‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 84 sur 130 · Mémoires, Paris, 1903, 2 vol., in-80, t. I, p · texte numérisé non relu

Mémoires, Paris, 1903, 2 vol., in-80, t. I, p

Le prince ne s'était pas autrement ému de la séparation des jeunes époux; il savait que son fils avait trouvé dans l'amitié de Mme Kinsky une consolation suffisante. Toute cette affaire disparaissait devant la douceur de parler ensemble de Versailles. En effet, le prince avait beau écrire vers cette époque : « Plus l’on voit et malheureusement plus on connaît les hommes et plus on s’en détache », cette amertumene se trahissait pas dans ses rapports journaliers. Toute sa bouderie, s'il y eut bouderie, provenait de ce que ce siècle avait oublié les charmes du siècle précédent. Ligne s’efforçait de rétablir, autour de lui-même du moins, cette atmosphère; c'était suivant son éternel idéal qu'il utilisait les talents mondains des étrangers de l'entourage.

Le prince se fait à Vienne le prêtre de ce culte en décadence, celui des grâces françaises’. Il est bien clair qu'il néglige complètement les Français de la nouvelle France; son irritation contre eux lui fait prononcer qu'ils « sont plus bêtes que les bêtes des autres nations >»; mais du moins les quelques survivants à qui il a offert si spontanément accueil sont aussi fidèles que lui au passé.

D’aprèsles peintures que la baronne du Montet trace du salon de Mme de Choteck on peut voir que les vivantes causeries de jadis y refleurissaient. Htait-on Français ou Autrichien? d'Europe française en tout cas. Voici le comte de Choteck qui sait unir les principes religieux à quelques faiblesses, et dont la hauteur s'allie aux idées libérales. Voici la comtesse de Hoyos, sœur du prince Clary, qui faisait les honneurs de la maison des ambassadeurs français à Vienne, M. de Breteuil, et M. le cardinal de Rohan. Voici la princesse Clary, qui n’a jamais pu apprendre l'allemand. Nous avons vu que le prince de Ligne passait pour être dans le même cas; le 8 août 1803, son régisseur à Edelstetten lui écrivait : « J'ai hasardé d’écrire français, parce que vous préférez, monseigneur, cette langue à l'allemand, mais au cas qui est bien possible que vous préférez un médiocre style allemand à mes barbarismes français, je suis prêt de recourir à ma langue mère*?. »

1. Un hongrois, Jean Fekete de Galentha, le considère comme l'idéal du Français : « le chevalier de Grammont de notre siècle », dit-il. Cf. H. Tronchon, Un Voltairien de Hongrie, Nouvelles Archives des Missions scientifiques, 1924.

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