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En réalité, le prince, depuis la mort de Joseph II, ne cessa d'être considéré comme suspect par le gouvernement viennois. Ces soupçons étaient fondés sur la réalité de quelques faits et Sur une totale incompréhension du caractère si juvénile du prince.
Peut-être était-ce d’abord à cause de sa qualité de francmaçon, car si l’on en croit une réflexion du Nonce, postérieure * à la mort de Ligne : « Les francs-maçons de Vienne ont perdu leur plus ferme appui, leur zélé protecteur? », il aurait été affilié à une loge autrichienne et y aurait joué sans doute un rôle actif, mais que nous pouvons mal déterminer faute de documents.
Puis, le seul fait d'écrire, et d'écrire en français, semblait criminel à un gouvernement dont le chef de la police, le comte de Pergen, avait déclaré « ennemis du salut de l’État tous ceux
quis intéressent aux sciences et aux lettres ».
Fort des bons rapports qu'il avait eus avec la France,
Charles-Joseph ne cessa de travailler à la récupération de ses
biens dans les Pays-Bas et autres lieux. Le séquestre de Belœil dura dix-sept ans; mais en 1803 le château fut mis tacitement à la disposition de Louis de Ligne pour la célébration de son mariage avec la comtesse Vander Noot de Duras; lorsque le séquestre fut levé, le prince abandonna complètement le domaine à son fils ainsi que ses autres possessions du Hainaut. Le prince Louis était devenu, après sa participation au soulèvement brabançon, lieutenant de la garde impériale et Napoléon lui témoigna de grandes bontés. Dès la paix de Lunéville, il s'était fait naturaliser Français (9 avril 1803), abandonnant avec ses titres et ses ordres son droit de faire partie du Collège des princes de l’Empire.
Sans doute la présence de ce fils du prince parmi les officiers enthousiastes de l’usurpateur ne devait pas charmer le gouvernement de Vienne. D'autre part, les démarches de Charles-Joseph pour rentrer en possession de son hôtel d’Aixla-Chapelle intriguèrent la police impériale au point que ses allées et venues furent surveillées, si l’on en croit les docu-
. 14 décembre 1814.
2, Commandant Weil, Les dessous du CA de Vienne, Payot, Paris, 1023 10410075
ments des archives Clary. On épiait le prince lorsqu'il se rendait à Dresde, descendait chez le comte Salmour ‘ et là négociait avec l’agent français Laroche pour la restitution de ses’ biens ?. |
Pourtant, seul des petits souverains détrônés, il n'avait pas été demander la charité à Paris. Loin de réclamer des secours, il refusa la naturalisation française qu’on lui offrait et les 30000 florins de rente qu’il eût reçus comme membre de la Confédération du Rhin. Ce refus est une preuve nouvelle de son loyalisme, persistant après tant de vexations et d’injustices. Et pourtant le nom de Ligne eût semblé de sonorité encore plus française parmi ces titres allemands qu’empruntait alors la nouvelle noblesse de France.
D'autre part, à Vienne, il n’était pas de gaminerie qu'il ne fit. Sans doute, la police ne se préoccupait guère des annonces de ce genre qui, par les soins du prince, couraient les salons : « Sermon qui doit être prêché le dimanche avant Noël dans l'église des Franciscains par le R. P. Ligne. » Ce n'était là qu'un divertissement, encore que scandaleux pour les âmes bien pensantes.
Mais parfois la mystification prenait un caractère mieux fait pour irriter le gouvernement. La baronne du Montet raconte dans ses souvenirs qu’un jour on annonça à Thugut la visite du duc d'Angoulême. Le prince fut introduit par le prince de Ligne et le marquis de Bonnay. Thugut s’empressa ainsi que les représentants de l’empereur d'Autriche. Un bal fut organisé : il battait son plein lorsque Ligne qui y assistait ne put réprimer une crise d’hilarité : le héros de la fête était tout bonnement un M. de Mussey, déguisé par Ligne en duc d'Angoulême.
Peut-être même surveilla-t-on l'hôtel de Ligne, car on
1. Gaberion de Salmour (1755-1831) de famille savoisienne, était entré au service de la Saxe qu'il représentait comme ministre à Paris sous le règne de Louis XV. Il était le neveu du lieutenant-général suisse Besenval. En correspondance avec Stein pour recevoir une indemnité de l'Allemagne il fut l’objet d’une surveillance étroite comme les banquiers de Francfort.
