CHAPITRE IV AU TEMPS DE SABOLY ET DE WATTEAU
Pendant tout le XVP siècle, le velours et la soie dominent dans les riches toilettes. C'est un des multiples signes auxquels peut se reconnaître l'influence italienne dont nous venons de parler. Le XVI© siècle abusa presque de toutes les ressources qu'offraient ces deux étoffes ; les peintres en tirèrent des effets de lumière, y firent briller des reflets délicats ou éclatants avec un talent que, même les maîtres anglais du XVIII^ siècle, n'ont pas dépassé. Après le XVI® siècle, les souffles italiens ne viennent plus caresser notre pays. Une fois ce grand enthousiasme de la Renaissance apaisé, il porte d'un autre côté son attention et ses faveurs. Au XVII® et au XVIII® siècle, c'est la mode française qui attire le plus la « société » provençale. Conséquence toute naturelle de l'absolutisme de Richelieu et de Louis XIV. Un roi de France peut dire alors non seulement : « l'Etat, c'est moi », mais : « la mode, c'est moi )>. L'habitude des longues perruques, dont les boucles couveraient le haut des épaules, se répandit surtout à cause d'une infirmité de Louis XIV, qui se trouvait ainsi dissimulée. vSi M.^^ de Pompadour n'avait eu une très jolie gorge, les robes de son temps n'auraient pas été si décolletées.
8o LE COSTUME EN PROVENCE
Cette action des modes françaises et surtout sensible parmi la noblesse et la riche bourgeoisie provençales. Les petites gens restaient attachées à l'ancien costume. Nous en avons une preuve touchante dans nos vieux Noëls provençaux, remplis de détails sur la vie de la campagne et des métiers modestes. Les Noëls mettent le plus souvent en scène des pâtres, et de vrais pâtres. Ce ne sont pas ces bergers cultivés, lettrés, savants dans l'art d'enfler les chalumeaux et de chanter des vers, comme ceux que Virgile présente dans les Eglognes. On ne peut pas non plus les prendre pour des ancêtres de Némorin ou les confondre avec les riverains du Lignon ; ils ne portent pas des chapeaux enrubannés, des houlettes enguirlandées de fleurs et n'écrivent pas de vers sur l'écorce des arbres. Le vêtement de ces pâtres — il est bien inutile de le dire — est tout différent de celui que portaient les bergers dans la Mélicerte de Molière, représentée à cette époque. Ceux-là étaient des bergers d'opéra comique, des personnages conventionnels de ballet. Ici nous sommes en plein réalisme.
Dans la préface que Mistral écrivit en 1857, pour une édition des Noëls de Nicolas Saboly, nous lisons :
(i Les personnages de cette « Divine Comédie » sont tous des Provençaux, Toni, Guilhen, Peiroun, Jouan, Estève, Sauvari, des pâtres du Luberon, des bouviers de la Barthelasse, que nous connaissons à leur seul parler, et que nous voyons tous les jours, gardant encore les troupeaux ou tenant le manche de leur charrue. Regardez leurs vêtements, ce sont les vêtements de la Provence : les hraio, le largau, la camisolo, le caban, la harreto, rien n'y manque, pas même le tambourin, pour ne pas languir le long du chemin. »
De fait il y a peu d'auteurs aussi curieusement réalistes que Nicolas Saboly. Ses Noëls sont des plus précieux pour notre documentation. En les relisant, nous saurons comment s'habillaient au XVIIe siècle, les paysans provençaux.
Crèche (Musée Borcly, Marseille).
Dans Micoulau noste pastre, le berger Nicolas s'en va vers l'étable de Bethléem : on fait aux voyageurs d'utiles recommandations : « Portez vos couvertures de laine (flassado) et vos manteaux à capuchons (caban), car il fait une gelée qui fera souffler sur les mains. Mets ton gros justaucorps (jargau), Nicolas, il fait plus froid
que chaud ». On trouve que Jésus, couché durement sur une botte de foin, aurait bien besoin lui aussi d'une fiassado. La coiffure devait être le plus souvent un bonnet de laine (barreto). Dans le célèbre Noël : Per noun langui long dou camin, les pâtres arrivent à la grange, après avoir distrait les loisirs du chemin par des airs de tambourin et de fifre ; le premier qui entre « salue de la barrete ». Dans un autre Noël, les pastoureaux partent précipitamment pour l'adoration du Messie :
« Tous ensemble ils se sont mis en campagne, tous ensemble avec un fort mauvais temps. Il est bien vrai que les gens de la montagne sont faits à tout et ne craignent pas la maladie. Ils s'en vont et ils laissent leurs manteaux (caban). Comment feront-ils pour ne pas sentir la bise ? Comment feront-ils ? J'ai peur qu'ils périssent. Tous leurs habits ne sont que de toile grise, ils sont tout troués : on voit leur chemise, et les trous ne tiennent pas bien chaud. « Qu'il fait froid ! Où est ma veste longue (camisolo) ? Qu'il fait froid ! » se dit le gros Gervais. »
La pauvreté de la Vierge excite la pitié du noëliste. C'est pour lui l'occasion d'énumérer complaisamment tous les cadeaux qu'on fera à l'accouchée et à son enfant. Les bergères portent de quoi emmailloter Jésus : une étoffe de laine, une ceinture, un écheveau, des langes de toile de lin, une calotte, un béguin : il y en a une pleine caisse en planche de sapin. Ailleurs Saboly fait caqueter les bergères autour de la crèche : « Passez-moi vite la chaufferette. Tenez. Chauffez-lui ses langes (pedas), commère Guillaumette ». Un ancien Noël
anonyme est consacré â la chemisette [camisoun) de l'enfant Jésus.
