‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 61 sur 130 · Voir ci-dessus, p. St · texte numérisé non relu

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de temps à autre leur tempérament russe, et se divertissaient de cette façon enfantine, volontiers turbulente, presque triviale, que trahissent, dans les récits de Ligne, la scène des tutoiements et celle de la toupie lancée par Nariskhin, le grand écuyer, qui blessa Nassau à la tête.

Dès son arrivée à Kief, Ligne se trouve immédiatement en face des Lesghis, et de députations qui viennent des extrêmes limites de l’Empire, des frontières de la « grande muraille chinoise », de « Perse et de Byzance »; différentes peuplades tartares sont représentées par les fils des rois du Caucase; des Cosaques et des Mourzas, en grand costume, ruisselants de pierreries, armés d’arcs, se mêlent aux seigneurs polonais, escortés d’oulhans.

Tout un monde religieux étrange se meut à côté de ces guerriers; ce sont d’abord les pasteurs de l'Eglise grecque, vingt archevêques un peu malpropres, avec des barbes jusqu'aux genoux, mais d’une galanterie parfaite et qui « semblent encore un peu chrétiens »; ce sont aussi des dervis de plusieurs sectes, des tourneurs et des hurleurs, qui font parade de leurs convulsions.

Ligne regarde ce défilé incessant de toutes les races sous tous les costumes, qui vient à lui, l'entoure d’une ronde échevelée, comme feraient des Elfes en une forêt merveilleuse. Seul, ouiaccompagné de Nassau et de Ségur, il se sépare de la cour impériale pour aller observer de plus près la coutume des campagnes et des villages. Il est heureux de voir plus que Pimpératrice, qui ne peut pas courir à pied comme lui.

Ï note avec intérêt tout ce qu’il voit : les bons gentilshommes avec leurs femmes, vêtus de semblables pelisses, de semblables bijoux, et qui se tiennent l’un à côté de l’autre comme sur ces médailles où le profil de l’épouse déborde un peu celui de l'époux; les Musulmanes voilées, et aussi les lascives danseuses arabes du prince Potemkin; les bataillons d’Albanaises, nouvelles amazones d’allure hardie, prêtes au combat, et de jeunes Circassiens beaux comme le jour et parés comme des femmes; les haras de dromadaires en marche.

Il se trouve, dans ses étapes de Crimée, puis de Hongrie, en présence de nouvelles gens, Slaves, Turcs, Macédoniens, Boyards, de nouvelles mœurs, d’art nouveau et de nature nouvelle. Comment réagit-il devant tant de nouveautés ?

Sa curiosité est indéniable. Inlassablement il va de café en cimetière, se prête à toutes les rencontres: il questionne même ceux qu'il appelle des Egyptiens par exemple et dont les allures l’intriguent assez pour qu’il leur consacre un Mémoire où il fait preuve de plus d'observation que de connaissances ethnologiques.

Le ton des lettres à Mme de Coigny est bien fait pour nous dépister dans notre recherche du véritable Ligne. oriental, à travers ses évocations mythologiques et ses plaisanteries. La première fois qu’il aperçoit des Tartares, leur nez et leurs yeux lui rappellent ces magots à tête mobile qu'on voit sur les cheminées, et, pendant la guerre, les premiers prisonniers turcs lui semblent aussi ennuyeux que ceux du bal de l'Opéra. « J'ai eu bien dela peine àme mettre dans la tête que ce n'étaient point des masques et que nous étions réellement en guerre avec eux. » Il y à, dans ses railleries, du voulu, l’intention de faire sourire la Marquise; mais enfin, rien ne y obligeait, ce ton est donc l’expression d’un sentiment spontané.

Il semble avant tout s'amuser du pittoresque. Qu'il ait navigué en pirogue zaporavienne, qu'il ait dormi dans l’ancienne chambre des sultanes au palais du Khan et Ségur dans celles des Eunuques noirs, voilà qui dépasse les plus belles mascarades de Charles de Lorraine. Chez les Boyards il adopte le costume régional et dit : « Nous autres Boyards;... » Chez les Turcs, il fume à côté d’eux accroupi sur des carreaux, et à la quatrième pipe se croit pareil à eux. Il se surprend même à invoquer Mahomet « tout comme un autre ». Ce goût de limitation lui permet d'observer de plus près, et de découvrir chez ces races étrangères des motifs d’estime, de sympathie.

Pour comprendre les Turcs, les Russes lui ont servi de premier échelon. La facilité avec laquelle on en faisait des « popes, des musiciens, ou des chirurgiens », leur malléabilité, leur soumission l’avaient préparé à saisir les caractéristiques de l’âme musulmane : le fatalisme, et la politesse qui se traduit aussi bien par l’affabilité des rapports que par la propreté des rues.

Notre voyageur se rendit compte de toutes ces précieuses qualités, pendant son séjour solitaire de quarante-huit heures, en Sa terre de Parthénizza, lorsque après avoir longé le Tezetterdar il se-trouva aux pieds de la Montagne de l’Ours,.

près de l’antique ville d'Eupatori d’où la vue s'étend pardessus la mer jusqu’au littoral asiatique.

