‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 81 sur 130 · Ann. P.'de Lt UT, 1922, n · texte numérisé non relu

Ann. P.'de Lt UT, 1922, n

Casanova ne fut pas alors le seul correspondant du prince; à cette époque si intéressante de « remue-ménage » européen. Sa correspondance, déjà considérable, s’étendit encore et. non seulement avec ses anciens amis, mais avec de nouvelles connaissances et sur le même ton à la fois négligent et voulu qui caractérisait ses lettres.

Par Mlle de Stourdza, Ligne connut Juliana de Krüdener, née de Wietenghoff'. À Toeplitz, Mme de Krüdener se mit à représenter en peinture des passages de la vie de la princesse Clary. Elle était l’auteur d’un roman autobiographique Valérie, auquel le prince écrivit une fin ou une suite, moins attristante. Deux traits de caractère les rapprochaient : le goût du spectacle du monde, et l'admiration de la France. Pour cette Russe née à Genève, la civilisation s’arrêtait avec les limites de l'influence française. De retour à Riga, sa patrie d’origine, en 1804, elle écrivait au prince qu’elle se sentait bien peu en Europe. Elle se plaignait de la barbarie des mœurs slaves qui reprenaient leurs droits, de l’insupportable luxe de gens

:« qui croient fuir Les passions qui les fuient ».

Mais l'originalité de cette bizarre figure résidait dans son mysticisme tout slave, bien qu'elle appartint à la religion protestante. Son penchant au prosélytisme l’entraînait dans de violentes discussions religieuses : elle appelait le prince son vieux pécheur de Vienne et tâchait de le convertir. Sans doute rappelait-elle au prince, plein d’indulgence et de scepticisme, cette Mme de Cossel qui autrefois voulait lui faire partager son fanatisme pour la religion juive et dans cette intention lui avait donné une fort grosse bible*.

À cette époque le prince eut des rapports avec des Israélites, non point de ces rapports accidentels (comme à la pension juive de Pesth}, mais de véritables sympathies intellectuelles nées entre lui et des Juifs de la haute société.

Plusieurs passages de son œuvre soulignent la présence, dans sa société, d’Israélites riches et cultivés dont les femmes faisaient l’ornement. Le prince fut en relations avec une famille berlinoise, les Grotthus *, qui semblent bien d’ori-

1. J. Eynard, Vie de Madame de Krudener, Genève, Cherbuliez, 1849. 2. Mémoires, p. 23.

3. La correspondance du Prince avec les Grotthus a été publiée (Az.

gine hébraïque, car les vers qu’il adressait à Mme de Grotthus indiquent certaines prévenances à l'égard des fils de Jérusalem. C’est aussi à la Baronne qu’il envoyait un Mémoire sur les Juifs dont nous aurons l’occasion de reparler. Le prince cherchait à lui faire abandonner Dresde et Berlin pour Toeplitz et l’on voit qu’il la considérait comme un des plus précieux éléments de la société mondaine. Il comptait assez d'amis dans ce milieu pour leur recommander Casanova pendant une de ses bouderies contre Waldstein. Deux phrases des fragments des Mémoires en font foi : Casanova demanda au prince des recommandations pour le duc de Saxe-Weimar et les Juifs de Berlin, puis il se brouilla avec les Hébreux « auxquels g l'avais ‘adressé », dit le prince.

C'est aussi à Toeplitz que le prince noua connaissance avec le Comte F. de Gentz, Prussien d'éducation française, ami de Kant, qui détestait Berlin et se mit en 1802 au service de l'Autriche. Au contraire du prince, il aimait l'Angleterre, mais tous deux avaient une commune aversion pour la France révolutionnaire et souhaitaient de voir s’unir contre elle la Prusse et l’Autriche. Ils avaient un même mépris pour la platitude du gouvernement autrichien et comptaient leurs amis parmi les membres de l’opposition antigouvernementale qui se ralliaient autour du prince Razumowsky ‘, dont le salon était le plus cosmopolite de Vienne.

