CHAPITRE V
LE COSTUME DANS LES DIFFÉRENTES PARTIES DE LA PROVENCE AU DÉBUT DU XIX» SIÈCLE
Nous voici arrivés au XIX^ siècle. Deux évolutions, paraissant contradictoires, vont s'y produire. D'une part, dans presque toute la Provence, nous constaterons à regret l'abandon progressif, non seulement de l'ancien costume, mais même de tout costume particulier à la région, et, d'autre part, nous verrons le costume des Arlésiennes, tel qu'on a coutume de se le représenter, le costume de Mireile, se constituer aux environs de 1830 et se perfectionner jusqu'à nos jours.
Jetons tout d'abord un coup d'œil sur l'état du costume dans toutes les parties de la Provence, au début du XIX^ siècle. Voyons ce qu'il présente encore d'original dans les Alpes, sur la côte Toulonnaise, à Marseille, à Aix, à Avignon. Trop souvent, on néglige le pittoresque provençal en dehors du terroir d'Arles, et la beauté de l'Arlésie fait trop oublier le charme d'autres régions voisines. Les voyageurs suivent la vallée du Rhône et quelquefois même n'arrivent pas jusqu'à Marseille. Injuste dédain que nous ne partageons pas. Il n'est point dans notre pensée cependant de mécon-
Fj^fcffi,"
Raspal. — Variété de coiffe à la chanoinesse (Musée Réattu. — Arles).
naître la grâce éminente des Arlésiennes et nous réserverons à ces filles gâtées des Dieux, une attention toute spéciale. Pour pouvoir nous attacher d'une façon plus recueillie à T examen de la toilette de fée qu'est le vêtement arlésien, nous ne parlerons d'abord ici que du costume d'Arles, tel qu'il était avant 1820 environ. Son histoire, pendant le reste du siècle, mérite une étude particulière.
Parmi les sources auxquelles nous avons puisé pour les pages qui vont suivre, le nom de Mistral, comme toujours, doit être mis à une place d'honneur. C'est lui qui, dans les vitrines du Museon Arlaten, a réuni patiemment la plus belle collection de costumes provençaux ; dans son « Trésor du Félibrige » chaque article sur un nom de vêtement ou de parure est un précieux élément d'information; enfin, sans insister sur les descriptions poétiques, on lit, dans VAvmana prouvencau de 1884, une étude sur Ion Coustume Arlaten, signé du pseudonyme de Guy de Mount Pavoun qui, on le sait, cache le nom du Maillanais.
Nous avons consulté avec grand profit — sur le conseil de Mistral lui-même— le travail de M. J . Bourrilly, cabiscol de l'Ecole félibréenne d'Arles, fervent disciple de Mistral, et un de ses collaborateurs les plus utiles. Avec ses vaillants compagnons, H. Dauphin, Marins Jouveau, il fut l'organisateur des Festo Vierginenco de 1904, et l'historien de ce costume dont il avait ainsi préparé l'apothéose. M. Bourrilly, dans son étude, marque, avec un soin minutieux, les progrès de l'élégance arlésienne, et on ne peut que rendre hommage à l'enthousiasme et au généreux optimisme qui l'anime.
A la suite de M, Bourrilly; nous parcourrons les statistiques, les histoires locales, les récits de voyages. Il ne nous en voudra pas d'essayer de compléter, par moments, son œuvre et de faire des emprunts non seulement à Millin, qu'il signale avec raison, mais aux récits moins érudits, aux chroniqueurs et aussi aux poètes.
On a coutume de considérer la Révolution comme une barrière absolue entre l'ancien régime et les temps modernes. Cette vue est bien superficielle, mais elle semble, par exception, être exacte pour le costume français, au moins dans la société de Cour. Il y a eu un bouleversement complet dans les modes, de 1789 à 1800, et, en dehors même des transformations économiques et sociales, les raisons n'en sont pas difficiles à découvrir: changement général du personnel dirigeant, courtisans, hauts fonctionnaires, chefs de l'armée, etc., etc. Mais ces raisons n'existent plus pour le costume populaire ; la Révolution a pu faire substituer quelque temps le bonnet rouge au chapeau de feutre, introduire une négligence affectée dans toute la tenue, mais le peuple est revenu bien vite à ses habitudes et l'évolution du costume a repris sa marche normale.