2. « Le Prince de Ligne rappelle que ses biens ont été séquestrés puis repris et réclame l'équité interrompue de la République. » Ministère des Affaires étrangères de Vienne n° 373 du 10 vendémiaire an XI. (Forneron, op. cité, p. 395). 1
reprochait au prince d'y réunir une société très effervescente contre laquelle on élevait les mêmes griefs que contre celle de Coblence. En effet, comme à Belœil, le prince accueillait les émigrés français, et non seulement ceux qu’il avait autrefois rencontrés à Paris ou ailleurs, mais sans discernement, et suivant son habitude hospitalière, tous ceux qui se réclamaient du nom d’émigré. « Il eut été à désirer que ce fût avec plus de choix! » avouait un jour le duc des Cars qui avait été très lié avec le prince en France et le devint encore davantage à Vienne’. Mais le prince de Ligne ne semble pas avoir eu à se plaindre de ses protégés ni de ses hôtes puisqu'il écrivait en 1814 dans les Lettres de Fédor : « Il y en a [des émigrés] qui ont porté dans les pays étrangers l'essence de la patience, de la fidélité et du vraiment honneur français (sic)?. » Comme à Belœil, il suffisait d’avoir été présenté chez le prince pour venir dîner ou déjeuner sans invitation : malgré la réduction de sa fortune Ligne tenait table ouverte ainsi que par le passé. Il fitmême meubler et restaurer les grandes salles du Kahlenberg pour y donner des bals. La comtesse Potocka * dont le salon à Vienne fut aussi un rendez-vous des émigrés, raconte dans ses mémoires son impression sur le joyeux hôtel de Ligne en 1810. Il lui sembla, tant on s’y divertissait, que le prince se croyait de bonne foi mis au monde uniquement pour s'amuser. Le ton y était plus agréable encore qu’à Paris aux dernières heures de l'Ancien Régime où « l'esprit de parti gâtait l’esprit de salon ». On y rencontrait toutes les têtes brûlées de « l’Europe française », entre autres cet A. F. d’Erlach, de famille suisse, séduisant malgré ses travers et qui finit par mourir à Londres après avoir erré de Paris, où il avait été élevé, à Karlsruhe, Munich, Vienne. Le comte Louis de Narbonne, ambassadeur extraordinaire précédant Marie-Louise, venait journellement à l’hôtel de Ligne et s’y amusait aux dépens des grands personnages. Le comte de Damas y menait grand bruit, lui qui trouvait, aux dires de la comtesse Potocka, qu'il était permis d’avoir mauvais ton à condition de n’avoir jamais mauvais goût. Le prince de Ligne était toujours consi-
1. Duc des Cars, Mémoires, Paris, Plon, 1895, p. 150. 2. Lettres de Fédor, p. 37 et Ann. P. de L., t. V, 1924, p. 9. 3. Comtesse Potocka, Mémoires, Paris, Plon, 1897, p. 127.
déré par eux comme le témoin de l’ancien monde, et le comte A. de Tilly, avec qui il avait renoué des relations à Toeplitz en 1801, lui dédiait ses Mémoires comme à l’un des hommes qui ont « le mieux vu l’Europe et le mieux connu la France ‘ ».
Effectivement le prince s’offrait à seconder la mémoire de Tilly pour les noms et les dates, et lui racontait par lettre quelques anecdotes sur la cour de Louis XVI. Il l’encourageait à publier « les beaux temps des restes de la France » et s’offrait à jouer auprès de lui le rôle de la servante de Molière.
D'autres fois, et malgré le peu de crédit dont il jouissait à la cour, il s’ingéniait à trouver un emploi aux jeunes officiers français dont la Révolution avait brisé la carrière. Ainsi il promit à Auguste de Ségur-Cabanac le premier drapeau vacant dans son régiment.
L’appréciation de Mme Potocka n'’atteint donc qu’un seul aspect de l'attitude du prince. Il est vrai qu'il essayait au profit des autres et au sien de recréer avantageusement le meilleur de l'atmosphère française et organisait des fêtes, mais il donnait à beaucoup d’autres plus encore que des conseils ou des encouragements : une aide matérielle.
En 1782, Ligne avait fait la connaissance à Bruxelles de Mme Vigée-Lebrun. Sans doute avait-il prononcé son nom souvent dans ses conversations avec Marie-Antoinette. A Paris, immédiatement avant la Révolution, le prince fut son hôte assidu. Puis, à Vienne, comme elle se rendait en Russie, le prince lui conseilla d'attendre la fonte des neiges pour continuer son voyage et lui offrit pendant trois semaines l’hospitalité au Kahlenberg, alors qu'il était absent. En 1792, ayant perdu tous ses biens, n’ayant plus que deux louis, elle se réfugia chez Mme de Rombeck, tout près de l'hôtel de Ligne, providence des émigrés.
Lorsque Caroline Murray était arrivée des Pays-Bas à Vienne, complètement ruinée elle aussi, réduite à la misère et aux sollicitations, le prince lui chercha un logement; il intervint pour qu’on lui payât sa pension. Par délicatesse, il n'osait trop l’aider ouvertement, mais il lui assura des secours
1. Parus en 1828 à Paris chez les marchands de nouveautés. On ne voit
pas pourquoi l'éditeur a ajouté aux titres de Ligne celui de comte de la Tour d'Auvergne !
de la société viennoise. Mme de Rombeck, M. de Trautmansdorf, le prince Esterhazy furent mis par lui à contribution. L'une envoya du bois de chauffage, l’autre de l'argent. On créa autour d'elle une atmosphère de réconfort moral; le prince lui écrivait pour réclamer son aide littéraire. Car Mme de Staël, en 1809 amena son fils à Vienne et témoigna un vif enthousiasme pour le prince, lui proposant de publier une sélection de ses meilleures pages. Or, Charles-Joseph ne s'était guère privé, dans ses ouvrages ou ses lettres, de lancer des pointes contre Necker. Il s'agissait d’escamoter ces passages à la baronne. « Faites de mon esprit ce que vous voudrez! » écrit le prince à Caroline Murray. Ils arrêtent eux-mêmes la composition du futur recueil d'Œuvres choisies. Entre eux s'établit une sorte de complicité divertissante. Et quand le public récompense, par un chaleureux accueil, l'effort maladroit de Mme de Staël, le prince fait participer son auxiliaire à.cé Succès:
Enfin, par sympathie pour son ancien compagnon de fêtes chez d'Hannetaire, et de voyage en galères, il s’intéressa au comte L. de Cobenzl, réfugié et ruiné lui aussi, puisqu’un même sort les avait réunis. La situation du comte le préoccupait beaucoup car il le savait malhabile aux intrigues et démarches : il engagea Caroline Murray à lui faire demander la survivance du grand-chancelier'. Ainsi, jouissant de l’aide du gouvernement français, le prince accordait à son tour la sienne, dans la mesure du possible, aux victimes de la Révolution, les considérant comme des frères.