‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 90 sur 130 · L'HÉRITIER DU CLASSICISME · texte numérisé non relu

L'HÉRITIER DU CLASSICISME

Le tempérament du prince était bien fait pour sympathiser avec l’essentiel de notre tempérament national. Il présente une saveur de terroir comparable à celle de Montaigne, à qui Ligne ressemble par une coquetterie taquine, un peu impertinente,

et une certaine paresse à l’égard du lecteur. Sa franchise sans apprêts rappelle aussi celle de l’auteur des Essais. Le passage intitulé par Ligne : « De moi pendant le jour, de moi pendant la nuit » y figurerait sans peine‘. On y retrouve le même plaisir à parler longuement de soi, sur le même ton plaisant et familier.

Les goguenardises, chères aux diseurs de fabliaux, abondent chez lui, sous la forme par exemple des pointes qu’il ne cesse de diriger contre les médecins. Logé, sur la galère du Borysthène, entre Ségur et Cobenzl, atteint de fièvre lui-même, le prince faisait saigner l’un et prendre médecine à l’autre afin de se guérir!

D'autre part, un style joliment figuré ne lui suffit pas; la pensée lui importe bien davantage. S'il s’agit de traduction, il préfère à une version polie et fausse une construction d’un français boîteux qui livre franchement le sens. Il savoure la verdeur de notre vieux langage, et s’il jouit tant des mémoires de Rabutin, c’est à cause des mots peu harmonieux, mais bien frappés qu’il y rencontre. Honnis soient ceux qui, n’appelant jamais les choses par leur nom, ont affaibli la langue et disent « la fraîcheur d’une ariette et l'harmonie d’un bouquet ».

Car la littérature est l’un des arts auxquels le prince fut le plus sensible. Il n'avait, nous l’avons vu, aucune curiosité scientifique. A ce sujet, il n’avait jamais varié, et échappait à la mode. Son attitude fut la même à l'égard de l'archéologie qui par suite du Voyage du jeune Anacharsis et des fouilles du comte de Caylus devint fort à la mode à la fin du xvirr° siècle.

Ce mouvement de retour à l’antique par les antiquités ne l’intéressait pas. Lorsque la conversation ne roula plus que sur les découvertes de Pompéi et les ‘urnes étrusques — dont il consentait à admirer les belles formes — il déplora que « la France antiquaire succédât à la France littéraire ».

Son goût de l'antiquité et de ceux qui en ont exprimé le suc en français est donc uniquement littéraire.

Nous avons dit quelle forte étude des auteurs latins et français avait été suggérée, plutôt qu’imposée, au prince par le dernier en date de ses précepteurs. Depuis, il n'avait fait que les admirer davantage. Il mettait au premier plan La Fontaine,

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