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CHAPITRE VII LE COSTUME PROVENÇAL CONTEMPORAIN

Si l'enquête à laquelle nous venons de nous livrer permet de constater de nombreux changements entre le costume du commencement du milieu du XIX® siècle, et le costum.e contemporain, il ne faut pas crier pour cela à la décadence. Avant de désespérer, nous ferons loyalement le compte des profits et pertes, et peut-être reprendrons-nous courage... Qu'est devenu de nos jours le costume provençal ? Quels précieux restes en ont conservés les pays situés en dehors du terroir d'Arles ? Un perfectionnement s'est-il encore produit chez les belles Arlatenco ? C'est ce que nous allons examiner.

Il est bien certain que, dans la plupart des régions, les vieux costumes cèdent trop facilement la place aux vêtements de confection. Autrefois, les étoffes étaient fabriquées dans la Provence même ou dans les villes très rapprochées. Il y avait des tisserands jusque dans de petits villages ; et, de leurs métiers sortaient ces draps inusables et ces vénérables chemises que l'on se léguait par testament. Les bas étaient tricotés avec la laine des brebis, filée par les bergères. Les draps venaient surtout du Languedoc ; les indiennes, les jolis fichus à fleurs imprimées sortaient des fabriques d'Aix, de Tarascon, de Nîmes, d'Orange. Presque tous les éléments du

costume étaient demandés à l'industrie locale. Double avantage pour notre province : l'argent n'émigrait pas très loin et la qualité des étoffes était beaucoup plus conforme au goût des Provençales, au caractère de leur beauté, aux exigences du climat, à toutes ces conditions que doit suivre le costume et qu'on est toujours puni d'avoir voulu négliger.

Dès le XVIII® siècle, Paris commence à drainer les ressources de la province. C'est la conséquence inévitable du système de gouvernement. Evidemment Paris a eu et garde un rôle incontestable dans les progrès de la civilisation, et pour le sujet spécial qui nous occupe, dans l'amélioration technique et artistique des industries de luxe. Le mal fut de détruire la vie provinciale au profit de la vie parsisienne ; mais, par elle-même, la vie parisienne restait infiniment distinguée et justement séduisante. Nous regretterons donc que les provinces ne se soient pas simplement fait idées de toutes les trouvailles d'élégance faites à Paris, en les adaptant soigneusement à leurs besoins, à leurs mœurs particulières, à leurs traditions. Il y a une parole profondément juste de Charron : « L'harmonie n'est pas es sons tous pareils, mais différents et bien accordants. » Pourquoi les provinces n'ont-elles pas entendu cette leçon ... ? Nos vieilles fabriques de Provence furent donc délaissées et disparurent peu à peu. La dernière fabrique d'indienne ayant résisté est celle dirigée à Tarascon par M. Véran, le généreux donateur des bois gravés du Museon Arlaten. Maintenant, nous l'avons dit, les rubans de velours viennent de la Prusse rhénane, les chapeaux de feutre de nos paysannes arrivent le plus souvent d'Angleterre,

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au lieu de sortir, solides et beaux, de nos fabriques d'Aix... Le fait le plus déplorable, est la modification de la forme des robes d'après les modes de Paris, l'abandon de la coiffure et du ruban pour un vulgaire chapeau à fleurs grossières, l'adoption empressée des laissés-pour-compte de la confection parisienne. Pour faire les robes de nos paysannes, nos couturières ne se servent plus de leurs patrons classiques, agrémentés de quelques variantes, particulières à certains villages ou inspirées par un caprice personnel ; elles copient servilement les gravures des journaux de modes parisiens ou même des catalogues des grands magasins. Les patrons découpés, qui leur sont envoyés, servent aux couturières de Provence, comme à celles de Bretagne, de Lorraine, de Gascogne et des Batignolles. Ces toilettes sont telles — pour les prix modestes — que l'ouvrière parisienne, vraiment élégante, ne les adoptera pas sans retouches ; elle y ajoutera un nœud de ruban, un volant, quelques plis ; elle échancrera davantage le corsage, lui imposera, en somme, la marque de son goût personnel. Si les Provençales veulent absolument imiter les usages de Paris, qu'elles imitent cet article premier de l'élégance parisienne : suivre sa fantaisie. Cependant, ne sonnons pas prématurément le glas de l'originalité provençale. Nos jeunes filles ont gardé le même sang et l'hérédité est bien longue à détruire. Faisons donc une tournée dans la Provence contemporaine ; nous y verrons des traces notables d'individualité ; et, si malgré tout, cet inventaire ne nous paraît réunir que quelques épaves, nous aurons, pour nous consoler, les fleurs de choix épanouies dans les serres arlésiennes.

