A TRAVERS LE CONGRÈS : LA POLITIQUE DU PRINCE
« Sur les deux souverains du Nord, Danemark et Prusse, l’un est le singe ou le caporal de l’autre. >» Tous deux servent à Ligne « d’espions », tandis qu’il se fait, par jeu, le suivant du premier et se promène avec lui au milieu des fêtes du Congrès de Vienne. Le prince est toujours l’ami des rois, rois déchus comme les empereurs : « Napoléon a succombé, mais il était tout de même plus grand qu'eux! » Ce mot, d’un paysan français d'alors, pourrait exprimer l'opinion du prince.
De même que pendant le voyage en Tauride toutes les Russies étaient venues se grouper autour de leur souveraine pour donner à ses hôtes une impression synthétisée de ce vaste
1. Ligne crut cependant à la possibilité de cette « descente ». Cf. L. Wittmer, p. 144, Ann. P. de L.,t. VI, 1995.
assemblage, de même Vienne en 1814 présentait une quintessence de toutes les nations européennes vues comme à travers un kaléidoscope. C'était une mosaïque où la variété des races n'était égalée que par celle des classes : les rois, tout embarrassés de leur nouvelle liberté, les diplomates, Metternich, Nesselrode, Humboldt, Castlereagh, Wellington‘, Talleyrand, figures bien autrement frappantes et jouant un jeu serré, malgré le désordre apparent; les gens du monde, non seulement ceux que leurs fonctions appelaient à la suite des hommes d'Etat, mais tous les oisifs de tous les pays, attirés par des promesses de fêtes; les artistes, enfin, qui devaient en être les organisateurs grands musiciens, acteurs et danseuses.
Pas une séance plénière: la politique se joue dans les ténèbres, pour les seuls initiés; à l’extérieur, il n’en transpire que la difficulté des problèmes à résoudre et les discussions dont Ligne reçoit l’écho par les joueurs eux-mêmes, Il n’a aucune confiance dans l’œuvre de ce congrès. « On n’a songé qu’à renverser le colosse, dit-il, sans s’y attendre. Il est tombé, et par sa chute il a ébranlé la terre. »
À son avis, c’est un peu une « foire », comme celle de Kief, mais moins pittoresque. La vie mondaine bat son plein : bals, ventes de charité et concerts. Beethoven est à Vienne, et Mozart, car c’est une tradition pour les musiciens de venir à la cour d'Autriche. D'Italie vient aussi la plus sublime danseuse que la terre ait portée, suivant l’enthousiaste expression de Ligne : la charmante Vigano. Une actrice allemande, Mille Schultz, partage sa célébrité; bientôt on lui préfère une excellente comédiénne de Paris, Mile Stéphanie.
Ligne erre sans arrêt à travers cette foule cosmopolite, complimente, parade, et fait la cour aux plus jeunes des jolies femmes. Il lui arrive même de jouer aux soldats de plomb avec le petit duc de Reichstadt”*. Il est de tous les dîners, où il amuse par son scepticisme rieur. Il coudoiïe tous les personnages; entre eux, ceux-ci le traitent de vieux radoteur, maiïsreconnais-
1. Peu avant la bataille de Waterloo, Wellington avait installé son quartier-général à Belæil.
2. Mme du Montet raconte l’anecdote suivante : l’ex-impératrice Marie-Louise avait montré le portrait de son fils au Prince de Ligne qui la complimenta sur son air martial : « Non, repartit Marie-Louise, il est aussi pacifique que moi! ».
sent qu’il a mieux vu et jugé les choses qu’eux-mêmes. Tel est l'avis de Frédéric de Gentz, devenu rédacteur du Congrès pour la Prusse, et qui se reprochait d’avoir sacrifié le prince « au vain caquet des coteries ».
On se doute bien que la surveillance dont Ligne ne cessait d’être l’objet de la part du gouvernement impérial ne se ralentit pas à ce moment. Ses faits et gestes furent observés avec autant de minutie que ceux des étrangers présents.