Cette remarque s'applique au costume arlésien; après la Révolution, il ne passe pas immédiatement à sa forme actuelle. Pendant quelques années ,il hésite entre la mode que nous avons décrite d'après le père Dumont, et celle que Mistral a immortalisée, en la faisant suivre par Mireille. Un écrivain nous dit à cet égard :
« Les costumes anciens, ceux du temps de la Révolution, par exemple, conservés au musée Réattu, sont très
différents de la toilette actuelle. L'Atlas qui accompagne le voyage de Millin (1808) est précieux à cet effet. Ce répertoire savant, très documentaire, donne les plus curieux costumes du Midi en deux états, au trait et en couleur. C'est le costume des Lyonnaises qui était alors le plus semblable au costume actuel des Arlésiennes : la forme de la jupe, longue, les plis du tablier, du corsage (la chapelle) et du fichu sont identiques. Mais la coiffe est plus haute, et c'est un ruban blanc qui la serre, aussi large et flottant de même, au lieu de bandeau de velours. Dans ce précieux Atlas trois dessins représentent encore le costume d'Arles « ancien et moderne », ils montrent chacun une coiffe plate cachant le front, enveloppant la tête et rattachée par deux brides sous le menton. Le reste du costume est tout aussi dissemblable : jupe courte et brodée, corsage décolleté en ovale, et, dans le plus ancien état, la jaquette, rejetée en arrière, pend comme le manteau de cérémonie des abbés... »
L'auteur de ces lignes reste un peu-dans le vague. Nous essaierons de préciser l'état du costume arlésien, aux environs de la Révolution, et les changements apportés au début du siècle. Nous profiterons de cette occasion pour fournir, sur les différentes pièces du costume arlésien du XVIIP siècle, quelques détails que le père Dumont ne donne pas dans sa description. A cette époque, on portait dans les familles aisées des robes d'indiennes, la plupart du temps des robes de pise, à fond blanc, avec des ornements figurant des branches et des fleurs. La « Statistique des Bouches-du-Rhône » nous renseigne très exactement sur ce point.
Cette robe serrée, sans aucun pli, s'élargit aux hanches, puis descend tout droit, sans se draper, jusqu'à mi-
jambe. Le corsage est coupé en carré à la naissance des seins ; c'était, nous dit M. Bourrilly, la rnode des paysannes italiennes. Le corsage n'a pas de manches. Il ressemble à la tunique portée par les femmes de Constantinople à la fin de l'empire d'Orient. La gorge est entourée d'une étoffe de mousseline ou de dentelle. Un fichu de pise ou de tulle brodé, découpé en rond par derrière, vient se nouer sur le sein avec une large rosace de rubans, les bouts sont fixés à la ceinture de la robe. Ce fichu appelé moudesto est très rapproché des focalia qui servaient de mentionnières aux dames romaines. Le corset à baleine était recouvert de damas, de tissu d'or, de soie. Il semble comme chez les Suissesses d'aujourd'hui, avoir été l'objet d'un soin tout particulier. Cette coquetterie se reportera plus tard sur la chapelle.
Nous arrivons à une pièce essentielle et caractéristique du costume arlésien de cette époque. Comme elle disparaît complètement au début du XIX^ siècle, nous l'examinerons avec un soin tout particulier. Cette pièce du vêtement, c'est la pelisse, appelée droulet. Mistral, dans « le Trésor du Félibrige », en donne la définition suivante : « espèce de hongreline ou de casaquin à longues basques flottantes qui dessinait parfaitement la taille et que les femmes d'Arles portaient sur la robe. »
Le « droulet » n'avait pas de collet, il était ouvert sur le devant, coupé droit le long des aisselles et tombait sur les hanches. Les manches, qui s'arrêtaient au-dessus du coude, étaient ornées de manchettes généralement semblables au tour de gorge. Il se terminait par des basques de même longueur que la robe. La taille était formée par des plis que fixait une ceinture de soie :
-J. Delorme. — Avignonnaise en costume de gala, XVIII" siècle (Musée Calvet. Avignon).
