DERNIERS VOYAGES. DERNIÈRES CURIOSITÉS
Il serait faux de se représenter le prince inexorablement fixé à Vienne et ne se déplaçant que du Môlkerbastei aux montagnes environnantes. Avec quelque mélancolie sans doute, il écrivait à un jeune Grec de Céphalonie : « Je suis le pigeon qui ne voyage plus!» Pourtant il poussa encore jusqu’à Prague
1. Leuridant, Le Prince de Ligne, Madame de Staël, et Caroline Murray, Bruxelles, 1914.
en 1796 à Léopol en Pologne l’année 1806, à Anspach, en Prusse, en 1804.
Lorsque la cour d'Autriche, alarmée par l'approche de Napoléon avait quitté la ville pour s'installer à Bude, le prince ne l’y avait pas suivie. Mais en 1809, comme les Autrichiens se montraient disposés à une résistance plus énergique, il ne crut pas pouvoir demeurer à Vienne. On coupait les ponts. Ligne fut un des derniers à franchir celui du Thabor (24 mai). Il se dirigeait vers Pesth, exilé pour la seconde fois et chassé de son refuge, comme un peu plus tôt de Belœæil.
Après une nuit de halte à Shônkirk, il parvint à Pesth et s’y installa dans une pension de famille israélite, où plusieurs Hébreux étaient déjà arrivés. Le prince, désemparé, ne savait s’il se sauverait chez les Turcs ou se laisserait prendre par les Polonais ou les Russes. Il songeait aussi, « par paresse », à défendre le château de Bude‘. En fait, la signature de la paix le dispensa de s'éloigner.
Il se rendit aussi à Berlin, car ses rapports avec les souverains actuels de Prusse étaient aussi bons, plus cordiaux même qu'ils ne l’avaient été avec le grand Frédéric.
C'est aux eaux qu’il avait retrouvé la reine Louise, née princesse Radziwill. Ainsi que le prince, elle était une ancienne habituée de Spa, et maintenant elle venait chaque année à Toeplitz, où Ligne passait cinq mois sur douze ?. Charmé de ce qu’elle présentait quelque ressemblance avec Marie-Antoinette, le prince se rendit à son invitation à Berlin, une autre fois à Anspach. Quelquefois il l’accompagnait jusqu'à Dresde en bateau. Ligne ne comptait pas moins de douze voyages par eau jusqu’à cette ville pendant les dix années où il vint à Toeplitz.
Le gendre du prince était propriétaire d’une des plus jolies résidences de cette station où se pressaient, pendant la saison d'été, non seulement les Viennois, mais une société très cosmopolite et mêlée. Les événements récents avaient encore accentué le caractère anti-protocolaire et volontiers familier des relations. Toute l’Europe venait s’y baigner, plus encore qu’à Baden ou Carlsbad où le prince s’ennuyait à mourir.
1. Réflexions sur notre situation, Ann. P. de L.,t. I], 1921, p. 46. 2. Pendant les années 1795 à 1804.
Chez les Clary, un groupe particulièrement sympathique se réunissait : autour de la grande et de la petite Christine (la fille et la petite-fille de Charles-Joseph) se retrouvaient, en un cercle intime, ces personnages qui comptent parmi les plus étranges cosmopolites dont le prince put goûter la compagnie : Casanova et Mme de Krüdener.
Giacomo Casanova s'était retiré vers 1786 à Dux en Bohême, où le comte de Waldstein, qui l’avait vu chez l'ambassadeur de Venise à Paris, l’avait promu bibliothécaire de son château. Or, le comte de Waldstein était le propre neveu du prince de Ligne, et Dux, près des montagnes du Klostergrab et du Niklasberg, n’était distant que de six kilomètres du château des Clary'. Il arrivait aux hôtes de Toeplitz de trouver parfois les journées longues. Dans l'entourage un peu officiel du Prince de Clary, on n’aurait trop su se moquer; d’ellesmêmes enfin les villes d’eau semblent engendrer la mélan-
colie. Le prince n’y échappait qu’en tirant des chevreuils ou
des canards.
Aussi fut-on heureux lorsque l’inépuisable imagination de Casanova vint créer de nouvelles formes de divertissement, ou tout au moins jeter dans la conversation l'éclat de cette improvisation, science italienne, qui avait toujours charmé Charles-Joseph.
C’est quelques années après son installation à Dux que le Prince et le « Chevalier de Seingalt » se connurent. Ils entretinrent des relations fort suivies et, l'hiver, une fréquente correspondance, jusqu’en 1798, année de la mort de Casanova. Son rôle ne consista pas seulement à être, ainsi qu'on l’a écrit, « le pourvoyeur des menus plaisirs des villégiateurs ». Une véritable amitié l’unit à Ligne, basée sur de multiples points communs. D'abord, survivants d’une même époque, ils avaient gardé tous deux le souvenir d’entrevues piquantes avec les célébrités du passé. Catherine et Frédéric leur avaient fait un semblable accueil; l’Impératrice s'était montrée envers l’aventurier aussi familière qu’envers le prince.