Les personnages des noëls se retrouvent en nos crèches provençales. Il n'y a pas d'église dans nos contrées qui, pendant le temps de Noël, n'ait sa Nativité. C'est une tradition dans beaucoup de familles, d'installer une de ces crèches à la maison même. On les construit avec du carton, de la mousse, du houx, du papier gris froissé pour figurer les rochers, du papier d'argent pour simuler un ruisseau ; comme neige, des flocons d'ouate ; et partout au milieu de ce décor d'hiver, des troupeaux qui broutent sans craindre le froid, des cortèges de bergers, de pauvres gens qui viennent vers le Messie. L'enfant Jésus est couché sur un peu de paille entre l'âne et le bœuf ; tous les visiteurs expriment, par leurs gestes, la joie naïve qui les possède. C'est un pittoresque assemblage de candides anachronismes et, pour tous les Provençaux, qui sentent le charme des traditions, c'est un usage bien touchant.
Nous avons dit ailleurs, dans <( Souvenirs du passé » [Le Cercle artistique de Marseille), comment dans son conte des Rois, Mistral donne ses impressions en face de la crèche, dans l'église de Maillane :
« Nous autres, écrit-il, nous nous faufilions entre les jupes des femmes jusqu'à la chapelle de la Nativité ; et là sur l'autel, nous voyions la Belle Etoile. Nous voyions les trois Rois Mages emmantelés de rouge, de jaune et de bleu, qui saluaient l'Enfant Jésus ; le roi Gaspard avec sa boîte d'or, le Roi Melchior avec son encensoir et le Roi Balthazar avec son vase de myrrhe. Nous admirions les jolis pages qui portaient la queue de leurs manteaux traî-
nants ; puis les chameaux bossus qui levaient la tête audessus de râne et du bœuf ; la sainte Vierge et saint Joseph,
Crèche provençale représentant non la Nativité, mais la Visitation. (Musée Borély, Marseille.)
avec tout alentour, sur une montagne de papier peinturluré, les bergers, les bergères, qui portaient des fouaces, des
paniers d'œufs et des langes ; le meunier ployant sous un sac de farine ; la fileuse qui filait ; le ravi (l'émerveillé) qui regardait bouche-bée; l'aiguiseur qui aiguisait, l'hôte qui, réveillé, ouvrait sa fenêtre ; de tous les santons qui figurent dans les crèches, celui que nous regardions le plus, était le roi Maure. »
La collection marseillaise du Cremascle renferme une série très précieuse de santons, dont nous avons essayé de dire le caractère original et l'agrément. C'est avec ces santons qu'on pourrait faire le mieux l'histoire du costume populaire. Nous nous en servirons spécialement pour étudier les vêtements en usage au XVIII® siècle et au début du XI X®. Toutes nos églises provençales ont d'ailleurs de semblables petits trésors, et beaucoup de maisons privées en sont également ornées.
Nous avons ainsi la preuve que, pendant les XVII® et XVIIIe siècles, le peuple reste fidèle au costume traditionnel. Les survivances ethniques doivent s'étudier surtout aux champs. A la ville, les personnes élégantes sacrifient à la vanité et à la mode même ridicule ; à la campagne, les jolies paysannes ont plus de coquetterie personnelle et de véritable grâce. Ne dénigrons pas trop cependant les méridionales des villes. Elles ont inspiré, à cette époque, de vifs enthousiasmes souvent bien mérités, comme nous le voyons par le « Voyage de Chapelle et Bachaumont » (1679), P^^ 1^ '<( Relation d'un voyage de Paris en Limousin » que nous a laissée La Fontaine ou par les lettres de Racine. Mais nous remarquons déjà une excessive imitation des modes de Paris. On faisait venir, de chez les meilleures faiseuses parisiennes, des poupées habillées comme
les élégantes de la Place Royale. A Marseille, à Aix, à Arles même, la société tendit de plus en plus à ressembler, pour la toilette, à la société de Paris. Aussi, Chapelle et Bachaumont ne nous signalent-ils, dans la ville d'Arles, aucune particularité de costumes. Ils notent seulement que les dames abusent des mouches, manie qui leur venait, non de leurs traditions locales, mais tout droit de Paris.
Cette tendance à suivre avec trop de servilité les modes de Paris a été funeste à beaucoup de Provençales qui ont ainsi perdu leur originalité. Pourquoi se laisser impressionner par les plaisanteries mesquines de quelques boulevardiers se croyant avec beaucoup de présomption, les arbitres du bel air ? Un vieil auteur se lamente à ce sujet :
« Le Parisien, dit-il, est naturellement bon ; mais si fier d'habiter le séjour du goût et de la politesse, il rit du langage et des manières des Provinciaux. Ce penchant a produit, sans doute, au théâtre la coutume de jouer les mœurs et les usages de quelques provinces. C'est pour flatter la capitale qu'ont été imaginés les rôles de la Comtesse d'Escarbagnas, de Pourceaugnac dans Molière, de Demasures dans la Fausse Agnès de Destouches, et du Sénéchal dans les Originaux de Fagan. Les poètes qui connnoissoient le goût des Parisiens, n'ont pas manqué, pour les faire encore mieux rire, de charger les personnages qu'ils prenaient dans les provinces. Leur accent excite souvent les railleries. Cet accent a fourni bien des traits de gaîté à Regnard, à Dancourt et à Le Grand. Poissons dans le Procureur- Arbitre, Dufreni, dans le Mariage fait et rompu, ont tiré un beau parti de leurs rôles de gascon... Mais n'est-il pas ridicule de jouer l'accent des provinces ?... On lit, dans l'histoire que
Groupe en porcelaine de Marseille, du xviiie siècle (Collection J. C.-R.)