ceinture garnie d'une agrafe d'or ou d'argent semblable à la « zona « des dames romaines. Pendant l'hiver, en velours ou en soie brodée, pendant l'été, en mousseline claire, le « droulet » était bordé dans tout son contour par une bande d'étoffe rouge ou par une fourrure. M. H. Clair, qui a étudié le costume arlésien au Congrès archéologique d'Arles, en 1876, a parlé du droulet avec admiration. Mistral cite ces lignes :
(c Si qu'ero galant lou droulet. Figuras vous uho camisouleto duberto davans, pinsado sus li coustat, e de darrié garnido de dos basto qu'alejavon de drecho e de gaucho, e tout aco en sedo, en velout, crespina de fini broudarié. Tout just au-dessus dou couide li mancho dou droulet se perdien dins de ganso de dentelle. »
L'origine du droulet est un problème assez important pour l'histoire du costume. Toulouzan a fait des recherches à cet égard ; mais bien que ses conclusions aient eu l'air de plaire à Mistral, nous n'osons les admettre sans réserves. Le point de départ des hypothèses de Toulouzan est le nom porté par le droulet au XIIP siècle. Les statuts de la ville d'Arles, recueillis en 1245, mentionnent un vêtement du nom de trulletum, qui est à peu près le droulet du XVII^ siècle. Ne faudrait-il pas faire dériver ce mot de trulla, nom qui désignait le Palais de Constantin « la Trouille »? A Constantinople, la grande salle du palais de ce prince (celle dans laquelle se tint le sixième Concile général) s'appelait trullus ; c'était un salon à l'italienne, à rotonde, ou l'on arrivait par une longue galerie ; l'ensemble présentait assez le dessin d'une écumoire ou d'un vase à long manche
(en latin irulla, trulliis, truelleum) . Le Palais de Constantin à Arles avait pour pièce principale une salle de même genre et en a peut-être tiré sa dénomination : Palais de la Trouille, et le trulletum serait le nom donné aux manteaux que portaient les Arlésiennes, lors de la dédicace de ce Palais de la Trouille. On a proposé une autre explication ne donnant pas au droulet les mêmes lettres de noblesse, mais paraissant plus simple : ce vêtement aurait été appelé droulet par analogie avec la forme de l'écumoire {trulla). Mentionnons que les dames grecques portaient encore au début duXIX^ siècle une espèce de manteau se terminant en demi-cercle et s'appelant truélès. D'après l'essai de la statistique de la ville d'Arles, écrit en 1806, par P. Véran, le droulet avait déjà disparu à cette époque dans l'usage courant, mais il résista quelques temps encore, au moins à la campagne.
La chevelure relevée en toupet, retombait derrière en chignon, nous dit la « Statistique des Bouches du Rhône » ; elle était bouclée en canons sur les côtés — canons appelés H recouleto — et était enfermée dans une grande coiffe de mousseline ou de gaze blonde, la cambrasino. La souplesse de cette étoffe a fait naître un proverbe. On dit d'une personne trop douillette : Moussu tendrin, que la camhrasino lou maco. Une espèce de voile, le « pluchon ou le plechoun » entourait la tête en passant sous le menton et se nouait sur l'oreille gauche. Il était bordé de dentelles qui pendaient sur le front et sur les joues.
En petit costume, l'Arlésienne se contentait de la coiffure à la cardelino, disposant alors le plechoun en
ARLESieXNE DK 1790
cambrasino, ainsi que nous l'avons indiqué. Par désir d'élégance, elle faisait quelquefois croiser les bouts de mousseline sous le menton et les ramenait sur le sommet
jVime Reattu, avec le plechoun.
de la tête, où ils flottaient ; coiffure fort chère, lorsqu'on employait pour le plechoun une dentelle fine.
Les bas étaient de soie blanche. Quant aux souliers, il y en avait de plusieurs sortes : ceux appelés mourre de
Il6 LE COSTUME EN PROVENCE
ienco, en damas, péruvienne ou velours ; ils avaient la semelle mince, le talon bas et emboîtaient le pied jusqu'à la cheville ; sur le devant, brillait une boucle d'or ou d'argent. Les Arlésiennes portaient aussi des sortes de babouches appelées soclo, à semelles de bois, retenues par deux lanières et enfin le brodequin lacé sur le côté.
C'était là le costumée d'apparat, non pas de la noblesse, qui suivait les modes de Paris, mais de la bourgeoisie arlésienne. M. Bourrilly complète, avec raison, les données de la Statistique des Bouches-dii- Rhône par des indications sur le costume des femmes du peuple et des artisanes.