Par suite des anecdotes qu’à voix basse lui confiait Casanova, Ligne savait sur des gens qui ne se croyaient pas connus de lui des histoires scandaleuses, et ces confidences secrètes
1. Uzanne, Ligne et Casanova (Ann. P. de L.,t. 1, 1920, p. 221).
établissaient entre eux une complicité malicieuse. C'était là le plus grand fondement de leur amitié : une sorte d'association, bien inoffensive à vräi dire, contre les « gens » qui passaient sous leurs yeux. L’un par sa naissance, l’autre par son irréductible goût de l’aventure, s'étaient conformés à un même idéal d'indépendance. Leurs tempéraments étaient identiques et la phrase de Casanova : « Mon histoire est celle d’un célibataire.… dont la principale affaire fut de cultiver les plaisirs de ses sens », le prince tout aussi bien eût pu l’écrire.
Et puis, existait entre eux l’attraction, inconsciente peutêtre, mais immanquable qui résultait de la différence des vies qu’ils avaient menées. L'un avait suivi la pente qui de toute éternité se déroulait devant lui. L'autre avait conquis sa vie par bribes, à grande dépense de volonté, de pirouettes et de tours. Voyageurs tous les deux, mais lun dans un carrosse, roulant sans gêne jusqu’au perron des rois, attendu et fêté; l’autre, par expédients, au gré de faveurs éphémères, risquant incessamment et sa fortune fragile et son existence. L’un, héritier de titres authentiques, lourds comme une trop puissante couronne; l’autre, ne tenant que de lui-même une contestable noblesse, et ne l’imposant qu’à force d'esprit. Ils avaient l’un pour l’autre une égale admiration : mais Casanova admirait en Ligne le grand seigneur original à qui tout réussit, pétri des « sentiments qu'une bonne éducation a insinués dans une belle âme », tandis qu'aux yeux du prince, le Vénitien revêtait le prestige de l’aventurier, de l’irrégulier, de celui qui par goût, par fantaisie, vit en dehors de la Société, tout en la frôlant et sans daigner y entrer autrement que par la fenêtre pour tôt en ressortir : prestige vieux comme le monde, et dont parfois se repentait Villon.
Casanova était bien loin de se repentir et parmi les remarques que lui inspirait le Coup d'œil sur Belæil, il a écrit celle-ci, qui date de 1795 : « Une vie irrégulière ne peut pas être approuvée par un esprit sage et cependant elle est plus instructive qu’une régulière. Ce que j'ai gagné en expérience m’oblige à aimer mes égarements. »
C’est cette expérience, et aussi bien sa profonde érudition que le prince appréciait en lui. On a eu le tort d’insister sur la répulsion de Charles-Joseph pour tout ce qui ne revêtait pas un caractère léger.-Tout au plus détestait-il la pédanterie, « l'air
savant », non la bonne et diverse science. Le portrait si vif, qu'il a tracé de ce démoniaque et plaisant Italien, sous le masque d’Aventuros, concourt à donner l'impression du charme « digne de considération et de beaucoup d’amitié » qui émanait de lui.
. Tous deux, en ces temps pénibles, se trouvaient obligés, en quelque sorte, à: une intense activité intellectuelle. Casanova, à Dux, travaillait de l’aube au soir. En plus de sa correspondance énorme avec des amis, des savants de tous les bouts du monde, il avait entrepris la rédaction de ses Mémoires et de Dialogues philosophiques qui restèrent un projet et dont seule subsiste la dédicace à Ligne : elle prouve, même en tenant compte de l’exagération méridionale de l’auteur, l’influence du Prince sur l’aventurier : « Je ne m'aperçois avoir de l'esprit que lorsque celui d’un autre me donne de l’élan. Votre esprit, mon prince, est d’une espèce qui donne l'élan à celui d’un autre. » Il le tenait au courant de la progression des Mémoires et soumettait des fragments à Ligne, facile approbateur, le traitant de « cher maître ».
En fait Casanova n'était pas très rassuré sur l'effet que produirait la publication d’un tel bilan de folies. S'il osa persévérer, ce futsans nul doute grâce aux encouragements du prince.
En échange, Casanova jouait-il auprès de Ligne, d’autre rôle que de le distraire, d’aiguiser son esprit dans un milieu où il risquait de s’assoupir, en dépit de son extrême vitalité ? Les écrits du prince qui datent de cette époque ne révèlent pas une influence qu'on puisse attribuer au Figaro de Venise. Tout au plus, prend-il l'habitude d'échanger quelques plaisanteries en italien dans ses lettres à Casanova : « Che viva la cara casa Casanova e la bella Teresina! »
Les descriptions de ce fervent méridional ne semblent pas avoir changé l'opinion de Ligne sur les jardins; il n’y a aucune correction dans le Coup d'œil, qui corresponde au regret manifesté par Casanova dans une note en marge de son exemplaire : « Je suis fâché qu'il n'ait vu ni la Scala, près de la Brenta, à M. Farsetti, ni une terre près de Pavie au marquis de Belcredi ‘. » Or, ils avaient dû s’entretenir des impressions de Ligne en Italie.