Joseph Richard. — Portrait de la femme du peintre J.-B. Constantin portant la coiffe tuyatiUe (Musée d'Aix),

Les paysannes de la Haute-Provence, au moins celles âgées de plus de quarante ans, ont une coiffe légère qui serre toute la tête. Elle porte, sur le devant, un ou plusieurs rangs de tuyautage. Cette coiffe, retenue par deux bandes de même étoffe, qui se nouent sous le menton, est quelquefois en mousseline brodée, quelquefois même en précieuse dentelle. L'étoffe est généralement blanche ; rarement on met, au milieu du tuyautage, un nœud de rubans de couleur. Pour se préserver du soleil, un large chapeau de paille recouvre la coiffe. Les paysannes d'Aix et les femmes du peuple à Marseille portent un chapeau analogue. Au lieu de cette coiffe tuyautée, les vieilles femmes ou les femmes très pauvres se contentent d'une coiffe blanche unie.

Comme dans toute la Provence, les Alpins ont la taiolo, leur coiffure est le chapeau de feutre ou le béret. En montagne, ils portent des molletières et sont toujours chaussés de forts souliers à clous. Leur pantalon long, leur veste et leur gilet ne diffèrent pas du veston ordinaire, en usage dans toute la France ; ils sont assez souvent en velours. On voit encore, surtout parmi les bergers, la blouse bleue ou grise. Pendant l'hiver, quelques vieux paysans mettent, sous leur chapeau, un bonnet de coton. Le manteau des pâtres est garni, en guise de fourrure, avec de la peau de mouton.

A Nice, Grasse et sur toute la côte, entre la frontière et Toulon, on est resté fidèle au grand chapeau... et pour cause. Le beau soleil de la Provence répond là-bas, avec munificence, à la prière de Mistral :

Fai ie vèire, bèu soulèu»

Les paysannes employées, dans les champs parfumés de Grasse, à la cueillette des roses, les fleuristes de tout ce coin ensoleillé, portent, pendant une partie de l'année, des robes très claires et de vastes chapeaux. Durant Tété, elles laissent leur corsage entr'ouvert et, au lieu de le fermer à la gorge par un bouton, elles le fixent au-dessus des seins par une épingle, formant ainsi une minuscule « chapelle ». Une partie de ces paysannes sont italiennes et conservent certains usages de leur lieu d'origine. On en voit fréquemment portant seulement pour coiffure un mouchoir, ou un voile noir noué autour de la tête.

Les pêcheurs de toute la côte provençale ont un costume leur venant des Catalans. Le monde maritime est sur ce point extrêmement conservateur. Il en est de même d'ailleurs pour la langue. Mistral, lorsqu'il composa son « Trésor du Félibrige », trouva chez les pêcheurs une mine très riche, non seulement de mots techniques, mais de toute sorte de locutions.

Les poissonnières de Marseille ont eu longtemps le bon goût de garder leur ancien costume, au moins dans ses parties essentielles. Les vieilles poissonnières ont la coiffe tuyautée, elles laissent pendre les bandeaux qui devraient se nouer sous le menton. Sans doute, l'animation des débats de leurs concurrentes les empêche de supporter, autour de la tête, la contrainte de ce lien. Et lorsque, avec la facilité d'élocution qui leur est familière, elles ont une discussion, les deux bandeaux dansent une vraie sarabande. Sur leur poitrine, est croisé un fichu d'indienne ou un grand foulard de couleur, recouvrant le casaquin très ample.

Le jupon, presque toujours de couleurs voyantes, est orné de fleurs ou de dessins. Un tablier le protège. L'ensemble est extrêmement pittoresque. Les poissonnières marseillaises ont été fréquemment mises en scène par les poètes Gélu, Bellot, Bénédit, Chailan, etc. Le type en a été popularisé par les santons. A la foire annuelle, dite « Foire des Santons, qui se tenait jadis sur le cours et a lieu maintenant sur les allées de Meilhan, on voit un grand nombre de petites figurines représentant des marchandes de poissons : Misé Mietto, Misé Rohino, ainsi que le fabricant l'inscrit sur les bases d'argile de ces figurines. Deux acteurs comiques ont rendu le personnage de la poissonnière avec un égal succès. L'acteur Blondel, costumé en poissonnière, ^ a joué longtemps le rôle de commère dans les revues marseillaises. L'acteur et auteur Foucard a composé des pièces, ou l'héroïne est égalem^ent poissonnière, et y a mis des trésors de verve et d'observation malicieuse. Il est lui-même le protagoniste de ces scènes marseillaises où, par la vérité de l'attitude, il obtient des effets de comique irrésistibles..

Les jeunes poissonnières renoncent peu à peu à la coiffe et au fichu de couleur. Quand il fait froid, elles se couvrent la tête d'un mouchoir ou d'un foulard plié en pointe. L'ancien fichu d'indienne est remplacé par un fichu de laine se croisant de la même façon sur la poitrine. Elles affectionnent toujours le corsage et la jupe amples aux couleurs généralement voyantes. Mais ce ne sont plus là les splendeurs d'antan, bien que la criée aux poissons, à la place Vivaux à Marseille, ait encore gardé un cachet très local.