Ligne ne se contenta donc ni de regretter le passé, comme

P. de L., t. I, 1920, p.15). Voici des fragments qui, pour être mauvais, n’en traduisent pas moins la pensée du Prince :

Sot orgueil des nobles altiers Recevez par moi la défense Nous rencontrons chez les chrétiens ‘ Plutôt que chez eux des Cains La barbe de l’Israélite Et son chant nasillard Sont de nos capucins aussi le même rite Ceux-ci sont encore plus ennemis de chaque art. »

Mme de Grotthus était une amie de Mme de Genlis. Toute cette société se réunissait à Berlin dans le salon de Rahel Levin, grande admiratrice de Goethe et de Schlegel. Cf. F. Baldensperger. Le mouvement des idées dans l’émigration française, Paris, Plon, 1925, t. II, p. 146.

1. Ambassadeur de Russie à Vienne. Cf. L. Wittmer « Ligne, Muller, Gentz et l'Autriche. » Ann. P. de L.,t. V, 1924, n° 20, p. 323.

beaucoup de survivants du xvirr° siècle, ni de s’entretenir avec ceux-là seuls que le hasard mettait sur son chemin. Il ne cessa de s'intéresser aux hommes, et aux événements. Il n’y eut pas un homme célèbre, digne de sa célébrité, qu’il ne souhaitât connaître, et c’est cette curiosité toujours éveillée qui l’attira vers les écrivains de l’Allemagne et vers cette créature surhumaine qui provoquait en lui plus d’étonnement que d’admiration : Napoléon.

Le prince avait joué à l'égard de Kotzebüe le rôle de mécène qui lui incombait souvent, en tous pays. Il avait recommandé le dramaturge à l’Archiduc Charles. Or, pour le choix d’un sujet susceptible de plaire à l’Archiduc, c’est à Ligne que Kotzebüe demandait conseil en 1809 *.

Par suite de ses relations de Toeplitz avec les souverains de Weimar, Ligne fut aussi en rapports avec Wieland. Le prince se rendit pour quelques jours à la cour du Grand-duc, et c’est de la bouche même de Wieland qu’il recueillit le récit de l’attitude de Napoléon dans cette ville. L’ironie de l’auteur du Peregrinus Proteus, si fort comparable à celle de Voltaire, plaisait beaucoup à Ligne, bien que Wieland ne daignât jamais parler français. Ils s’entretinrent d’un projet d’Académie allemande et de Dictionnaire universel. Comme au temps où le prince agitait ces questions avec Shœæpflin, on voit que l'essentiel de relations internationales se résume pour lui en échanges intellectuels.

Toute son admiration alla vers le génie de Goethe. Une amie commune, une Israélite, Mme Meyer, avait désiré qu'ils satisfissent leur mutuelle curiosité en se rencontrant. A Carlsbad, à Toeplitz, ils s'étaient croisés. En 1808, à Weimar, ils se retrouvèrent.

Mme Meyer fut grandement scandalisée par le peu d'effet que produisit sur Ligne une pièce de vers allemands de Goethe. Elle déplorait (dans une lettre du 6 janvier 1804) l'ignorance du Prince au sujet de cette langue et, de dépit, le taxait de superficiel. (Il est piquant de constater que cette Juive d'Allemagne parlait de Charles-Joseph comme d’un « Prince français ».) C'était plutôt l’universalité de Goethe qui enthou-

1. La lettre, qui témoigne d’une certaine intimité, a été publiée dans les Ann. P. de L., t. II, 1922, p. 157.

siasmait Ligne, et les qualités toutes françaises de celui dont on disait : «M. Goethe faisait en Allemagne les honneurs de la France. » Ligne ne fut point avare de louanges pour les Affinités électives dont il estimait la pénétration psychologique; il ne pouvait du reste les lire que traduites’. Il entretint des relations plus étroites encore avec l'historien allemand Jean de Muller qui, mal vu des ministres, souffrant de la censure « anti-intellectualiste >» de Vienne, occupait cependant un poste à la chancellerie d’État puis, à la bibliothèque impériale; car, si le gouvernement autrichien savait mal employer les talents, du moins il ne pouvait supporter de les voir au service des autres pays ?.

