‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 77 sur 130 · Ann. P. de LE, 1927, p · texte numérisé non relu

Ann. P. de LE, 1927, p

mémoires que lui inspire la situation politique; mais il revoit, trie et corrige ses essais multiples, ses livres plus ou moins achevés qui, presque à son insu, s'étaient accumulés. Il parvient à recueillir le meilleur de sa prose familière, ses lettres, et il en fait les Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires. Ainsi furent intitulés ses trente-quatre volumes où se succèdent mémoires guerriers, romans historiques, pensées, billets doux, tragédies, comédies et proverhes. On les imprime à Dresde chez les éditeurs de Voltaire.

Pour mener à bien ce travail, le prince n’est pas seul. Caroline Murray, cette femme de lettres qui était, au temps de Charles de Lorraine, un des plus brillants ornements de la société cultivée de Bruxelles, maintenant installée à Vienne, relisait ses feuillets et corrigeait sans doute les fantaisies orthographiques. Le prince avait aussi, à demeure, pour secrétaire, la fille naturelle de son fils aîné et de Mile Nones, Christine. Il l’avait reconnue officiellement, et la« petite ligne qui n’était pas droite » vivait parmi le reste de sa famille. Car Charles-Joseph de Ligne vivait à Vienne en famille.

De la princesse de Liechtenstein, il avait eu de nombreux enfants; Charles était tombé en Champagne; Louis vivait en France; deux autres étaient morts en bas-âge. Aucun fils ne lui restait donc à Vienne. Par contre, ses trois filles étaient mariées près de lui : l’aînée, Christine, avait épousé le prince de Clary; la seconde, Euphémie (qui figura dans le journal de Stendhal) était la femme du comte Palfy, et la troisième, Flore, du baron de Spiegel. Cette dernière, la plus vive et la. plus spirituelle, ressemblait à son père et se plaisait à mystifier ses amis.

Dès le début de leur installation en Autriche, c'est-à-dire en 1790, le prince avait fait bâtir un refuge à quatre kilomètres de Vienne, sur la montagne du Léopoldberg, « à l'abri des philosophes et des inondations ». À Vienne, le prince avait loué sur le Môülkerbastei un petit hôtel d'urie pièce par étage, un « perchoir! ». Il possédait aussi une campagne d'hiver à Neussdorf, et une campagne d'été sur la montagne du Kahlenberg qui faisait l’enchantement des visiteurs. Sans

1. De 1802 à 1844, il appartint à un tailleur, dont le Prince était le locataire. Cf. Klarwill, Lettres et Mémoires, Paris, Crès, 1923.

doute le prince avait-il pris à Lascy l’idée de s’y établir; le maréchal y possédait à mi-coteau une maison de campagne, un jardin anglais, une forêt. Au sommet, d’accès pénible, se dressait un ancien couvent de Chartreux d’où l’on découvrait le Danube, serpentant à travers la plaine jusqu'aux frontières de Moravie. C’est dans les cellules de ce lieu désaffecté — Mme Vigée-Lebrun prétend qu'il avait été donné à Ligne par Joseph II — que le prince avait fixé l’une de ses résidences, un « Stôckl > comme disent les Viennois. Il la préférait de beaucoup aux autres, pour les souvenirs qu'il y avait apportés et le genre plus rustique qu’il lui avait donné.

Comme autrefois à Paris, le Prince ne cesse de flâner à travers Vienne qu’il connaît bien et où il est très populaire. Il se moque bien un peu, après l’occupation des armées de Napoléon, de ces bons Viennois qui croient avoir chassé le vainqueur parce que des uniformes superbes leur restent en souvenir de cette époque. Mais des vers nombreux, quelques phrases de-ci de-là, dans les Lettres de Fédor, prouvent sa sympathie pour la belle villé.

N'ayant pour toute domesticité que le fidèle serviteur turc, l’heiduque Ismaël, Ligne et sa famille avaient vécu deux ans sur quatre mille florins. Il avait été réduit à vendre les tableaux, vaisselles, livrées dont il ne savait plus que faire.

De même qu’il avait reçu autrefois le meilleur accueil des souverains et des pays étrangers, ce furent eux encore qui le soutinrent de leur sympathie et de leur secours financier, tandis que la « très ingrate maison d'Autriche », à qui il avait sacrifié par loyalisme deux cents mille florins de rentes et Belœil, ne lui accordait aucune compensation.

Catherine II, qui échangeait avec le prince des lettres fréquentes, au nom de l’amitié et au nom de cet intérêt général qu’elle avait manifesté aux dépossédés de France, facilita délicatement à Ligne la vente de ses terres de Parthénizza et de Nikita. Par son intermédiaire, le comte Zouboff, gouverneur général de la Crimée, en devint acquéreur pour 1 500 florins de rente. Après la mort de la grande impératrice, Paul I°', l’ancien hôte de Belœil, lui assura sur une simple représentation de l'ambassadeur, M. de Stackelberg, en reconnaissance de la dette que le prince avait autrefois si chevaleresquement passée sous silence, une rente de dix mille florins.

Par l’obligeance d’un ministre, Lima, il recouvra enfin une rente de cinq mille florins sur la cour de Portugal.

Mais c’est de la France qu'il reçut le secours le plus considérable et d’ailleurs en toute justice. Moyennant quelques potsde-vin au collège des électeurs à Francfort, et grâce à l’empressement du gouvernement français, au temps où Napoléon déjà s’imposait au monde, le prince futincorporé au cercle de l'empire.

C'est à ce titre qu’il reçut, en compensation de la principauté de Fagnolles, le territoire d’'Edelstetten, le plus « joli bijou de Souabe ». Ce territoire était aux mains des chanoïnesses, et Ligne, bien après la prise de possession officielle en son nom par le pasteur de Neubronn, Pahl, laissa aux religieuses la jouissance provisoire de son bien. (Cette courtoisie lui fit perdre les revenus d’une année.)

Le 4 novembre 1802, le prince joua à Edelstetten son rôle de petit souverain allemand. Il accorda à certaines des chanoinesses une pension et des indemnités de déplacement. Déjà, il ne pouvait résister au démon de la construction et bâtissait mille plans pour remplacer le château qui croulait. Le prince s'était du reste chargé de dettes en vue de cette réfection. En vain Pahl lui affirmait-il qu'on pouvait élever les revenus de huit mille à douze mille florins; en vain lui suggérait-il de vendre le trésor de l’église d’Edelstetten dont la richesse contrariait l'esprit chrétien, un Saint-Jean Baptiste en or par exemple‘. Un an plus tard, c'était toute la principauté que Ligne se décidait à vendre au prince Nicolas Esterhazy, ainsi que sa voix d’électeur et le majorat. Il s'était si bien fait adorer dans ce village, comme ailleurs, que des regrets lui parvinrent : après la cession d’Esterhazy, Pahl écrivait que tous les habitants seraient ravis de joie si le prince redevenait possesseur. Et en effet, la loyauté, la bonne volonté avec lesquelles son règne si bref avait été accepté prouve assez combien il avait été sympathique à ses sujets allemands. Au contraire, sur les autres territoires nouvellement attribués, les couvents et les bailliages ne cessaient d'élever leurs plaintes.

Néanmoins, cette vente rapide choqua beaucoup tous ceux qui s'étaient occupés de faire accorder Edelstetten à Ligne. On fut scandalisé surtout de voir qu’il abandonnaït si facilement sa

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