les Tarentiens se moquèrent de Posthumius, ambassadeur de Rome, en l'entendant parler. Dès qu'il ne prononçait pas bien quelque mot grec, il excitait la risée de ce peuple, qui l'appelait barbare. Sa façon de s'habiller apprêta aussi à rire. Les Romains se vengèrent des Tarentiens en leur déclarant la guerre. Les Gascons, les Languedociens et les Provençaux se vengent par leurs services, leurs talents et leurs succès dans les beaux-arts. Ils pourroient à leur tour prodiguer la raillerie à l'habitant de la capitale, lorsqu'il vient dans les Provinces. On sait le trait de ce Parisien qui trouvait que la Loire était une belle rivière pour une rivière de province... »
C'est cependant ces railleries des Parisiens qui ont impressionné la province, au point de lui faire délaisser ses parures traditionnelles et perdre le bénéfice de toute hérédité d'élégance. De nos jours seulement, une heureuse réaction sera tentée ; grâce aux efforts de Mistral et de ses collaborateurs, on arrivera sans doute à remettre en honneur, à exalter comme il le mérite, notre costume provençal.
Au XVIIIe siècle, nous trouvons donc en Provence dans toute la Société cette détestable habitude de suivre les modes de Paris. Dans la plupart des familles riches, le costume d'apparat, c'est tout bonnement ce qu'on pourrait appeler la toilette de Cour. On peut dire en réservant très peu d'exceptions, que la haute noblesse porte les mêmes formes de vêtements qu'à Versailles et à Paris.
Ce n'est pas que le goût des costumes traditionnels soit tout-à-fait perdu. Les hommes, par exemple, les conservent, comme marques de certaines fonctions
publiques et comme tenues distinctives de certaines corporations. Dans les archives de l'Hôtel-de- Ville de
Arlesiexxe du temps de watteau
Marseille (Cérémonial de janvier 1743 à avril 1780) nous trouvons par exemple, des renseignements curieux sur
les funérailles d'un échevin, mort en exercice, le i^^ décembre 1748. Les fonctions municipales étaient marquées par des insignes. Un échevin, sans chaperon, aurait paru alors aussi étrange qu'aujourd'hui un président d'assises sans sa robe rouge.
S'il y a une institution où le costume traditionnel devait être fidèlement conservé, comme une marque d'honneur et de dignité, comme un symbole d'attachement aux vieux usages, c'est bien chez les prud'hommes pêcheurs. Les prud'hommes pêcheurs avaient et ont encore des habits constituant un véritable uniforme : ils s'en parent dans les réceptions solennelles et dans les séances de leur tribunal. Ces vêtements ne sont pas toujours restés les mêmes ; toutefois ils ne se transforment que très lentement. Depuis la fin du XV^ siècle, c'est à peine si nous pouvons marquer trois grands changements. Le costume des prud'hommes pêcheurs leur vient, dit-on, des princes catalans; au XVI^ siècle, ils portaient le pourpoint, le haut-de-chausses et la toque de velours noire, avec une épée à deux mains ; plus tard ils eurent le manteau court à la Henri IV, le chapeau et l'épée de parade, la toque de même couleur avec galon d'argent. A l'assemblée nationale, le 27 octobre 1790, ils se présentèrent avec le costume suivant : habit à la française, gilet, culotte courte, bas de soie, souliers à boucles d'argent, manteau court, fraise et chapeau à la Henri IV, orné de trois plumes d'autruche noires, auxquelles le premier prud'homme pouvait ajouter une plume blanche. Aujourd'hui ils portent simplement, pour leurs audiences, la robe bleue et la toque de même couleur avec galon d'argent. Les fêtes
des prud'hommes donnaient lieu à une grande pompe, et leur cérémonial était tout-à-fait solennel.
Chaque corporation avait des costumes de fête qui lui étaient particuliers, comme leur bannière. Mais ce sont les pêcheurs qui, dans l'espèce, ont été le plus conservateurs. De nos jours allez, sur le port de Marseille, à l'arrivée des barques de pêche, vous verrez des costumes qui, dans plusieurs de leurs parties, sont encore l'ancien costume catalan. Le caban des pêcheurs lui-même n'est sans doute que le capuchon gallo-romain.
Le costume masculin a tendu de très bonne heure à s'uniformiser. Avant que cette transformation ne s'achève, jetons un coup d'œil sur le trousseau d'un grand personnage de Marseille au XVI 11^ siècle. La providence des érudits — ■ qui n'est pas un mythe — nous a conservé une pièce précieuse dont nous sommes heureux de pouvoir faire notre profit.
