‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 97 sur 130 · LA PART DE L'ÉTRANGER · texte numérisé non relu

LA PART DE L'ÉTRANGER

Néanmoins le prince, voyageur lui-même, ne saurait nier s 2 :

l'importance du voyage dans l'éducation. C’est un bon moyen de développer son observation et de s’instruire, de contrôler

des idées qui risqueraient de prendre corps trop systématiquement. « Si Montesquieu, dit-il, même l’abbé Raynal (on sait que le prince n’estimait guère les traductions de ce « déprétrisé »), avaient voyagé en Europe, à plus forte raison, dans les trois autres parties du monde, ils auraient été sublimes. »

Mais il n’est pas nécessaire de s’embarquer réellement pour tirer profit de contacts avec les étrangers; le voyage par la pensée aussi bien à travers les âges qu'à travers les pays est aussi familier à Ligne. On aurait tort de s’imaginer cet infatigable causeur tout désemparé dès qu’il n’est plus en présence d’un interlocuteur. Nous avons eu l’occasion de dire à propos des comédies improvisées jouées chez d’'Hannetaire que le prince avait beaucoup lu de théâtre étranger.

Il avait toujours ressenti une vive admiration pour le génie poétique de l'Italie. Il connaissait à fond le théâtre italien, rempli de « trésors » : Oberardi, Gherardi, Romagnesi. Il y trouvait une peinture des mœurs et des travers plus comique que dans beaucoup de pièces françaises. Il admirait également le jeu des comédiens italiens et avec son habituelle impartialité, les défendait contre un Italien même : Riccoboni.

Il connaissait assez le théâtre espagnol pour avoir lu, disait-il, la pièce dont Beaumarchais avait tiré Figaro.

Le prince avait aussi étudié le jeu des acteurs anglais et les particularités de leur scène, aussi bien que leurs auteurs. Il accordait à Sheridan de l'esprit, de l’éloquence, et du trait. Quant à Shakespeare, sans doute ne l’a-t-il connu que ramené aux proportions de Ducis ! ou traduit par La Place, et critiqué par Voltaire. La première traduction de Letourneur date de 1776 et rien ne permet de croire que le prince en sut goûter les beautés.

Le fait même qu'il n’ait pas partagé a priori l'engouement sans réserve de son temps pour Shakespeare suffirait à prouver qu'il l'avait plus intimement compris.

Pour lui, les trois véritables littératures sont la française, l'italienne et l'anglaise. « Les Arts suivent le cours du soleil et arrivent gelés dans le Nord », dit-il. Ligne se montrait donc plus porté versles pays latins que saxons. Pourtant, il connaïis-

1. Ducis assistait à la guerre de Sept ans et le Prince avait fait sa connaissance à cette époque-là.

sait Schiller et Goethe bien avant qu’on lût Werther à Paris. Dans ses observations sur l’Allemagne à l’usage de Mme de Staël, il note aussi qu'il ne peut y avoir nigaieté, ni imagination dans des pays auxquels le soleil refuse sa chaleur. Il est vrai qu'ailleurs il semble prendre le parti des pays froids, il conseille alors de neles point dégeler et leur oppose la barbarie des pays chauds. Mais c’est alors au sujet de leur supériorité morale qu’il parle en faveur des régions septentrionales *.

Si ses préférences vont aux Français, le prince n’hésite pas cependant à leur ajouter des éléments étrangers pour former un idéal complet dont ce passage donne une idée : « Un auteur tragique qui serait Sophocle, Shakespare, Racine, Corneille, Voltaire et Crébillon; pour auteur comique un second Molière; c’est tout dire et plus : impossible; pour romancier, celui qui ferait la Nouvelle Héloïse, Werther, une partie de Fielding et Lesage. Aristote, Newton, Leibniz, peut-être un peu de Wolff, Malebranche auraient fait un savant. Milton, Le Tasse, l’Arioste, Homère et Virgile, un poète parfait. » Le prince nous enlève donc le domaine de la poésie mais nous accorde de larges compensations.

Ligne souhaite que les littérateurs se fassent des emprunts réciproques pour leur plus grand bien individuel. Que les Français apprennent des Italiens quelques imbroglios qui donneront du piquant à leurs comédies, et tirent des sujets de leur théâtre !

De même qu’il avait formé le projet d’un conseil souverain des Nations pour une paix éternelle, il reprend dans les Ecarts * l’idée qu’il exposait de Bruxelles au savant Shoepfin, celle de Congrès internationaux, d’Académie générale. Il faudrait y apporter un esprit dépouillé de tout préjugé; la littérature française profiterait des richesses de ia littérature étrangère qui en prendrait « le ton, le jugement, et la bonne plaisanterie ».

Pour Ligne, s’il y à la littérature française et la littérature étrangère, il songe en premier lieu à l'enrichissement de notre domaine. Dans la langue aussi, il conseille d’adopter certains mots très expressifs tels que : caricature qui, substitué

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