LE BOUCLIER
e bouclier de la chevalerie, le seul qui doive nous occuper ici, Vécu, est l'accompagnement obligé de l'ancien habillement de guerre. Il suit l'armure dans ses différentes phases, participant à ses modifications, mais en sens inverse, c'est-à-dire s'amoindrissant à mesure qu'elle se perfectionne. Tant que l'armure, trop imparfaite, se trouve impuissante à résister aux armes d'hast, le chevalier s'abrite derrière un écu capable de le couvrir en entier. La texture de mailles devient-elle plus dense, plus continue, l'écu restreint ses proportions ; une nouvelle amélioration du vêtement défensif le réduit à un ornement de cérémonie et d'apparat; l'armure complète le rend inutile et le fait disparaître.
Les sceaux du onzième et du douzième siècle nous présentent Técu de forme allongée, arrondi en haut,
pointu par le bas. Il couvre un homme debout de la
tête jusqu'aux pieds. Le guerrier le porte suspendu au cou par une courroie, la gidche ; en marche, il le rejette sur l'épaule gauche. Son mode de fabrication consistait en des planches assemblées, cintrées dans le sens transversal, matelassées en dedans, recouvertes de cuir au dehors; le tout solidement relié par une armature de bandes de métal qu'on faisait concourir à son ornementation.
Deux poignées de cuir, les énarmes, dans lesquelles le combattant passait l' avant-bras et la main qui tenait les
rênes, garnissaient la face
intérieure de l'écu, où ve-
naient s'attacher aussi les
deux extrémités de la gui-
che; sa surface extérieure
fortement bombée, ourlée
d'une bande de métal
clouée à une bande pareille
bordant la face intérieure,
présente, à son centre de
figure, une saillie, la boucle,
Yombilic, Vumbo, d'où partent des rayons fleuronnés. On ne saurait juger de l'effet de cette dernière
Fig. n 5.
D'apKs le sceau
de la ville de Soissons,
xiie sitcle.
Fig. 116. — Robert de Vitré, Ii58-u6i.
HABILLEMENT CHEVALERESQUE
Guillaume , D'après le sceau
de Jourdain
Tesson,
xii" siècle.
disposition (l'umbo et ses rayons) sur les plus anciens sceaux; car, figuré de façon à ne laisser paraître que son dedans, Técu y laisse voir seulement la bordure intérieure clouée, les attaches de la guiche et la position de la main qui tient la bride, passée dans les énarmes. Ce n'est que vers n 28 que Thierri d'Alsace, et après lui Thibaud le Grand, comte de Blois, en 11 38, — comte de Nevers, en 11 40, — Robert de Vitré, en 1161, — Jourdain Tesson, etc., montrent, de face ou de profil, le droit de leur écu chargé, comme il vient d'être dit, de rayons qui partent d'un centre saillant.
Les boucliers vus en dedans finissent à Guillaume, comte de Ponthieu, en 1209; le type de Raoul de Fougères, vers 1162, en fournit l'exemple le plus frappant.
L'umbo se voit pour la dernière fois sur les sceaux de Richard Cœur-de-Lion et de Richard de Vernon, en 1195, et encore n'y est-il plus escorté de ses rayons habituels; ils ont été remplacés par le lion d'Angleterre et le sautoir des Vernon.
Fig. 118. — Raoul de Fougères, 1162.
i42 LE COSTUME D'APRES LES SCEAUX
Mais déjà l'armure s'est perfectionnée; Philippe d'Alsace, en 1170, — Bouchard' de Montmorency, en 11 77, — Pierre de Courtenay, en n 84, ont revêtu le grand haubert. L'écu, de grande dimension et d'une manœuvre si difficile en selle, va changer à son tour. Le grand bouclier normand protégeait tout le corps; celui qui lui succède couvrira seulement les organes essentiels, la poitrine et le ventre. Le premier était arrondi du haut; avec la nouvelle défense du visage, le chef de celui-ci pourra être coupé droit. On le rogne d'en haut, on le raccourcit de la pointe. 11 prend la figure d'un triangle à deux côtés égaux, légèrement convexes. L'umbo supprimé l'allège et laisse en même temps le champ libre aux armoiries héréditaires. Témoin les sceaux de Thibaud III, comte de Champagne, en 1198, — du vicomte de Turenne, en 121 1, — de Thibaud VI, comte de Blois, en 121 3, — de Robert d'Artois, en 1237, — d'Eudes de Bourgogne, en i25g.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter l'âge des armoiries, ni de rechercher à quelle époque elles se fixent dans les familles; nous reviendrons sur ce sujet; nous nous bornerons pour le moment à l'énumération des plus anciens sceaux équestres où elles apparaissent : Técu de Philippe d'Alsace porte le lion de Flandre dès 1170; — après lui, Bouchard de Montmorency montre, en 1 177 , la croix cantonée de quatre alérions ; — à la même date, Eudes de Ham
HABILLEMENT CHEVALERESQUE
Thibaud, comte ac Champagne, 1198.
Fig. lao.
Raimond, vicomte de Turenne, 1211.
Fig. 121.
Thibaud, comte de Blois, 1 2 13.
Fig. 122.
Robert d'Artois, 123;.
Fig. 123.
Eudes de Bourgogne.
comte de Ne vers, 12^9.
arbore sur son écu les trois croissants de sa famille ;
— puis viennent successivement les écus armoriés de Robert de Béthune, avoué d'Arras, en 1182, — de Pierre de Courtenay, comte de Nevers, en 1184,
— d'Etienne, comte du Perche, et de Philippe de Beaumont, en 1190, — d'Ansel de Garlande, en 1195,
— de Richard Cœur-de-Lion, en 1 ig5 et 1 198, date de l'apparition des trois léopards d'Angleterre. — A partir de ce moment, les types armoriés ne se comptent plus, les écus sans emblèmes héraldiques deviennent l'exception ; tous en sont recouverts dès Tannée 12 10.
Bien avant 1400, lorsque des éléments particuliers s'introduisent dans l'armure, quand arrivent les genouillères, jambières, brassarts, défenses d'épaule, l'écu subit une nouvelle diminution ; sa convexité s'efface, sa forme se rapproche de celle d'un triangle équilatéral (fig. 124). Il cesse alors d'être une arme de bataille pour ne servir que dans les tournois et les fêtes.
Parvenu au quinzième siècle, Técu, jusque-là fidèle à sa figure traditionnelle, semble abandonné à la fantaisie de l'artiste ou plu-
Fig. 124.
Robert, duc de Bourgogne. l3o2.
&h£\ïrb
Fig. 125.
d après le sceau tôt au goût de son possesseur.
de Louis, duc
Fig. 126.
D'après le sceau
de Gui, comte
d oncans. i485. Arrondi du bas sous Philippe le dc LavaK l493 Bon et Charles le Téméraire, il devient la targe avec
HABILLEMENT CHEVALERESQUE 145
Louis d'Orléans (fig. 125), en 1485, tandis que Gui, comte de Laval (fig. 126), en 1493, porte l'écu carré, en bannière.
Enfin, au seizième siècle, l'armure se complète, l'écu n'a plus de raison d'être, il disparaît de l'habillement ; on ne le rencontre que dans les panoplies, on ne l'emploie que comme support de blason.