Un des documents les plus importants pour l'histoire du costume marseillais au XVI II^ siècle est l'inventaire du ChevaHer Roze. M. l'Abbé Arnaud d'Agnel l'a publié en 1904, dans le Bulletin historique et philologique. Il a été fait le 18 septembre 1733 par Peyssonnel, commissaire aux inventaires, en compagnie de dame Rose Labassé, veuve de Nicolas Roze. Nous avons un regret au sujet de cette dame Labassé. Le procès-verbal d'inventaire porte en effet que :
« Dans une chambre attenante, sur le derrière, il y avait une garde-robe bois de noyer fermant à deux portes avec ses serrures et ferrements et sa galerie au-dessus, que nous avons fait ouvrir et dans laquelle nous n'avons trouvé que les linges et robes à usage de ladite dame Labassé, veuve
dudit deffunt, que nous n'avons pas inventoriées attendu qu'elles luy ont esté données dans son contract de mariage receu par M. Blanchard, notaire à Simianne, en date du II juillet 1722. » ■
Il faudrait donc retrouver ce contrat pour savoir comment s'habillait l'épouse du chevalier Roze.
Mais dans l'inventaire nous avons bien des m.entions intéressantes.
« D'abord une estampe gravée par Thomassin, représentant la peste avec son cadre bois sculpté et doré de trois pans de long par deux et demi de hauteur )>. Les costumes marseillais de 1720 y sont fidèlement reproduits. Mais l'inventaire contient mieux encore. Il nous donne la liste de tous les vêtements du chevalier Roze. Nous y voyons mentionnée :
« Une garde-robe bois de noyer, fermant à deux portes avec sa gallerie, fort usée, et que nous avons fait ouvrir, et dans laquelle nous avons trouvé : un habit de drapt d'Elbœuf, coulleur de cafîé, avec sa veste et culotte, doublé de laine de la même couleur, usé, un autre habit veste et culotte drapt anglais fin, couleur de biche, à boutonnière d or, doublé de laine, demy usé, une redingote de drapt commun coulleur cafîé, fort usé, un autre habit d'été étoffe de laine fleurie escarlatte et doublé de tafîetat blanc avec sa veste, glacé d'argent, le tout demy usé, un autre habit d'été étofie des Indes aussy usé, doublé de lizat avec sa veste et culotte de même, un autre habit estamine complect couleur tabac, doublé de florence usé, un autre habit d'été de camelot noir complect, fort usé, une épée avec sa garde et poignée d'argent, un couteau de chasse à poignée d'agathe garnie d'argent, un autre de métail doré à poignet doré, une canne ou jonc vieux et mauvais avec une petite
pomme d'or fort mince, une croix de chevalier or et émail, dix paires de ba de soye de diverses couUeur à demy usés, deux perruques de grisailles, une d'hivert à nœud et une d'esté à bonnet à demy usé, un chapeau my castor bordé d'un gallon mousquetaire d'or demy usé, un autre chapeau bordé d'un gallon d'argent usé, un chapsau gris bordé d'un petit gallon d'argent très usé, une douzaine paires ba fil ou tricouse pour dessous, usés, un mantelet d'homme d'arme jaune usé, une robe de chambre pour homme damas aussy jaune fort usé. »
Dans une chambre du second étage était rangé le linge ; on y trouve :
« Quinze chemises d'homme toille de maison à demy usé, seize chemises d'homme toille de Troyes à demy usé, nous déclarant ladite veuve que le defïunt avait encore une douzaine et demy de chemises qu'il donne aux pauvres de son vivant ; deux camisoles de moulleton en bon estât, trois corsets de toille, deux autres de piqueures et trois autres de la Venise le tout à demy usé, seize tours de mousseline et quatre cravattes de même usés, douze mouschioirs du levant assé bon )>.
Nous avons déjà relevé la croix du chevalier or et émail ;
« C'était la croix de chevallier de l'ordre hospitalier et militaire de Saint-Lazare, dont Nicolas Roze avait été gratifié par Louis XIV, après le siège d'Alicante, elle était à huit pointes émaillées de pourpre. Nous trouvons encore une tabatière d'argent, une tabatière ronde de tombac, une autre tabatière d'argent gravée en coquille et une paire de boucles d'argent pour homme, à l'anglaise, garnies d'acier. »
C'étaient là les bijoux du chevalier Roze. Par cette simple énumération on voit qu'il avait un riche vestiaire : ses habits étaient très variés et faits de tissus de prix.
De Marseille, passons à Arles : M. J. Bourrilly, l'érudit cabiscol de l'école félibréenne d'Arles, a fait paraître dans la Revue de Provence éditée par M. Ruât, libraire à Marseille, une excellente étude sur le costume arlésien. Nous savons l'estime que Mistral professe pour ce travail et nous ne pouvons mieux faire que de nous y référer.
Voici donc quel était, à Arles, le costume masculin avant la Révolution. Ce costume, qui a été tué par la confection, a disparu d'assez bonne heure dans presque toute la Provence. On porte la culotte courte faite l'été en toile écrue appelée rousseto ; l'hiver, en laine grossière (cadis) ou en velours. Cette culotte qui remonte jusqu'au milieu de la poitrine, est ouverte sur les flancs ; le plastron vient se boutonner presque sous l'aisselle. C'est la culotte à pont ou braio à la cavaliero. Sur les jambes, la culotte s'arrêtait aux genoux et s'y boutonnait ; elle se prolongeait par des guêtres, s'attachant au genou à l'aide d'une jarretière et recouvrant les souliers. L'hiver, on usait de sabots passés sur des chaussons. Quelques bergers se confectionnaient des sandales avec des peaux de chevreaux non tannées (chamheiroun) et les attachaient sur le pied par des courroies : cette chaussure, déjà usitée chez les Grecs et les Romains, a ainsi deux mille ans d'existence en Provence. C'est une des survivances les plus significatives du costume antique. La veste longue (camisolo, rebroundo) recouvrait un ample gilet [cour set). Dans l'échancrure de ce gilet, s'apercevait la chemise de toile à grand col, non empesée.
