‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 95 sur 130 · Mél. mil. litt. et sent., t. XXVI · texte numérisé non relu

Mél. mil. litt. et sent., t. XXVI

respondant, le genre épistolaire fut donc bien en lui-même un genre littéraire, cultivé comme tel. Or, quoi de plus français que cette prolongation animée de la conversation? Mais d'autre part, le nombre et l’origine des correspondants du prince, dont certains ne l'avaient qu’à peine entrevu, ou s'adressaient à lui sur la foi de sa réputation, forment aussi un des aspects de son cosmopolitisme. De Crimée, grâce aux lettres, il parle en Parisien à Mme de Coigny, et en Autrichien à Lascy. Grâce aux lettres, il entretient des relations avec des gens d’autres races, et qu'il n’a jamais vus, comme Shoepflin.

Dans le domaine de la fable, le Prince ne fut qu'imitateur assez pâle, et si on le lui pardonne, c'est au nom de sa touchante admiration pour La Fontaine. Mais le ton de ses fables est beaucoup plus celui de Florian.

Il fut plus heureux dans la chanson, ce vieux rythme poétique, plus souvent satirique que sentimental, issu de double source, populaire et noble, fille du trouvère et de la pastourelle.

Le xvirr° siècle, si amoureux de chansons, n’avait fait que suivre la tradition ancienne : le Prince prétendait les connaître toutes, celles des camps et celles des victoires, qui s’élevaient des tentes autrichiennes le soir de Hochkirk ou de Parme, les refrains de France contre les favorites, Soubise ou les Jésuites, les Noëls du chevalier de Lisle ou de Panard, les hymnes patriotiques de tous pays et surtout les refrains révolutionnaires : Ça ira, et La Carmagnole, auxquels il ne pouvait s'empêcher de reconnaître un intérêt. De même que, suivant la phrase de Victor Hugo, le moyen âge n'avait rien pensé qu’il ne l’eût écrit en pierre, le bourgeois de Paris n'avait rien éprouvé qu'il ne l’eût fredonné en un couplet. le bourgeois de Paris, et aussi le Prince de Ligne! Aux derniers jours de sa vie, Ligne sifflotait encore au sujet du Congrès de Vienne.

Mais ce ne sont là que jeux sans valeur. L'esprit français du Prince se révèle sous des formes plus sérieuses : le portrait, tout d’abord, qui au xviri siècle ne subsistait plus qu'éparpillé ou réduit à une pointe. Le portrait d'Aventuros

1. Le Congrès d'amour, cf. Reiffenberg, op. cité, p. 53. (198)

sous lequel Ligne a peint le susceptible Casanova permettrait-il de supposer qu’il existe, signée de lui, une véritable galerie de quatre-vingt-quatorze portraits dont quatorze de femmes, dignes de La Bruyère? Celui d'Obliginska est particulièrement bon‘. Les autres, dont plusieurs comprennent deux ou trois pages, se rapportent sans doute à des hommes politiques (il n’en existe pas de clé).

Non seulement dans Mes Écarts ou ma tête en liberté, mais de-ci, de-là, dans les lettres, dans les comédies de Ligne, le lecteur rencontre à l'improviste une maxime, bien frappée, empruntant quelque saveur au paradoxe. ere tout optimiste, et sans l’amertume de La Rochefoucauld, Ligne n’est pas dépourvu de ce cynisme, tempéré par sa bonne humeur, auquel un homme intelligent ne saurait échapper. Ce n’est pas seulement par les sentiments exprimés que Ligne moraliste évoque la grande ombre de La Rochefoucauld, mais aussi par la facture simple et ferme. « La folie dont chacun a un grain lui est peut-être nécessaire. C’est comme l’alliage qu'on est obligé d'employer pour faire de la monnaie. » Cette tendance à la maxime, plus qu'aucune autre, marque la parenté étroite qui unit Ligne au plus français de notre génie : le goût de l’étude morale, inlassablement approfondie, et de la forme impersonnelle, l'effort pour que les découvertes particulières soient détachées de leurs racines, érigées en généralités et servent, par la connaissance du cœur humain, au progrès moral. Deux conséquences résultent de l’attachement à cet idéal chez Ligne : le culte de ce modèle que notre classicisme avait proposé sous le nom d’honnête homme, et la croyance en l'universalité de la pensée.

Pascal avait donné la formule de cette « qualité universelle». Rien d'étonnant à ce que sur ce point, le Prince qui n'avait par ailleurs aucun penchant au mysticisme ni au jansé-

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