‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 64 sur 130 · LES PRÉVISIONS · texte numérisé non relu

LES PRÉVISIONS

Quand le prince constatait, dans les usages de la haute société française, de si fâcheuses modifications qu'il attribuait uniquement à l’anglomanie, il était bien éloigné de croire à la possibilité d'un changement de régime. Tout en se moquant de la « philanthropomanie » cette autre maladie du siècle, il appréciait l’heureuse atmosphère créée par les philosophes, et, naturellement bon, il appliquait leurs principes d'humanité partout où 1l exerçait un droit. Il S’imaginait que tous les grands seigneurs de France et de Navarre en usaient ainsi sans doute.

Bien plus, une apparence de trop grande égalité le choquait en France avant même que la mode eût « habillé de même drap le seigneur et le laquais. » Il constatait que l’appellation de Monsieur était indifféremment employée pour « les frères et fils du Roi », et pour le « portier d’un hôtel garni ». Il n'y avait pas de respect pour le mérite mondain, d’où qu'il vint. L'’enseigne frappait familièrement sur l’épaule du maréchal;

les gens du peuple avaient le droit de huer le général qui les avait sauvés la veille; un homme de condition pouvait risquer d’être emprisonné sur la demande d’un fournisseur impayé.…. (de ce fait le prince avait une expérience personnelle) ‘! Cette liberté lui eût semblé alarmante partout ailleurs, mais il faisait confiance au bon sens de la France et n’attachait pas plus d'attention à la signification des mœurs nouvelles qu'aux prédictions de quelque sorcier ou de quelque roué.

Car, au temps où le prince était entiché de sorcellerie, un chiromancien fameux, Etrella, vint à Paris; Ligne aussitôt, par jeu, entraîna chez lui le duc d'Orléans auquel il fit grimper les quatre étages de la rue Fromenteau qui conduisaient à son cabinet. Comme tous deux gardaient l’incognito, le personnage ne se gêna nullement pour leur faire mille révélations sur le trône, Versailles, la famille royale... De son propre aveu, le prince dès le lendemain avait tout oublié.

Un autre fait aurait pu lui sembler plus inquiétant : quand, par la mort de Louis XV, le beau temps de Mme du Barry prit fin et que le prince voulut en témoigner sa compassion au beau-frère de la favorite, celui-ci répliqua : « Si l’on me fâche, je mettrai le royaume en république. » Pour qui connaissait l’industrieux Jean du Barry — etle prince l'avait assez fréquenté — cette menace était fondée. Mais Ligne n’y vit qu’une « gasconnade impossible ».

Comment, de l’avis du prince, se révolter contre un Roi qui péchait par excès de faiblesse et de bonté, qui laissait « aboyer » pamphlétaires et parlementaires, et se répandre librement toutes les idées, même les plus dangereuses pour l’ordre social ? De tous les souverains, celui de France était le moins puissant, « Il respectait toutes les barrières... Il était aussi à la mode de désobéir sous Louis XVI, que d’obéir lorsqu'on tremblait au nom du cardinal de Richelieu ?. »

Quant à la question des abus, Ligne l’aborde de front. On peut lui reprocher cette boutade égoïste d'enfant gâté : « Je suis un abus de ce pays-ci. Je m’en trouve bien, et les autres aussi! » Mais examinons de plus près sa philosophie de l’abus.

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