‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 94 sur 130 · Contes iinmr., id., p · texte numérisé non relu

Contes iinmr., id., p

sûrement, dit Belzébuth, des travestissements, de petits coups de filet, de bonnes trahisons, une famille entière qu’on empoisonne dans du chocolat destiné à une autre, des arlequinades, des amours de mauvais goût, des épisodes tragico-bouffons, aucun goût ni décence. — Non, la scène n’est pas en Italie. — Il y aura des palais d'ivoire, avec des colonnes d’or massif, une corniche d'azur, un chapiteau de jaspe,… des allées de corail dans des forêts d’acajou. — Non, je n’ai jamais été en Orient... Il n’y aura pas non plus d’opium à prendre ni de dissertation à faire sur le suicide, le duel ou l’opéra, etc. (en un mot pas d'aventures). — Je le crois bien; belles bagatelles que tout cela à présent; c’est un verre de limonade à offrir à un buveur d’eau-de-vie. Comparaison grossière, mais juste, répond Rimmon; notre bonne Radcliff, notre bon M. Spiefs ont monté tout cela bien autrement. »

Cette longue critique prouve une connaissance assez étendue du roman, genre mondain par excellence, et des pays étrangers, ou du moins de leurs « procédés » préférés. Mais il est facile de noter que la critique adressée par lui au roman français est empreinte de moins de malveillance que les autres. Le Prince leur reproche avant tout la fadeur, non Pexagération violente des Italiens, la grossièreté des Anglais ou le trompe-l’œil des Allemands. Ne nous méprenons pas sur la boutade de Ligne quand il juge tous les romans français ennuyeux parce que dépourvus d'imagination : il proteste là contre les mauvais romans dont les qualités d'imagination seraient la seule ressource.

Dans la préface de Bélial, il note que « les nouvelles espagnoles ont bien vieilli » et que, lorsqu'il n’est pas ennuyeux, Fielding est très amusant.

Il accorde donc quelque intérêt à des œuvres étrangères et sacrifie surtout à « l’anglomanie ».

Mais quand il s’agit d'écrire à son tour des romans, de qui s’inspire-t-il le plus? Quels sont-ils tout d’abord ?

Au nombre de quatre, ils furent écrits dans la dernière partie de la vie du Prince : en 1801, les Contes Immoraux:; en 1802, le Mémoire sur le comte de Bonneval; en 1807, une fin au roman de Mme de Krüdener, Valérie; en 1814, les Lettres de Fédor à Alphonsine.

Pour le fond, Ligne avoue s’en être tiré à l’aide de tableaux

et de portraits car « celui qui n’a pas d'imagination est bien aise de trouver rassemblé tout ce qui s’est passé sous ses

yeux ». Ce sont donc des histoires plus ou moins vraies que

le prince façonne en roman. Les Contes Immoraux, c’est-àdire Béliäl, permettaient à l’aide d’une clé, de reconnaître beaucoup de personnalités du temps. De plus, la fantaisie des circonstances réelles suppléait à son manque d'invention. Il aboutit ainsi à la biographie romanesque, sorte de roman historique, ouvrage documenté, à l’aide des Mémoires authentiques de Bonneval, et intitulé par Ligne, Mémoire sur le comte de B., ci-devant général feldzeugmeister des Empereurs Joseph et Charles VI puis Achmet-pacha*.

Pour les personnages, Ligne les réduit à un nombre infime et construit chacun d'eux à l’aide de plusieurs modèles dont il dégage l'essentiel : « J'ai eu besoin de quinze personnes pour en faire un passable », dit-il, et encore : « J'ai imaginé Isidore et les autres pour réunir ce que j'ai trouvé dans vingt femmes différentes et faire quelques tableaux du cœur Humain mais point en noir. »

Quant à la forme, puisqu'elle doit être nécessairement artificielle, il choisit l’artifice à la mode, le genre épistolaire, venu d'Angleterre et adopté par Rousseau. Il ladopte, non sans ironie, pour les Lettres de Fédor, et le transforme légèrement, pour Bélial, en « romans par conversations ». Il applique ce procédé au mélange de peinture des mœurs mondaines et de réflexions psychologiques que présentent ses deux véritables romans.

Car enfin, s’il jugeait le procédé trop aisé, substitué à la forme pure du roman, c’est-à-dire au récit indirect, il n’en était pas moins sensible au jeu divertissant des lettres qui, à son dire, avait fait de Mme de Sévigné le « bréviaire du Nord ».

Le Prince, qui en écrivit tant, adora les lettres, les « lettres commères, les lettres potins de société ». Peut-être affecta-t-1l de ne les considérer que comme un délassement,; mais il n’en rédigea pas moins avec beaucoup de soin les lettres de Crimée qu’il corrigea au moment de les intercaler dans les Mélanges. Certaines sont dignes de Voltaire.

Pour Charles-Joseph de Ligne, si alerte et si fervent cot-

Page 1