‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 86 sur 130 · Arch. de Belæil · texte numérisé non relu

Arch. de Belæil

2. Cf. Lettres sur les spectacles. Champion 1921. Introduction.

l'influence de Ligne, son influence puissante d'homme chez qui l’on s'amuse, est incontestable.

A l’occasion d’une « foire de charité », il rédigea une liste d'ouvrages fantaisistes composés par lui et ses amis dont les titres semblent inspirés de Rabelais : Pensées profondes sur l’art de digérer, Dissertations sur l'harmonie en ménage et en orchestre, etc.

Grâce à sa manie de jouer la comédie, on représenta encore en 1807 les Femmes Savantes, où Mme de Staël jouait le rôle de Philaminte. L'année de sa mort, le prince jouait lui-même celui d’une vieille femme très comique : la mère Bobi, dans une pièce de sa composition, Les Embarras. Il ne cessait de bâtir des charades, des comédies, des dialogues des morts, selon une manie que lui reprochait Napoléon de faire parler les grands hommes. L'année même de sa mort, il composait les Revenants qui eurent un certain retentissement à cause de leur brillante interprétation‘. Néanmoins, les germes de décadence que signalait le prince aux dernières années du règne de Louis XVI dans la société parisienne s’étaient développés rapidement à l’étranger par suite de la méfiance générale contre la France et ces mœurs, et par suite de cette anarchie morale qu'entraînent les grands mouvements sociaux.

La princesse Bagration et Mme de Sabran se disputaient la palme du scandale. Les plus grandes dames de Vienne, telles que la duchesse de Sagan, donnaient l’exempie d’un luxe effréné. Elles ÿ étaient excitées par la richesse et le prestige des belles Israélites qui, parvenues aux plus hauts rangs, commençaient à donner le ton.

Mme Eynard dans son journal parle avec quelque admiration de la maison des d’Arnstein. « Ce sont, dit-elle, des Juifs immensément riches chez lesquels se rencontre tous les jours de la semaine un cercle considérable d’étrangers, de gens du pays, de ministres, tous gens des plus marquants... »

Ligne, dans ses Lettres de Fédor qui sont un document sur l’état de la haute société, note qu’on fréquente de plus en plus les Juifs, surtout les banquiers à cause de leurs fêtes magnifiques. On s’amuse parfois à leur faire peur avec les autodafés,

1. Mmes de Méré, Murray, MM. de Rombeck, de Vargemont, Ouvarof, en étaient les interprètes.

mais si on ne les traite pas encore en égaux, du moins admiret-on leur culture et leurs connaissances souvent « cabalistiques ».

Si nous identifions tant soit peu, ainsi que plusieurs traits de ressemblance le permettent, Fédor et Ligne, il semble que le prince n’ait pas trop protesté contre cet élément nouveau de la société. Il semble même qu’on lui ait reproché cette sympathie‘. C’est que Ligne, en ces temps dont il avait pris son parti, préférait encore cette compagnie intelligente du moins à la fadeur des autres. Du reste, il était trop soigneux de sa vieille réputation d'amoureux de la mode pour ne pas se plier à l’un de ses caprices et d'autre part une société mêlée n’était pas pour l’effrayer du moment qu'elle savait être spirituelle.

Excepté les Israélites, les femmes semblaient être devenues singulièrement ennuyeuses. Ligne leur reproche de ne plus garder la réserve et le demi-jour qui fait leur charme. Elles vont aux lycées, aux musées, aux écoles d'anatomie et de chirurgie. Ligne n’aime pas plus « celles qui sautent la barrière des préjugés que les barrières de la chasse ». Par contre, on se morfond dans les bals, on s'ennuie dans les fêtes, on ne sait plus causer. Personne ne cherche à plaire aux femmes. Comme ce sont elles qui font les mœurs, « quand bien même elles les déferaient quelquefois », et que pour l'instant elles ne se soucient point de leur rôle, la société est en décadence et plongée dans la confusion.

Lorsqu'il passait en revue les petits travers des femmes de chaque pays, Ligne pouvait du moins établir des différences piquantes entre elles; chaque race avait son originalité. « Pensez, disait-il, à la dignité d’une Allemande du siècle passé, à la sécheresse ou l'affectation ou la pédanterie de quelques-unes de celui-ci; à l’évaporé des Françaises d’autrefois, à l’indécent de celles d'aujourd'hui; à la fierté, la pruderie d’une Anglaise; aux avances d’une Italienne, au tortillage d'idées et de manières de quelques Castillanes, à la finesse de quelques femmes de gouverneurs de province des extrémités de la Russie; sous l’air de la naïveté à la gravité d’une Espagnole, à la froideur d’une Danoise, à la lenteur d’une Hollandaise, à la minauderie d’une Suédoise ?. »

1. Lettres de Fédor, p. 71, 2. Contes immoraux, Mél., t. XXIII, p. 1o1.

Toutes les particularités ont disparu et le prince, dont l'œil peut-être est moins perçant, regrette qu’on ne puisse plus distinguer d'un autre, un jeune homme élevé à Bude, à Stockholm ou à Paris.

Ce n’est pas contre cette uniformité que le prince au fond protestait; créée par l'influence française sur l'Europe, en des temps d'élégance, d'effort vers la perfection des qualités sociales, cette uniformité lui avait procuré la satisfaction de se trouver chez lui aux quatre coins de l’Europe. C’est donc plutôt contre le récent embourgeoisement de la société qu'il trouvait à redire.

Quand Ligne veut qualifier d’un mot tous les charmes qui faisaient de jadis un temps unique, le seul à son avis où l'Europe fût heureuse, c’est celui de « français > qui les synthétise. Ainsi dit-il au comte de la Mark : « Il n’y a plus de Français au monde que M. de Talleyrand, vous et moi qui ne le sommes pas. » Et Eynard écrit dans son journal : « Il est impossible d’avoir le ton et le caractère plus français que le prince de Ligne, j'entends les Français d'autrefois. »

C’est au nom de leur commune dévotion à l’ancienne « doueur de vivre » que ces deux caractères si différents, Ligne.et Talleyrand, sympathisèrent, car le prince, si loyal, n’estimait guère ce peu scrupuleux personnage. « Je n'aurais pas employé un Talleyrand et tant de gens corrompus qui acceptent et exigent des présents », assurait-1l*. Mieux, quand Talleyrand dit à Ligne qu’il était soupçonné depuis sept ans par Napoléon, le prince repartit : « Et moi, il y a vingt ans que je vous soupçonne! » Il lui faisait même remarquer qu'il était un véritable Tartuffe.

Néanmoins c’est par la résurrection mondaine de la France, en plein Vienne, que le prince aida au relèvement diplomatique de la France qui fut l’œuvre de Talleyrand.

À son arrivée, l'ambassadeur un peu... déprécié se plaignait chez Ligne que Sa Majesté de Prusse ne lui adressât pas la parole et que l’empereur d'Autriche l’évitât. Mais Talleyrand

1. Les Rois en donnaient l’exemple : « Alexandre Ier se bourgeoise; le roi de Prusse se fait caporal; l’Electeur de Saxe dégoûte du mérite et presque de la vertu. » Mémoires, p. 132.

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