772, il l’amena à Paris et elle put entendre les acteurs de la Comédie-Française. Plus tard elle se maria avec un bon comédien, Larive, et le Prince s’attribuait généreusement, une influence indirecte dans la formation théâtrale de Larive.
La liaison avec la cadette, Angélique, fut plus longue, et, semble-t-il, plus profonde. Le Prince avait disputé Angélique au comte de Sparre, et avait écarté son rival en ridiculisant sa gaucherie d'acteur. Dépité, Sparre se rendit à Bordeaux, y joua incognito, s’y fit délivrer un certificat élogieux, et revint le présenter au Prince qui le laissa d'autant plus tranquille qu’il était assuré des sentiments d’Angélique. Du moins le théâtre de société y avait-il gagné.
Grâce à cette liaison, il se forma en Hainaut, à l'ombre de Belœil, un petit cénacle littéraire dont l'existence ne saurait être passée sous silence. L'été, Angélique venait à Baudour, non loin de Belœæil, et pendant la guerre de Bavière (1778) le
1. Il eut de chacune d’elles un fils; les deux enfants moururent, celui d'Eugénie à Lyon. (Arch. de Belæil.)
Prince l'y installa définitivement. Baudour, qui était à Belœil ce que les petites maisons des faubourgs étaient aux hôtels des grands seigneurs parisiens, devait être en vérité une bien joyeuse demeure. Autour d’'Angélique se réunissait le cercle intime du Prince. C’étaient d’abord ses familiers : l'abbé Pagès, aumônier et bibliothécaire qui unissait à la science d’un docteur en théologie de Paris le plus joli talent de chansonnier. Promu à la haute mission de rédiger le journal de Baudour il était apte aussi bien à composer des cantiques... mais pour une Loge, et des œuvres dramatiques ou lyriques’. Les chicanes de l’aumônier avec le curé d’une paroisse voisine faisaient la joie du Prince. Voici un aperçu de ces entretiens dont le Prince gardait en ses dernières années un vif Souvenir : « La malice et la promptitude des saillies de notre aumônier…. la bêtise de mon écuyer Poulotti, la brutalité méchante du curé, la platitude du chevalier, la vivacité de B..., d’ennuyeuses dissertations sur le charbon de terre, dont nous tirions même parti, étaient le mélange et le contraste le plus plaisant. »
Outre l’abbé Pagès, l'avocat Offhuys, le fidèle Théaulon quand il s’échappait de sa banque, le secrétaire du Prince, Sauveur Legros, poète à ses heures et qui dessinait à ravir, formaient les éléments de cette petite société qui avait toute la valeur d’un « salon » littéraire (peut-être le seul dans les Pays-Bas), surtout quand des invités de marque y pénétraient. Ces visiteurs furent l’abbé Delille, qui avait eu Sauveur Legros pour élève au collège de Ia Marche, et admira « Belœil à la fois magnifique et champêtre », le secrétaire perpétuel de l’Académie d'Arras, Antoine de la Place, le chevalier de Lisle, Grétry enfin, le Grétry des Vaudevilles, qui vint à Baudour et laissa quelque esquisse musicale sur le journal de ses hôtes. S'il était absent, de Lisle contribuait par ses lettres fréquentes à tenir Ligne au courant des menus faits de la cour et de la ville.
Mieux que dans une réception officielle se rencontraient ainsi les esprits français et wallons les plus fantaisistes d’alors.
1. La Sfatue et la Foire du Village. L'avertissement de cette dernière comédie-parade est tel : « On sait que cette bagatelle quoique représentée depuis à l’insu de l’auteur sur le grand théâtre de Bruxelles n’a été faite que pour le théâtre particulier d’une société joyeuse et de bonne humeur. »
En 1780, le petit cercle installa une imprimerie particulière, d’où sortirent des poésies du chevalier de Lisle!.
Mais peut-être l'influence de Ligne s’exerça-t-elle sur un champ plus vaste. Le Prince faisait partie d’une association secrète : en 1770, il s’était affilié, à la franc-maçonnerie militaire de Mons où il se fit remarquer par son prosélytisme. Quand le grand maître des Loges françaises, le duc de Chartres, puis M. R. Charles Dillon, Grand-Maître des Loges anglaises vinrent dans les Pays-Bas, ce fut le Prince qui les reçut. A Bruxelles, dès 1777, il était membre de la Loge « Heureuse Rencontre ». Il y affilia ses fils, reçut de nouvelles initiées.
A vrai dire, cette loge était composée des membres de la plus haute aristocratie et Ligne y retrouvait ceux qu'il voyait tous les jours ailleurs. Ces Loges comprenaient même des ecclésiastiques. Bien qu’elles ressemblassént beaucoup à des conspirations nationales contre la domination autrichienne, elles jouirent de la tolérance de Joseph II.
Malheureusement, si nous savons que Ligne prit une part active aux réunions de la « Loge équitable » de Mons, fondée par trois officiers de son régiment, dont il devint vénérable en 1783, et qui tenait séance en son hôtel, rue de la Grosse- Pomme, nous ne pouvons déterminer en quoi il influa sur les idées de ses confrères. En tous cas, d’après les plaintes des gens d’affaires du Prince, on peut soupçonner ces francsmaçons d’avoir été avant tout « de joyeux farceurs ».
Dans les Pays-Bas, le Prince était plus qu’en France en contact avec le peuple. Trop heureux du caractère pittoresque des confréries wallonnes ou flamandes dont il lui convenait d’être membre, il se montrait jaloux de conserver leurs traditions; il y remportait des prix, assistait à ces grandes beuveries fort goûtées des bourgeois ses confrères. Tel un autre Alcibiade, il se mettait en frais pour plaire au peuple et non seulement partageait ses fêtes, mais 1l lui donnait bals et mascarades. Des soupers étaient servis à qui entrait : portefaix du canal, ou paysans de ses terres. Il choisissait les airs et réglait lui-même les programmes. Il lui arrivait parfois aussi de défendre, tel le roi des Halles, Henri de Beaufort, les intérêts
1. Recueil de poésies par le chevalier de .….. À Bruxelles. De l’Impri-
merie du Prince Charles de — 1781, in-8°, 24 pages.
OuLré MARTHE. — Le cosmopolitisme du prince de Ligne. 8
des maraîchères de la Grand’Place de Bruxelles auprès du gouverneur. La séduction qu’il exerçait sur ses concitoyens de toute classe avant de la déployer à travers l’Europe, ne rencontrait guère d’obstacle et la popularité qu’il recherchaït intra et extra muros lui était largement acquise. Aussi, quand la république de Dumouriez tenta de séquestrer Ie château, suivant les ordres reçus, il se trouva que-l’exécuteur luimême, Julien Ducorron, peintre de la ville d'Ath, soutenu par le village, résista à cette mise en demeure, au lieu d'y prêter la main, jusqu’à se compromettre : il dut s'enfuir vers Ostende.
Tels étaient les rapports du Prince avec la « bonne canaille ».