qu'ornait une cravate. Sur la culotte, était serrée à plusieurs tours une ceinture en soie ou en laine, de couleur voyante, la taiolo, encore de nos jours d'un usage courant. Dans nos fêtes provençales, le prix [joio) de certaines courses et jeux populaires est souvent une taiolo rouge ou bleue, à laquelle est cousue une frange d'argent ou d'or. Le vainqueur, pour mieux jouir de son triomphe, se la met un moment autour du cou, comme un foulard, et se promène ainsi fièrement dans les rangs de la foule. La coiffure était d'abord un tricorne [capeu à très pouncho). Un peu plus tard, ce fut un chapeau rond à larges ailes que les paysans, et particulièrement les bergers, portèrent pendant très longtemps. Ces vastes chapeaux de feutre se fabriquaient en Provence : les manufactures d'Aix ont résisté jusqu'à nos jours à la concurrence des feutres anglais. Sous le chapeau, les élégants mettaient une perruque poudrée, ornée par derrière d'un nœud de ruban, ou plus souvent encore se terminant par des cheveux tressés en queue (catagan). Les Arlésiens du XYIII^ siècle avaient aux oreilles des anneaux de fils d'or, comme en portent de nos jours certains paysans d'Auvergne et du Piémont.
C'était là le costume d'apparat. Pour travailler on se revêtait d'ordinaire d'un surtout croisé, couvrant le corps jusqu'aux genoux. La ftassado était une vaste pèlerine, usitée encore en Catalogne, que l'on portait à cheval ; un des pans se rejetait sur l'épaule gauche. Il est fort question de ce vêtement d'hiver dans lesNoëls de Saboly.
Me vieu ben plega E ben amaga Dedins ma flassado.
Un homme de l'anxien régime (D'après une estampe de la Bibliothèque de Carpentras)
Les bergers portaient et portent encore le manteau à pèlerine (capot) et la veste appelée jargo ou jargau. Enfin, les matelots, comme nous l'avons dit, ont un manteau de laine ou de bure muni d'un capuchon à houppe, le caban. On l'appelle aussi du nom pittoresque de sauto-en-barco. Saboly nous parlait déjà de cette sorte de burnous :
Toun caban tout plen de flo Ta centuro e tis esclop
Et nous retrouvons ce vêtement dans un texte de Reynier de Briançon où il semble la dernière ressource, des pauvres gens :
N'aven ni linçou, ni cuberto, Fouero un marrit tros de caban
Ces divers genres de manteaux sont énumérés dans le Noël Micoulau noste pastre. L'auteur a sans doute voulu nous montrer par là que des personnages de toutes les professions, se pressaient autour de la Crèche pour adorer le Messie. On retrouve aussi, pour la même raison, tous ces costumes dans nos candides Nativités.
Voici le texte du Noël :
Pourtas vostei flassado E vostei caban Car fai uno jalado Que fara boufa lei man ; Pren toun gros jargau ,
Micoulau, Fai rinçai de fre que de eau
Ce Noël, datant de 1650 environ, nous prouve que certaines parties du vêtement, encore en usage de nos
gô LE COSTUME EN PROVENCE
jours, sont les mêmes en Provence depuis près de trois cents ans.
La blouse (blodo) de toile bleue ou grise est le costume habituel des paysans allant au marché. La hlaudo, en latin faragauda, tunique brodée, usitée dans le nord de la France, fut introduite en Provence par les rouliers de la fin du XVI 11^ siècle. Son nom et sa forme rappellent le bliaut des anciens troubadours, vêtement de soie. En hiver, la harreto ou bonnet de laine remplaçait souvent le chapeau. Ce bonnet, brun chez les bergers, rouge chez les marins, est appelé quelquefois bonnet napolitain, mais il est d'importation catalane.
Pour l'étude du costume féminin au XVIIIe siècle, nous possédons un document très précieux, publié en partie dans le Bulletin de la société du vieil Arles, en octobre 1905, par M. E. Lacaze-Duthiers, vice-président de cette société. C'est un écrit du père Dumont, minime, daté de 1784. Ce bon religieux commence cependant par une assertion absolument fausse : « L'habillement des femmes du premier et du deuxième ordre, nous dit-il, est comme dans le reste de la France et dans presque toute l'Europe ». La description suivante nous montrera, au contraire; que le costume arlésien du XYIIF siècle, même celui en usage dans la bourgeoisie, différait sensiblement du costume septentrional. Il suffit de mettre, en regard de ce texte, les portraits figurants dans la galerie Castellane, au Museon Arlaten, ou encore au Musée Réattu, pour constater que le Père Dumont a donné une description exacte des vêtements arlésiens au XVI IP siècle et pour voir aussi que le costume provençal était, à cette époque, absolument original.
Raspal. — Famille du peintre. (Musée Réattu, — Arles.)