La jupe est la même, mais elle est en cadis, burate, indienne ou en soie épaisse, dite gros de Tours. Elle est relevée par derrière et attachée à la casaque par la bricole. Cet accessoire très simple se compose de deux rubans partant, l'un de la casaque, l'autre de la jupe, et se nouant au milieu du dos. La camisole (joiigné) en écarlate, londin ou piqué blanc, moulait les seins et, détail à noter, s'attachait par des épingles. Un tricot de laine, serré par un corset de toile, — lui aussi épingle — , remplaçait souvent la camisole dans le costume des paysannes.
Sur les épaules, on mettait deux fichus superposés ; en dessous, un fichu de percale, mousseline ou jaconas non plissé croisant sur la poitrine ; en dessus un fichu d'indienne de couleur. Il ne faut pas négliger les fichus. Comme le fait remarquer Mistral, cette partie du vêtement, mise à la mode par Marie-Antoinette, passa très vite dans les costumes des provinces et resta, depuis lors, un des ornements du corsage arlésien. >
Arlésienne de 1790
LE COSTUME EN PROVENCE Il7
Les manches de jougne étaient ordinairement arrêtées au milieu de l' avant-bras et terminées par des manchettes de toile. Les manches à Vamadis étaient, au contraire, étroites et longues et se boutonnaient jusqu'au poignet.
Devant la jupe, les artisanes portaient, les jours de fête, un tablier de soie noir, pise, alpaga, ou d'indienne commune appelée chafarcani. Il s'en faisait de très élégants, avec semis de fleurs ou d'épis de blé. Pour le travail, elles avaient des tabliers de camasette, étoffe dont la trame est de laine et , la chaîne de fil. Notons enfin qu'à la campagne une sorte de droulet, en serge foncée ou en burate, persista plus longtemps que le droulet des riches Arlésiennes.
Le plechoun est aussi en usage dans les classes populaires, il couvre la tête et serre les joues comme les bandes du moyen âge. C'est une coiffure un peu lourde. Un large ruban forme une ganse sur le devant : des boucles de cheveux dépassent la coiffe, prenant ainsi un air moins monastique. Parlons maintenant du chapeau <( à la berigoulo », en feutre noir ou en paille tressé, qui avait jusqu'à vingt pouces de large. Mistral nous dit :
<'. La couifaduro, gaire graciouso en elo-memo, èro relevado pèr un capeu de feutre nègre, lou capeu à la berigoulo, large d'alo e tout plat, que se pausa un pau de caire sus la couifo. Lou capeu plat es esta de modo pèr touto la Provenco en jusquo peraqui vers 1840, e, de vers Nico e Cano crese que se porto encaro ». Le plechoun disparaît dès le début du siècle pour faire place, un moment à une immense coiffure, puis à la grande gansé, enfin, au simple ruban. Personne ne regrettera cette
Il8 LE COSTUME EN PROVENCE
coiffure gênante et disgracieuse, qui, de nos jours, est si avantageusement remplacée, soit par la coquette, soit par le ruban et la petite coiffe. Le droulet ayant également disparu, il ne restera comme éléments de l'ancien costume que le fichu et la moudesto, d'où viendra notre exquise chapelle.
En dehors du « Voyage dans les départements du Midi de la France, » de Millin, nous avons, pour le début du siècle, les impressions d'Etienne Jouy, dans son ouvrage intitulé V Ermite en Province. Il écrit, en 1818, sur Nîmes :
« Les hommes n'ont rien qui les distingue, par le vêtement, de ceux des autres parties de la France ; seulement, dans la classe ouvrière, ils portent assez généralement des pantalons et des gilets verts (d'où probablement le nom des « Verdets », volontaires royalistes de 18 15) qui s'accordent assez bien avec la légèreté et la vivacité de leur allure.
« On rencontre encore çà et là, dans la montagne des Cévennes, quelques femmes vêtues, à l'ancienne manière du pays, d'étoffes tissées, dans les ménages mêmes, avec des matières provenant des débris des filatures de soie ; des corsets à longue taille et à petites basques et, pour coiffure, des petits chapeaux de feutre bordés le plus souvent, d'une dentelle d'or. Mais dans les villes et dans les bourgs de la plaine, les femmes portent presque toutes des espèces de tuniques grecques à taille courte et des bonnets dont les formes varient suivant l'âge, les conditions et les prétentions de chacune.
