LA RÉVOLUTION
jamais l’Europe française et briser la carrière et la
fortune de Charles-Joseph de Ligne, comme tant d’autres. En effet, la situation que créa pour lui la Révolution ne permet pas de le considérer en étranger. De la France d’ancien régime, il avait reçu toute la « douceur de vivre », et il était bien naturel qu’il lui témoignât quelque attachement. Les relations avec Paris lui avaient assuré un brevet de parfait citoyen de la capitale du monde, et ses rapports avec la cour celui d’un excellent « représentant des grâces françaises ». Mais ces liens jusqu’alors étaient surtout mondains.
Voici que surgit la Révolution et il sympathise avec la France, non seulement dans la prospérité de notre pays, mais dans son malheur. D'autre part, l'événement qui anéantit les existences de si nombreux Français mutile aussi le Prince dans ce qu’il a de plus cher.
De tous les Européens, il pourrait paraître à la fois comme le plus mêlé aux affaires de tous les pays et le mieux assuré contre les secousses nationales. Les frontières devant lui s'étaient effacées, et par une grâce exceptionnelle, le choix lui était offert simultanément entre cinq ou six patries : « Français, Belge, membre de l’Empire, grand d’Espagne, gentilhomme polonais, Mourza tartare de la Tauride.…. » il semblait qu’il pût toujours abriter son bonheur sous tel ou tel de ces noms. A
peine En à préférer l’un de ses biens, ou l’une de ses attaches...
| Ê grand cataclysme allait survenir qui allait disloquer à
Or, il perd son fief natal et ses charges de Wallonie: il . perd son fils dans l’attaque contre-révolutionnaire. La Révolution fait de lui, avant tout, pour le reste de sa vie, un exilé français. Non seulement par ces pertes et le rôle qu’il faillit Jouer, maïs aussi par les sentiments qu'il exprima, il se trouva plus rapproché de nos émigrés que d'aucune autre classe d'hommes à cette époque.
Cette grande date de notre histoire force le prince à préciser sa pensée, à émettre des idées coordonnées sur des sujets qui lui semblaient jusqu'alors indifférents, et il se rapproche ainsi des plus fervents de nos traditionnalistes.
Cette évolution dans l'esprit du prince fut donc la conséquence d’un événement de notre propre histoire : par la bizarrerie des circonstances, alors qu’une tentative d’affranchissement aux Pays-Bas avait précédé la nôtre, les mouvements dont son pays d’origine fut le théâtre l’atteignirent moins que ceux de France.