Le religieux minime énumère les différentes pièces de l'habillement :
« Grand chapeau rond abattu qui s'attache sous le menton, mouchoir triangulaire, dit à pointe, de mousseline, bariolé de rouge, de jaune et de noir, couvrant la coiffe, une coiffe de toile fine ou de mousseline, couvrant la tête dessus et derrière, comme une coiffe de nuit, bordée d'une large dentelle ; en avant, elle passe sous le menton et se noue au-dessus de la tête. Les coiffes plus recherchées ont des pentes par derrière et se nomment « coiffes à pointes )> alors il faut un toupet par dessous et point de mouchoir bariolé. Aucun cheveu ne paraît sous les coiffes simples, et celles qui les portent à pointes en montr nt rarement derrière la tête, mais seulement autour du front.
« La gorge est toujours couverte par un mouchoir ou par une gaze double, et ne se montre que tant soit peu de côté entre le mouchoir et la garniture de la chemise.
<( L'habillement de dessus est le droulet, ou un casaquin d'étoffe commune, noir ou d'indienne pour les plus brillantes ; il va en se rétrécissant depuis le devant des épaules jusqu'aux reins, où il n'a guère que six ou sept doigts de largeur, et de là descend en trois bandes flottantes jusqu'à mi-jambe. Le droulet diffère du casaquin par sa simplicité : la pente de celui-ci est découpée en trois bandes, l'autre ne l'est pas. Les manches du casaquin vont jusqu'au coude et ont un falbala, celles du droulet finissent trois doigts plus haut et n'ont qu'un simple retroussis. Le droulet exige le chapeau, le mouchoir bariolé sur la tête et des souliers plats, mais ce large chapeau écrase la personne, et laforme du droulet n'est pas belle. Le casaquin, plus distingué, a des manches ornées et fait mieux ; il ne va qu'avec des souliers à talon plus haut et, dans les parures, n'admet ni chapeau, ni mouchoir de tête bariolé, ni cercle au bras.
droit (coulas d'or) ; il est d'indienne, tandis que le droulet est d'étoffe noire.
« Le corset laissé tout à découvert par le droulet ou casaquin, accuse au plus juste toutes les formes du corps depuis les épaules jusqu'à la moitié des hanches et cet espace se dessine parfaitement sous le mince corset ; il est communément de drap rouge en hiver et de basin en été. Les femmes âgées, et surtout les jeunes, y emploient les étoffes en or ou à fleurs, le satin, le damas et le taffetas.
« Le jupon ne descend que jusqu'à mi-jambe, fait plaisir aux uns et murmurer les autres. Cette coupe raccourcie exige des précautions dans les divers mouvements.
« Les filles jeunes et à prétention mettent, avec beaucoup d'élégance, sous cet habillement : souliers et bas de soie, jupons de mousseline, corset à fleurs, rubans, mousseline, dentelles, tablier simple ou riche, clavier d'argent suspendu à la ceinture du côté droit par une cha'ne et un crochet, et dans lequel sont enfilées les petites clefs des coffres et armoires de la maison et souvent les clefs de luxe qui ne sont que de parade (ce clavier s'appelle crochet à Arles, et ménagère en d'autres lieux de la Provence) ; bagues, bracelets, cercles d'or au poignet droit, dans lequel est enfilée une croix ou une médaille, croix émaillée au cou (malteso), etc., etc. On portait autrefois un fil d'argent en cercle au cou, ce n'est plus l'usage, ni de la chaîne d'argent pour ceinture.
« Les femmes du peuple sont partagées en deux classes par leur habillement et par leurs facultés. Celles du dernier rang, qui renferme les paysannes et les filles de service, offrent rarement une parure riche et recherchée ; leur habillement en général, consiste en souliers plats, cotillons courts à mi-jambes, tablier qui descend plus bas, mince corset qui occupe bien la taille et toutes les formes qu'il couvre, casaquin ou droulet qui laisse les côtés à découvert
Raspal. — Arlésienne, XVIII^ siècle.
en se rétrécissant beaucoup sur les reins d'où il pend ainsi rétréci, jusqu'au niveau du cotillon, coiffe simple, passant sous le menton et couverte par un mouchoir triangulaire de mousseline bariolée de jaune, de rouge et de noir, le tout terminé par un grand chapeau noir abattu {à la berigoulo). En hiver, elles ont de plus une espèce de mantille à capote, qu'elles appellent enveloppe.
Les barbes des coiffes, par leur ajustement sous le menton, sont très favorables aux visages maigres et irréguliers. Les Arlésiennes de cette classe ont rarement la jambe fine ; elles sont généralement petites et le paraissent encore plus sous leur large chapeau qui écrase la figure et par leurs souliers plats. Elles sont attrayantes, sans être vraiment belles par les traits, elles ont de la fraîcheur, sans avoir des couleurs de finesse vive.
« La classe des artisanes est très agréable dans ses atours : souliers de couleurs fines, bas de soie que l'œil parcourt presque en entier, jupon et casaquin en falbalas, corsets à fleurs, mouchoir fin ou de gaze de prix sur la gorge, qui en laisse un peu à découvert sur les côtés, coiffe à pointes de mousseline brodée et à dentelles fines qui borde un toupet disposé avec art, croix de malte émaillée ou à diamants au cou, pendants d'oreilles, bagues, nœuds de rubans, etc. Tout cela accompagné d'une propreté singulière dans le linge et les habillements, de fraîcheur et de coquetterie attire les hommages de tous les rangs et fait déserter les femmes du premier rang et même celles de la bourgeoisie, qui exigent avec raison plus de délicatesse et de retenue... »
Le document est savoureux, et nous saurons gré au bon père minime de s'être si vivement intéressé au costume arlésien, sans croire nécessaire de s'indigner avec fracas contre cette grandiose toilette, ainsi que
le fait un certain Bonnemant, prêtre, dans ses Relations des différents événements curieux qui sont arrivés à Arlesen-Provence. (Relation du 31 octobre 1774, manuscrit 424 de la bibliothèque d'Arles).