De même que les émigrés français avaient fait du petit hôtel de Ligne leur lieu de prédilection, tous les étrangers en séjour à Vienne en 1814 défilèrent chez le prince. On y rencontrait plus de Russes, de Français ou d’Italiens que d’Autrichiens, car, de l'avis de Ligne, c'était parmi ceux-là qu’on trouvait avec qui causer. Par sociabilité plutôt que par sympathie, le cosmopolitisme du prince, au point de vue mondain, atteignit donc son maximum du fait de la transformation temporaire de Vienne. L’isolement dont il sentait le poids avait poussé Ligne à plus de bienveillance à l'égard de nationalités vers lesquelles il ne se sentait pas attiré : il eut plus d’amis anglais à cette époque que dans toute sa vie, Milord Minto et l’amiral Sydney Smith, (philanthrope que Ligne surnommait le long Acre à cause de ses prédications interminables sur une croisade contre les Barbaresques et l'abolition de l'esclavage des nègres)'. Le manque d'usage des Anglais avait attiré aux Insulaires l’antipathie générale; ils se plaignaient que personne ne les reçût à l’anglaise! Néanmoins le prince, Sénac de Meilhan, et l’Hcossais Crawford qui avait fait une énorme fortune aux Indes formaient un trio. Il est vrai que Crawford avait été reçu autrefois par la reine Marie-Antoinette.
Parmi ces figures dont l'intérêt venait surtout, aux yeux de Ligne, du contraste qu’elles formaient entre elles, celle d’un Italien au service du Tzar lui parut digne d’attachement : Pozzo di Borgo. Cet homme au teint basané, à l’œil de feu, présentait quelque similitude avec Ligne. Comme lui il avait voyagé en France, en Angleterre; maisle trait dominant de son caractère était sa haine contre Napoléon et aussi son acharnement contre
1..« Je ne les aime pas trop à Paris: ils sont ensemble et y boivent
tristement; mais Vienne leur convient. » Nouv. Rec, de lett. de Weimar, 1. XVII.
la Pologne. D’après les souvenirs du temps, l'esprit original, passionné, du Corse faisait admirablement ressortir l'esprit XvIII* siècle du prince.
Tantôt Ligne s’offrait à prendre soin d’une nouvelle arrivée, comme la jeune Mara, amie d’Hlise von der Recke, correspondante du prince. Une jeune femme de Genève, Mme Eynard!, dont le prince s'était constitué le chaperon dans les derniers mois de sa vie, écrivait que Ligne devait être pleuré non seulement des Viennois, mais surtout des étrangers, tant il était charmant pour eux. Il se disait auprès d’elle « grand admirateur de la Suisse bien que n’aimant pas les habitants ».
Quant au général de Lowenstern qui fut présenté à Ligne et reçu à merveille, il écrit dans ses Mémoires * : « Le prince aimait beaucoup les Russes et l’hôtel de Ligne leur était toujours ouvert. » Du reste Suisses et Russes pendant le congrès se rapprochaient. Le prince avait été dans les meilleurs termes tout d’abord avec l’empereur Alexandre; mais une boutade de Ligne sur la « dansomanie » du souverain avait enclin celui-ci à quelque froideur. D'autre part, il avait essayé d'intervenir auprès de lui au sujet de la Pologne, mais Alexandre I‘ avait esquivé l’entretien.
Plusieurs grandes dames polonaises, dont les familles avaient été plus ou moins alliées à celle de Ligne par le mariage de son fils, entretinrent avecle vieux seigneur de jolies correspondances jusqu’à sa mort. Le prince s'était aussi réconcilié avec sa belle-fille divorcée; il l'avait rencontrée à Léopol en 1806 et invitée à Vienne, tant et si bien que la petite-fille légitime du prince, Sidonie, épousa le fils du comte Potocki, second mari d'Hélène Massalska.
Si le prince, en dépit de la mésentente qui avait régné dans le ménage de son fils n'avait pu se garder de renouer de bonnes relations avec sa belle-fille, c’est parce qu'il avait toujours sympathisé avec elle dans un même amour de Paris. Pour Hélène Massalska, le prince symbolisait l'esprit parisien et elle n'avait refusé autrefois de vivre à Belœil une partie de l’année que parce que son beau-père en était trop souvent absent.
1. Anne Lullin de Châteauvieux, femme du secrétaire de l’envoyé de la République de Genève.