Bergers et moutons, minarets, d’où monte l'appel des muezzins, terrasses et mosquées, toute la Turquerie imaginable se déroule devant Ligne. Désormais, plus de moquerie, mais une considération véritable; la langue, grave et noble, lui semble mille fois plus raffinée que nos dialectes occidentaux; ceux-ci [ui paraissent en comparaison «sifflants, traînants, grossiers, ignobles ». Le prince pense à l’insolence, à l’avarice, à « la cochonnerie » des nations de l’Europe, et les maudit auprès de cette bonhomie musulmane que révèlent les moindres détails. Progressivement, Ligne en vient à un enthousiasme débordant : « Il n’y a de civil, affirme-t-il, que les gens qui ne sont pas civilisés. »

Et voici que se trahit son « européanisme »! Les limites de l'Europe concordent pour lui avec celle de la zone de caractère français. Sorti de cette zone, il ne se croit plus en Europe, et parlant de ces régions, il écrit : « Si tant est qu’on puisse appeler ainsi ce que nous avons vu et qui lui ressemble si peu. >» Voilà quelle idée précise correspond chez lui à ce mot d'Europe, synonyme de civilisation. Ces gens ont beau être doux, hospitaliers, propres, ils n’en restent pas moins des êtres avec qui il n’est pas possible de s’entretenir, pour qui n'existent pas nos ardentes discussions et nos joutes d’esprit, nos passions et nos fluctuations, nos inquiétudes, nos tourments, des « espèces de sauvages ». Et leur fatalisme qui supprime toute la saveur du mécanisme psychologique semble à Ligne le signe même de leur sauvagerie.

Mais enfin il est leur seigneur! Il songe déjà au moyen de leur rendre service. Son admiration récente pour le rôle colonisateur de Catherine l’incite à tenter lui aussi des innovations chez ses aimables sauvages; il leur apprendra à cultiver la vigne!

Le prince songeait à tirer profit de ces belles terres. Avant son départ même — car il était déjà en mars 1786 nominativement possesseur de ces territoires — il en préparait la colonisation à la grande terreur de ses gens d’affaires. Il s’apprêta d’abord à y renvoyer les Russes qu’il avait ramenés à Belœil en 1780, puis imagina d'y joindre une petite colonie des gens du Hainaut, pauvre et surpeuplé. Il proposa même à l’Impératrice mille brigands que les Anglais s’offraient à débarquer à

Ouixé Marrue. — Le cosmopolitisme du prince de Ligne, 9

Cherson et dont une partie travaillerait au labourage. Une fois. sur place, il mit à exécution ses projets. Dans un billet à son intendant du 7 juin 1787 daté de Moscou, il lui annonce qu’on est en train de bâtir des maisons de vignerons et de planter la vigne‘.

Ainsi, dès l’abord, il pense à leur inculquer nos mœurs, au lieu de prendre leurs habitudes, et pas seulement leur costume ainsi qu’un déguisement. Combien il s’assimile peu, vraiment, malgré la vivacité de sa compréhension! La lettre si curieuse entre toutes? en est une preuve : la variété du spectacle le fait rentrer en lui-même; il oppose sa personnalité au décor extérieur, au lieu de la laisser se désagréger, se disperser sous l'impulsion nouvelle, s’'imprégner de ces effluves étrangers, à force de sympathie. Loin de sentir s’éveiller en lui un nouvel être, ainsi qu'il le croit, il prend nettement conscience de celui qu'il a toujours été. Loin de lui faire oublier le cadre habituel, cette heure de recueillement le lui suggère avec précision et il récapitule « toutes les inconséquences de sa vie ». Il ne peut s'empêcher d’éprouver de la surprise à se trouver en ce lieu*; ne pas être à Belœil lui semble extravagant.

Comme tous ceux qui sont assurés de changer de lieu suivant leur fantaisie, il pense un instant que le bonheur serait de se fixer là! Mais sa curiosité même, qui nous semblait le plus sûr garant de son cosmopolitisme intellectuel, paraît ici considérablement limitée : cette promenade en Crimée l’a suffisamment comblée. De Stare-Krim, il croit apercevoir « ce qu’il y a de plus intéressant dans les deux parties du monde ». A aucun moment, il ne manifeste le désir d'en savoir plus, de gagner cette Perse, cette Inde, cette Chine, dont il parle quelquefois. Ligne n’a pas l'humeur vagabonde de certains de ses amis : Nassau par exemple, ou Bonneval. Il ne l’a ni en pensée, ni en fait. Il n’a même pas cet instinct marin qui en est souvent le signe ou l’origine, et préfère rentrer de Parthénizza à cheval plutôt qu’en bateau par Sondak.

Il ne faut donc pas prendre sa sensibilité aux influences pour une réelle intelligence de l’exotisme. Ligne a le goût du

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