Le père Dumont, dans un langage un peu lourd et des phrases interminables, décrit ainsi que nous venons de le voir, le costume comme un technicien. On n'en parlerait pas autrement dans un journal de modes ou dans un manuel du parfait couturier. Le costume arlésien, restant sensiblement le même pendant toute la fin du XVIII® siècle et les premières années du XIX^, nons reviendrons plus loin sur le détail des vêtements.
A côté de cette analyse assez minutieuse de la toilette arlésienne, nous tenons à faire figurer l'impression beaucoup plus générale de voyageurs. Voici comment s'exprime Bérenger, dans ses Soirées provençales :
« Un jupon simple et court tombe à moitié sur des jam.bes chaussées de bas propres {sic) et des souliers sans talons ornés de larges et grandes boucles, qui font paraître les pieds plus petits. Une robe nommée drolet, blanche ou noire, relève l'éclat des carnations, laisse leurs bras presque à nu et caresse leur taille qu'elle dessine avec un coquet avantage. Ce drolet rappelle les stoles flottantes des Lacédémoniennes et des prêtresses qui desservaient les temples des anciens païens. »
Avant cet auteur, le président de Brosses ne signalait en Provence que la beauté plantureuse et la richesse de sang des femmes d'Avignon.
Nous lisons dans la septième des Lettres sur la Provence, datées de 1783 :
« L'habillement le plus curieux et le plus leste, celui qui
Vieille Arlésienne (D'après un crayon à'Isnard).
LE COSTUME EN PROVENCE lOI
paroît avoir le plus de rapport avec le costume des anciens Grecs, c'est la robe des femmes d'Arles, d'Avignon et de presque tout le Comtat. Ces Perrettes-là sont d'une vivacité, d'une pétulance à désoler. Laborieuses, actives, gaies, une draperie lourde et embarrassante ne saurait leur convenir ; un jupon simple et court tombe à moitié sur des jambes de biche, chaussées de fins bas de soie blancs et de souliers sans talons. Leurs boucles de souliers, de tout temps larges et grandes, comme celles que nous portons depuis une douzaine d'années, parent leurs pieds et les font paraître plus petits. Une robe nommée drolet, de couleur noire (et blanc en été) laisse leurs bras presque à nu et caresse leur taille qu'elle dessine avec le plus coquet avantage. Cette robe est partagée en quatre pointes et ne descend que jusqu'au mollet ; elle rappelle ces stoles flottantes qui laissoient, par leur découpure, les membres des Lacédémoniennes à moitié découverts : et, dans les monuments antiques, les Déesses et les Nymphes ne sont pas autrement représentées.
Les bras des Arlésiennes et des Avignonnaises sont ornés de bracelets à l'antique, composés d'un fil d'or plus ou moins gros et de quelques petits cercles qui y sont entrelacés. Le collier est dans le même genre, avec une grande croix à peu près comme celle de Malte. Presque toutes les femmes portent pour coiffure un mouchoir de soie peint en vert foncé avec des fleurs et une petite bordure jaune. Ces mouchoirs sont en usage dans plusieurs îsles de l'Archipel ; c'est le voile ancien, rappetissé et relevé sur la tête. Elles ont conservé l'usage des corps à baleine, mais ils sont souples et très bas échancrés. «
La lettre continue avec des considérations très flatteuses pour nos Provençales :
« En général, le sang est très beau dans cette contrée :
les formes y satisfont le peintre et le sculpteur (sans déplaire aux poètes). Les drolets bruns et noirs relèvent l'éclat des carnations ; de grands yeux noirs, des sourcils
bien arqués, des joues rondes et fraîches comme des pommes d'api, le plus joli sourire du monde et une prodigieuse mobilité dans les muscles du visage, tels : sont les propres que ces charmantes créatures (je parle du peuple) apportent presque toutes en dot à leur époux. Joignez à ces biens un jargon d'une naïveté, d'une douceur infinie, des expressions caressantes, un accent séducteur, l'usage des diminutifs les plus mignons et les plus mignards, tels que « Thérèson. Thérèsette pour Thérèse » ; Camillette pour Camille ; poulidette pour jolie, f remette pour femme ; pastourette, bouquette, pour bergère, bouche, et voyez si
Paysannes provençales
Croix "maltaises d'Arles' (Colledion de M. Digonnet, Avignon).
l'on peut tenir à tant d'enchantements (je dirais presque à tant de pièges). Voyez si c'est à tort que Vénus était anciennement la patronne des femmes d'Arles. »
L' épis tôlier rend hommage à la politesse des habitants d'Arles et au charme distingué de cette ville.