Tous deux partisans de l'alliance avec la Prusse, Muller et Ligne étaient opposés à la politique anti-prussienne de Thugut. Bien des idées leurs étaient communes : par exemple leur jugement sur le défunt empereur Joseph II, et sur le souverain actuel. Mais, prudent, l’historiographe aimait mieux sur ces sujets brûlants échanger des vues avec Ligne chez lui ou à la bibliothèque plutôt qu’au « bâton de perroquet » du Prince, car ses fonctions ne lui donnaient pas une telle indépendance qu’il pût afficher des relations avec ce frondeur!

Ce fut une curiosité plus grande encore, mais à laquelle se mêlait moins de sympathie, qui poussa Ligne à se rendre à Erfurt pour voir l’homme dont le nom remplissait alors Vienne et l’Europe.

Depuis le commencement de la célébrité de Bonaparte, Ligne n'avait cessé de s’intéresser à sa montée rapide et de griffonner, dans ses notes intimes, les réflexions qu'elle lui inspirait. Ce sont des portraits, des sentences, des louanges, des critiques, des comptes rendus de lasituation, si changeante, des prophéties, des essais d'étude impartiale, qui ne durent

1. « Je déclare, malgré tant d'avis différents, la cabale des prétendus moraux qui sont à l’affût des prétendues immoralités, que c’est un ouvrage immortel pour la profondeur, le piquant, l’inattendu, et le développement du cœur humain. Mitler est un personnage neuf, admirable, presque comique, etc. », Ann. P. de L., t, IL, 1920, n°1.

2. J. de Müller (1752-1809) vécut en Bavière, à Genève chez Tronchin, à Vienne, à Cassel, à Mayence. Il recut des offres de plusieurs pays. Cf, L. Wittmer, article cité, Ann. P. de L., t. V, 1924, n° 1.

qu’à la censure viennoise de n'être pas publiés. À travers les événements que Napoléon créait, c’est l’homme surtout qui semblait à Ligne attachant.

En 1807 le Prince ne put résister au désir de le voir. A Erfurt dans un bal, il l’observa tout à son aise, mais ne se fit pas présenter. La dignité de la conduite de Ligne était tout à fait exceptionnelle au milieu de la bassesse générale. II préféra rester mêlé à la foule.

L'impression dominante qu'il tire de son observation, c’est que « ce diable d'homme ne fait rien pour rien ». Point d'abandon chez lui; tout est voulu; s’il regarde ostensiblement avec sa lorgnette les tableaux de bataille dont la salle est ornée, au lieu des Corrèges, c’est pour soutenir la réputation qu’il veut se faire d'homme de guerre exclusif.

Le Prince, naturellement, n’était pas inconnu de Napoléon : son fils comptait parmi les soldats d’élite de l’armée française, et ses propres ouvrages étaient passés sous les yeux de l'Empereur. Ligne s'étend avec assez de complaisance sur les marques d'attention que l'Empereur lui prodiguaïit à distance : il avait témoigné son regret de le voir éloigné de Belœil.

Les Allemands se massaient sur le passage de l’idole. Le Roi de Prusse lui-même donnait l'exemple de l'humilité en « mendiant la paix ». Plus fier que le Roi et beaucoup d’autres princes, Charles-Joseph ne tint pas à s’incliner.

Cela ne vint pas seulement de « l'indépendance d'un homme de goût » : c'est un de ces traits par lesquels Ligne laisse entrevoir avec discrétion la haute idée qu'il avait de ‘son rang. Lui qui, avec tant de bonne grâce, souriait des caprices de Voltaire, s’attendrissait des chimères de Rousseau, ne saurait témoigner un respect sincère à un gentillâtre. Ce sentiment de dédain, il l’exprime ouvertement en plusieurs lieux : « César, le premier, le plus grand seigneur de la république, en est devenu le chef comme un lieutenant-colonel devient colonel. Mais un Corse... parmi lesquels les Romains ne choisissaientpas même un esclave est devenu empereur 1! »

Il y a là un reflet des idées qu’eut toujours Ligne au sujet de la naissance; il y a aussi un peu de jalousie professionnelle envers le favorisé de la gloire. L’allusion à la nationalité de

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