« Les grisettes, remarquables, comme dans tout le Midi, par leur gentillesse et leur tournure, forment une classe à part, qui se distingue par une grande recherche dans la
Costume d'Arlésienne de 1789 a 1800
parure. En voyant une femme de classe inférieure, on devine aussitôt la religion qu'elle professe : les catholiques portent une croix et les protestants un Saint-Esprit d'or suspendu à leur cou.
« Dans les classés élevées, les femmes ont généralement, assez de goût pour se préserver de toute exagération dans leur soumission aux lois de la mode : comme on l'a dit du sage, elles ne sont jamais les premières à les recevoir, ni les dernières à y renoncer. »
Le même voyageur passe au village de la Valette dans le Var : « On l'appelle, dit-il, la guinguette de Toulon ; guinguette d'ailleurs assez sale, ce qui n'empêche pas la foule d'y accourir et d'y danser, au son du fifre et du tambourin, avec une gaieté communicative qui invite les spectateurs à devenir acteurs dans ces folâtres farandoles.
« Le costume des paysans présente, dans son uniformité,, quelque chose de succinct et de leste, qui n'est pas sansagrément : un chapeau de paille noire bordé de ruban de même couleur posé de côté sur une coiffe attachée sous le menton, un canezou, de couleur de la robe, dégageant bien la taille, des manches retroussées et recouvertes par celles de la chemise, garnies de mousseline, un fichu placé tout exprès pour orner et non pour cacher une gorge ordinairement belle; des yeux noirs et vifs et des mines friponnes, telles sont les paysannes des environs de Toulon. EUes abondent à la Valette, et cela explique la prédilection, des Toulonnais pour ce village. »
Ces notes sur le costume toulonnais sont exactes et gentiment écrites. Pourquoi faut-il que cet aimable ermite ait mis sans doute des lunettes noires en regar-
dant un bal marseillais. Il assiste à ce bal dans le quartier de Saint-Louis.
« C'était, dit-il, un jour de fête; des paysans et des paysannes dansaient au son du tambourin et du galoubet, mais d'une manière si roide, d'un air si taciturne que j'en fis la remarque à mes compagnons de voyage. Où donc est cette gaieté provençale dont on m'a tant parlé demandai-je ? Dans nos vieilles chroniques, me répondit le négociant. »
Fort heureusement nous avons d'autres renseignements sur le costume marseillais. Nous savons que les femmes du quartier Saint- Jean avaient conservé le busqué, le courton ou casaquin à longue et large taille, la robe
Joueur de tambourin (1826).
Arlésiexxe (Début du xixe siècle).
en indienne à grand ramage, les pantoufles, la coiffe
haute et plissée, et la coquette qui est une espèce de fhichon.
A. Maurin écrit à propos du casaquin marseillais :
Aquèu coursagi de nankin Qu'à Marsiho dias casaquin.
Il y a une expression provençale assez savoureuse pour signifier qu'une femme a été battue; on dit : Fa plougu sus lou casaquin. La couqueto, d'après Régis de la Colombière, consistait en une très grande coiffe bien blanche, garnie de larges bandes de la même étoffe et destinée à cacher une autre coiffe que Ton ne quittait pas souvent. La coquette donnait à la tête de la femme d'énormes proportions. Ce costume marseillais, dont les éléments remontent au XVI^ siècle se
^DINIERE DES ENVIRONS DE MARSEILLE (1826). VOyalt CUCOre
en 1820 et même avec moins de fréquence, jusqu'en 1830 aux processions de la paroisse de Saint-Laurent.
Dans la Statistique des Bouches-du- Rhône, publiée en 1826, nous lisons :
« Les femmes du Terradou ou territoire de Marseille, se faisaient naguère remarquer par un chapeau de feutre noir, à coiffa ronde en forme de champignon bordé d'un large galon d'or, avec des crépines pendantes sur les bords.