« Le ton est excellent dans Arles, dit-il ; on n'y est ni rogue comme à Aix, ni pétulant comme à Marseille, ni d'une vivacité dure et brusque comme à Toulon. Ce sont les mœurs languedociennes plutôt que les provençales et la vivacité du caractère y est plus gracieuse et plus tempérée que partout ailleurs. Les femmes surtout, y sont charmantes et bien plus belles, car elles sont parfaitement jolies. Le costume y est séduisant et le langage d'une euphonie tout à fait musicale. »
Le même voyageur écrit au sujet des Marseillaises :
« Pezai a dit qu'il est plus difficile de connoître une femme qu'une république. Vraiment, je suis assez, de son avis. Laissez-moi prendre la nature et le naturel sur le fait et vous aurez un précis de mes remarques, car ce n'est pas la peine de vous demander ce que vous savez qu'elles ont ici de l'âme dans les regards, dans le sourire et jusqu'au bout des doigts ; qu'elles sont folles de la danse, d'une vivacité qui va jusqu'à la plus pétulante étourderie, d'une sensibilité prompte et contagieuse, d'un babil enchanteur. »
Par prudence, le narrateur-' fait des réserves, ou plutôt il ménage la possibilité de quelques corrections:
« Si mes découvertes sur cette belle matière n'étoient point galantes à écrire, je les garderois pour votre oreille et nous dirions, avec le bon-homme :
« Ma foi, la femme est toujours femme. »
Les Avignonnaises ne sont pas d'avantage sacrifiées aux Arlésiennes. Dans une autre Lettre sur la Provence, 1783, nous lisons :
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« Le cours baigne par le Rhône est planté d'ormeaux taillés avec soin, alignés avec régularité. C'est là que, sous l'ombrage le plus frais, il faut s'asseoir un beau joiir de
Portrait d'une dame arlésienne, xviiie siècle (Museon Arlaten).
printemps. Quelle foule immense et respirant la joie! Que les femmes y sont jolies ! Veut-on des tailles sveltes,les femmes d'Avignon sont faites au tour; elles savent se soutenir sans l'échafaudage meurtrier des corps de baleine. C'est ici qu'on voit le bas de soie le plus fin et le mieux tiré. C'est ici que les pavés sont pressés par des pieds délicats et bien faits, sans que les échasses maladroites et dangereuses les estropient ou les défigurent. »
Avant que Théodore Aubanel eût écrit les Fiho d'Avignoun, voilà un fort joli couplet à l'éloge des déesses de la Barthelasse. Dans un pays présentant de telles séductions, il n'est point surprenant que les voyageurs aient éprouvé d'ardents enthousiasmes. Un certain comte de B. nous dit, au XVIII^ siècle, dans ses Réflexions sur les passions :
« Il est des climats où l'amour règne par choix : un beau ciel, un air tempéré, des campagnes fécondes et riantes attirent l'amour et semblent l'avoir fixé. Son temple est partout où la nature est belle ; fils docile et reconnaissant, il suit en tout lieu sa mère. La fontaine de Vaucluse, le tombeau de Laure, les rives du Lignon, sont les lieux charmants qu'il habite. Les déserts de la Sibérie, les glaces éternelles de la Norvège sont les théâtres affreux de ses exils : ils ne furent jamais le siège de son empire. Un Provençal, un Portugais naissent amoureux ; un Lapon commence par être brutal ; il peut devenir emporté, mais jamais tendre. »
Nous déclinons toute compétence en ce qui concerne les Lapons; mais nous ne sommes pas surpris que les Provençaux soient naturellement sensibles, alors que l'art et la nature s'unissent pour donner aux Provençales une si rare beauté.
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A propos du costume des juifs, nous lisons dans une Lettre sur la Provence, datée de la cité papale, le 20
septembre 1783 :
« J'ai passé deux ou trois jours dans Avignon : j'ai admiré ses remparts, ses promenades, ses belles Juives, mais très peu ses rues, pour la plupart étroites, tortueuses et malpropres. Les plus sales, les plus inextricables sont celles où les juifs sont parqués, comme un vil et dangereux bétail qu'on tient la nuit sous la clef, et qu'on distingue pendant le jour à des chapeaux rougeâtres ou à des rubans jaunes qu'on les oblige à porter, je ne sais pourquoi. En vérité, c'est une chose bien révoltante que de voir ces malheureuses tribus bannies de l'instruction publique, de l'agriculture, des emplois, tandis qu'on les écrase d'impôts, qu'on les flétrit par un co.stume particulier, et que nous les obligeons, comme la vermine à ne s'engendrer que dans des cloaques. »
Le tambourin de Provence
Portrait d'une dame arlésienne, xviiie siècle (Museon Arlaten).
Nous ne pouvons donner ici les indications que nous avons fournies dans la grande édition du Costume en Provence sur les industries et les commerces étroitement liés à l'histoire du costume, comme par exemple, la fabrication des indiennes et toiles peintes, de la soie et des bijoux de corail, ou comme le trafic de la foire de Beaucaire si plaisam-
ment décrite par le nîmois Jean Michel , en 1730 et par Mistral, dans ses Mémoires et Récits.
Hélas !
!a foire de
Beaucaire a vécu , comme tant de belles choses dupasse provençal. Les amoureux n'iront plus acheter les aneloun de veire , parures mo-
destes des jolis doigts arlésiens. Les bateleurs qui y faisaient la joie de l'aïeul de Mistral se sont dispersés ; ils reparaissent dans quelques-unes de nos fêtes populaires, mais nos foires modernes semblent mesquines à côté de cet immense marché que Mistral appelle avec raison : l'Exposition de l'industrie du Midi. Les conditions de la vie se transforment; l'industrie et le commerce ne peuvent rester stationnaires. Ce sera une faveur du ciel que, dans tous ces changements, le terroir d'Arles voit toujours s'épanouir la même floraison féminine délicate et luxuriante.