‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 87 sur 130 · Ann. P. de L., t. 1], 1yI4, p. eye · texte numérisé non relu

Ann. P. de L., t. 1], 1yI4, p. eye

avait si bien manœuvré que J. de Maistre écrivait à Saint- Marsan : « La France est, ou sera incessamment en état de faire valoir ses prétentions. »

Il semble que Talleyrand se soit servi de Ligr pour répandre des idées politiques qui leur étaient communes à tous deux : le procédé de disqualification dont usait Talleyrand n’était-il pas celui-là même qu'avait souvent prôné le prince?

Talleyrand mettait en garde Metternich contre les dangers de l'établissement d’un duché de Varsovie et de Lithuanie, l'agrandissement de Ia Prusse, qui mécontentait la Bavière, aux dépens de la Saxe; il y faisait prévoir une révolution.

Or, le prince de Ligne était un ami fidèle de toutes les branches de la maison de Saxe et les décisions du congrès à l'égard du roi de Saxe lui avaient paru « atroces ». Il avait essayé d'intervenir en sa faveur aussi auprès d'Alexandre, sans plus de succès que pour la Pologne. :

D'autre part, de l’aveu même d’un Anglais, Park, la Prusse était plus redoutable pour. la France que toutes les. autres puissances. Ligne lui-même n’avait cessé de manifester som inquiétude à ce sujet, d'autant plus que la Prusse était aussi redoutable pour l’Autriche. Bien que le prince entretînt des relations avec Jomini, le grand admirateur de la Prusse, il le traitait de « tête bien dangereuse et méchante ». Jomini voulait agrandir la Prusse de tout le Rhin, de Wesel à Mayence, de toute la Westphalie, en plus de la Saxe, et lui donner le nom d’Empire. Quant à l'Autriche, il l’'engageait à s'étendre sur l'Italie.

Mais Ligne ne craignait rien tant que de voir se diviser les pays de langue allemande en Allemagne du Sud et Allemagne du Nord également puissantes et de voir s’accroître celle-ci sous l'influence des Prussiens, « métaphysiciens illuminés qui avaient, disait-il, dénaturé les régions septentrionales ».

Le prince agita souvent cette question alors et rien ne saurait mieux préciser le résultat de nos recherches sur la façon dont ses idées internationalistes sont conditionnées par son patriotisme. Ce que l'esprit inilitaire avait établi, l'expérience diplomatique le corroborait.

1. Les dessous du Congrès, n° 413 (lettre interceptée par la police impériale).

Il se méfie des petites puissances parce qu’elles sont toujours désireuses de s’agrandir, peu délicates sur les moyens et prêtes à changer de parti ou d’alliances sous l'impulsion d’un homme de génie. Il faut donc les assimiler à de plus grandes nations afin de réduire progressivement le nombre de celles-ci à trois par exemple : Autriche, France, Angleterre. Aïnsi la politique européenne de Ligne est tout occidentale, et ne tenant compte des pays du Nord ou de la Russie que comme balancier, il établit ainsi l’équilibre européen : l'Angleterre régnera sur l’eau, la France, agrandie jusqu’à ses frontières naturelles, tiendra la Prusse en respect; l'Autriche étendra son empire sur l'Europe centrale et son protectorat sur les royaumes italiens et balkaniques', pour « être par là dominatrice de toute l'Italie, et avec une réputation de justice, étre plus puissante d’un tiers ».

Si nous rapprochons ces dispositions contenues dans un « projet pour rétablir notre ancienne splendeur » de ce souhait qu'une puissance devienne assez considérable pour qu'il soit impossible alors de voir une guerre en Europe, il nous apparaîtra que, dans l'esprit du prince, cette suprématie politique incombe à l'Autriche.

En défendant les intérêts de la France, Ligne défendait du même coup ceux de l'Autriche, et en aidant Talleyrand, il maintenait la politique de Marie-Thérèse. Il ne s'agissait que d'arrêter l'accroissement d’une France, assez robuste pour tenir la Prusse en échec, et de faciliter celui de l'Empire.

Si le prince se posa en fidèle gardien des traditions du goût qu'il avait reçues de la France, il se montra jusqu’au bout plus Français que les Français, en glorifiant leur esprit aux dépens de l'esprit allemand tant admiré alors grâce à Mme de Staël.

À la suite de cette édition d'œuvres choisies du prince que tenta avec un certain succès l’auteur de Corinne, les deux écrivains se virent fréquemment. Or, Mme de Staël achevait à ce moment son ouvrage sur l’Allemagne. Elle en lut à Ligne des passages qui furent matière à discussion, à protestation de la part du prince. Mme de Staël tint compte de ces critiques. Si,

1. Lettre à M. de Stahrenberg, 2 mars 1812, Ann. P. de L., t. II, 1901, p. 218.

en faisant allusion aux Lettres et Pensées, le prince exagérait sa gratitude et qualifiait la baronne de « bonne protectrice », ici, à son tour, il prend un ton directorial : « Je voudrais faire de vous quatre ou cinq femmes supérieures... vous ne devriez Jamais faire un pas sans ma raison qui serait un fanal lorsque vous cinglez à pleines voiles‘. »

Dans les remarques que Ligne adresse à la baronne, on trouve une nouvelle expression de ses idées habituelles sur cette nation allemande qu’il connaissait bien s’il ne l’aimait pas. Soucieux de justice, il estime que du moins cette admiratrice passionnée de l'Allemagne aurait pu rendre hommage à la « profondeur, à la science répandue tant pour l’histoire que pour les mathématiques et même les romans philosophiques, sans vouloir écraser la littérature française ? >». Du reste Gæœthe lui-même assurait que les Allemands avaient du mal à se reconnaître dans cet ouvrage.

Pour détourner Mme de Staël de donner sur la France cette opinion défavorable par comparaison, Ligne a tout tenté, en conversations et en lettres. En vain lui a-t-il représenté que les Allemands « l’ennuieraient bien si elle était condamnée à les mieux comprendre ». Certes, il ne connaît bien ni la langue ni la littérature allemande, mais il a suffisamment pratiqué ce pays pour savoir que « ce genre spéculatif » attribué par Schlegel à l'Allemand n’est le fait que des universitaires, des gens d’affaires ou des nobles pédants. Les universités y sont d’ailleurs des foyers de principes dangereux. L'armée, qui moule les individus, forme comme une nation à part, mue machinalement par des impulsions commandées. Pris individuellement, ou en masse, les Allemands se révèlent d’une lourdeur héréditaire, « buveurs sans profit » et dont la légendaire chevalerie n’existe pas. C’est surtout cette chevalerie que le prince s’attache à nier, au grand scandale de ses familiers. Devant leur indignation il reprend la plume pour se rétracter, en réalité pour soutenir son appréciation : les vices les plus grossiers étaient l'apanage de ces soi-disant héros du moyen âge germanique.

1. F. Leuridant, L'Allemagne vue par le Prince de Ligne, Renaissance d'Occident, mars 1922.

Page 1