Ce chapeau mis un peu de côté et attaché sous le menton, se plaçait sur un bonnet de mousseline avec un double rang de dentelles. C'est une mode venue d'Italie. Les paysannes du Terradou ont quelque ressemblance avec les contadines de Florence. Aujourd'hui (1826) ce costume est moins com-
POISSOXNIÈRE A LA PROCESSION (Collection du Cremascle. — Marseille^.
mun qu'avant la Révolution, mais il s'est encore conservé dans plusieurs familles et ce serait un juste sujet de regret s'il venait jamais à être abandonné. »
Arlesienne de 1825
Le même auteur écrit, toujours en 1826 :
(c Les femmes du bas peuple, à Marseille, ont adopté depuis quelques années un costume qui leur sied très mal. La taille des robes est si haute qu'elles semblent voûtées. Une particularité du costume des femmes de cette classe est une robe piquée, qui se compose de petits carrés d'indienne de toute couleur et dessins variés, assemblés et ajustés sans ordre ni symétrie. Cette singulière robe se met dans le grand négligé. Elle fait toujours partie du trousseau et toutes les jeunes filles la font avant de se marier. Elle coûte peu, mais elle exige beaucoup de temps et de travail. »
Abel Hug'o note dans sa « France pittoresque » la facilité avec laquelle les classes élevées de la société s'attachent à suivre promptement les modes adoptées à Paris.
(( Nous savons, dit-il, que le luxe des habillements est porté au plus haut point dans le département des Bouchesdu-Rhône ; les cercles des grandes villes ne le cèdent pour la richesse et l'élégance à aucune des plus brillantes réunions de la capitale. »
Dans ce milieu, on trouve cependant quelques traces d'originalité; par exemple, un chapeau à demi-provençal. Mais ce sont les classes populaires et la petite bourgeoisie qui restent le plus fidèles au costume. Si elles font quelques concessions à la rnode parisienne, pour les grandes manches, par exemple. ou pour les jupons larges, elles savent garder dans leurs coiffes, dans leurs fichus, dans l'échancrure du corsage, quelquefois même dans leurs chaussures, un air particulier, une marque locale.
Ce détail de chaussures est à noter ; un auteur dit, vers 1830, que les femmes de Marseille sont remarquables
par la blancheur et la régulartié de leurs dents et par la justesse et la propreté de leurs chaussures ». De nos jours encore, Marseille est certainement la ville de France où il y a le plus de cireurs de bottes. Faut-il voir là une survivance ethnique ?...
^On a trop négligé les costumes marseillais au profit des costumes arlésiens, qui ont eu pour eux l'appui des poètes, et de quels poètes! Si le costume arlésien a plus de finesse et de plasticité, le costume marseillais est
aussi original et pittoresque ; voyez plutôt nos poissonnières. Mais, à nos Mireilles, il a manqué un Mistral. A la même époque, nous trouvons à Aix très peu de
Fejiime ^marseillaise (Ancien costume).
J.-B, Laurexs. — Niçarde.
caractères originaux. La robe est de demi-drap, couleur
de laine brute ; on porte • . , ^
le grand chapeau de
feutre ou de paille, le
manteau d'indienne
avec capuchon large.
A l'ouest de la ville d'Aix, le costume se rapproche de celui d'Arles. En hiver, une robe de drap brune; en été, une robe d'indienne courte, les bas de filoselle, les souliers attachés par des rubans autour de la jambe, justaucorps de soie noire, ouvert par devant, La collerette de mousseline plissée, fixée tout autour de l'ouverture de la ,.»';<-*l'i chemise , se ra- ^ .^ . ^-r;**?.--^ -'^ =-^ bat sur le jus- -^^^^^h^Ifv^^^ taucorps. On adapte à cette collerette un
mouchoir des femme de salok (1826).
Indes très clair
laissant apparaître seulement la bordure de la mousseline et se croisant comme les pointes d'un fichu. Le
bonnet est formé par une coiffe de mousseline qui
prend tous les cheveux et que noue un large ruban ; sur le devant est une cocarde dont les bouts se terminent quelquefois en aigrette.
Les hommes portent la culotte courte en gros drap ou en velours de coton l'hiver, et l'été en toile de coton. Ce sont les antiques braies des Gaulois, qui tenaient par une boucle à la ceinture et s'arrêtaient au genou. Les pieds étaient munis de souliers ferrés et les jambes couvertes de guêtres de peau serrées au genou par une jarretière rouge. Le gilet est ample et long, la veste serrée a par derrière des basques courtes et porte en dehors de petites
poches.
^^^i^sît^"" Sur la culotte,
la plupart mettent la taiolo.
On fait
Paysax de l'arrondissement d'Alk (1826),
remarquer plaisamment que chaque poche avait sa
Dame Arlésiexne de 1820 a 1830.
destination traditionnelle : le couteau et le briquet se mettaient dans celle de la culotte, la bourse de peau, contenant le tabac, dans la ceinture, le peirar et le cachimbau, dans la poche de la veste. L'usage des capes et de la blouse est encore constant.
Dans le terroir d'Arles, depuis la Révolution, le costume masculin s'est tout-à-fait transformé. Puisque nous ne comptons pas revenir sur l'étude du costume des Arlésiens, notons que la perruque et le catogan disparaissent au début du siècle ainsi que le tricorne. La culotte à la cavalière subsiste quelque temps encore. Il reste jusqu'à nos jours la j argot (grosse veste), la blouse bleue des paysans, le caban des matelots et la iaïolo.
Pour le costume alpin, nous trouvons quelques notes dans la « France pittoresque)), d'Abel Hugo (1835).
(c Les hommes des Basses- Alpes, nous dit-il, portent des habits de drap grossier, longs et larges, dont les manches ont de grands parements garnis de boutons ; leurs vestes, qui ne ferment point, descendent jusqu'à mi-cuisses sur un gilet d'étoffe blanche. Ils ont des culottes de drap et de longs bas de laine qui recouvrent le genou.
« Leurs chaussures consistent en gros souliers, dont l'épaisse semelle est garnie de clous énormes et d'un fer à cheval sous le talon ; l'hiver, ils y ajoutent quelques crampons à glace. Ils portent les cheveux flottants sur les épaules; un bonnet de laine, que surmonte un chapeau retroussé en pointe, forme leur coiffure.
« Les femmes sont vêtues d'étoffes de laine à couleurs vives et tranchantes et où dominent le rouge, le vert et le violet ; elles ont de larges jupons à plis, qui forment un bourrelet autour des hanches, et dont la partie supérieure est soutenue dans un corset de drap très épais, renforcé
par des baguettes de fer piquées dans tous les sens et fermé par derrière avec de forts lacets. Leur coiffure est un bonnet en toile blanche garni de dentelles plus ou moins fines, et sur lequel elles posent un large chapeau de paille ou de feutre, soit un mouchoir de gaze noire ou de coton de couleur. Le costume des Hautes-Alpes est à peu près semblable. La chaussure seule diffère pendant l'hiver. A Briançon, et partout où les glaces sont épaisses, les habitants portent des crampons fixés aux talons de leurs souliers. Quand la neige est abondante, on se sert, pour voyager dans les vallées et même pour traverser les rues de certaines villes, de raquettes pareilles à celles des Lapons; ce sont de larges plateaux en bois de forme ovale et plus grands que le pied, garnis en-dessus de traverses en corde ou en osier, qui servent à les fixer au cou-de-pied, et d'agrafes en fer qui s'accrochent au soulier et servent à le retenir. »
En terminant cette partie de notre étude, nous pouvons constater que c'est la coiffure : coiffe, bonnet ou chapeau, qui persiste le plus dans le costume provençal. Dans certains villages du Comtat-Venaissin, du pays d'Aix, des Alpes, et même parmi les poissonnières de Marseille, on retrouve des bonnets ou coiffes dont l'acte de naissance pourrait être daté de plus de deux cents ans en arrière. Nous avons vu aussi le sort du chapeau à la bérigoule. C'est la justification éclatante d'une page écrite naguère par Alexandre Dumas :
« N'est-il pas remarquable que, du costume national, la dernière chose que l'on abandonne soit la coiffure ? Dans tous les ports de mer du Midi, on rencontre par les rues une foule de Turcs et de Grecs qui ont adopté les habits et le pantalon et conservent obstinément le turban. Les ambassadeurs de la Sublime Porte, eux-mêmes, nous
f.Jh-.^cu,
Revendeuses marseillaises (Collection du Cremasde. — Marseille).
offrent tous les jours cette singulière anomalie, en se présentant dans nos salons et dans nos spectacles avec le cos-
Arlésiexxe de 1830.
tume français et la tête cachetée de leur calotte grecque, comme les bouteilles de vin de Bordeaux. ))
A ce sujet rappelant l'étude d'Espérandieu, de cet architecte auquel Marseille doit le beau palais de Longchamp, le monument de la Bibliothèque et la Basilique de Notre-Dame de la Garde, Madame Jeanne de Flandreysy, dans des pages très documentées a montré la similitude de formes existant entre l'architecture et le costume, et particulièrement entre le couronnement des édifices et la coiffure de l'homme. Elle ne peut manquer de frapper un observateur attentif.
F3UQUE. — Aiicsicniic de i6'jo à ic940.