Le « Nervi » avec sa culotte rapiécée, sa veste courte, son chapeau cabossé sur le nez, et sa pipe en terre, véritable plaie de nos rues au temps jadis, a été pour ainsi dire vaincu par les sarcasmes de notre poëte marseillais, Gustave Bénédit. Son « Chichois » doit être considéré comme une œuvre d'une haute portée morale. A la même époque, Chailan dépeignait également dans son « Gangui » les mœurs de notre population, pendant que Victor Gélu parlait, avec autant d'éloquence que de vigueur, la véritable langue du peuple.

Dans le peuple d'Aix — comme dans la généralité du peuple marseillais et varois — on n'a rien conservé de l'ancien costume; seules quelques femmes âgées ont encore la coiffe tuyautée. Les paysannes arborent l'été un chapeau de paille, l'hiver un mouchoir ou un fichu noué sous le menton. Les paysans portent le chapeau de feutre ; l'été, lorsqu'ils sont en toilette pour aller au marché ou à une fête, ils mettent la veste sur l'épaule.

Nous allons maintenant faire le tour du terroir d'Arles et voir ce qui s'est maintenu du costume traditionnel, soit dans la ville elle-même soit dans ses environs.

A Salon, on commence à apercevoir la coiffe et le ruban, mais c'est à partir des Baux que nous retrouvons tous les éléments du costume. Une des scènes où nous pouvons constater ce respect de la tradition, c'est la cérémonie du Pastraje, ou offrande des bergers, qui se célébrait autrefois dans toutes les localités pastorales de la Basse-Provence et qui s'est maintenue seulement à Rognonas et aux Baux. C'est essentiellement l'offrande à l'Enfant Jésus d'un agnelet que la corporation des bergers apporte avec pompe pendant la messe de minuit.

Aux Baux, cette originale solennité tombait peu à peu en désuétude lorsque, en 1903, M. Tabbé Castéran l'a

reconstituée et remise au point avec beaucoup de goût. Nous en empruntons la description à la «Revue de Pro-

vence » où un rédacteur anonjmie, qui signe lou felihre de la Targo, s'est heureusement efforcé de recueillir, de conserver ces gestes traditionnels et cesT fleurs qui meurent :

« A l'Offertoire, les bergers en jargo de bure, les bergères coiffées du ruban de couleur et portant l'enveloppe (manteau d'indienne sombre) s'approchent de l'autel au bas duquel est assis le prêtre qui présente l'Enfant Jésus. Autrefois, les prieuresses étaient coiffées du garbalin, espèce de bonnet conique et fort haut, garni tout autour de dentelles.

« Le prieur, lou prié'U, dirige la marche que rythment, du fond de l'église, le fifre avec le tambour, La Charette de l'Agneau, qui s'avance en tête du cortège, est un petit chariot à colonnettes, de bois tourné, avec un dime en éclisses, garni de cierges minuscules ; à l'intérieur, sur un tapis de laine rouge, est couché l'agneau de l'offrande ; un bélier aux cornes torses, enrubanné de rouge, traîne la charrette. Le prieur, portant l'agneau dans ses bras, s'arrête devant le prêtre, fait une révérence grave, les yeux fixés droit devant lui, puis raconte le voyage qu'ils ont dû faire, lui et ses compagnons, à travers les collines, pour venir adorer le Rédempteur. Lorsqu'il a terminé, il s'approche, baise les pieds de l'Enfant Jésus, puis recule de deux pieds, salue de nouveau, se tourne lentement vers sa bergère, qu'il salue de la même façon, et lui remet l'agneau. Celle-ci s'avance vers l'autel, offre l'agneau avec le même cérémonial, le donne enfin au berger venant près d'elle, et ainsi de suite jusqu'au dernier berger, qui replace l'agneau dans la charrette. Pendant cette cérémonie le fifre joue un air assez compliqué rappelant, par endroits, les variations des chevriers pyrénéens sur leur syrinx.

« La messe continue après l'offrande pastorale. Pendant

la communion, le prieur s'agenouille devant l'autel avec l'agneau dans les bras et le pince pour le faire bêler.

« Tout cela se fait gravement ; le geste est simple, calme et recueilli. Il semble que vraiment on soit ramené à des siècles en arrière, à des temps imprécis de joie patriarcale et d'antique pureté. »

Pour cette fête pastorale, le chansonnier provençal, Charloun Rieu a écrit, sur l'air de la « Respelido «, un très joli cantique, qu'il vient quelquefois chanter à la messe de minuit des Baux :

Pastve Baussen, Toutï d'orne de sèn, Aniue se revesèn Dins la vièio capello ;

Et ces naïfs, ces pieux hommages du paysan provençal, se déroulent ainsi en strophes simples, candides, subhmes de foi sincère et profonde.

Dans le costume avignonnais, il y eut longtemps un heureux mélange entre les usages du Comtat et ceux de r Arlésie. C'est ce qui nous explique les deux descriptions données par Joudou : « Que j'aime ce chaperon cymbaHforme couronnant si bien une coiffure composée d'un large velours, ceignant la tête, et d'un petit réseau de mousseline ou de tulle. Vous craignez qu'elle ne tombe, cette coiffure légère, tant il y a de hardiesse et de laisser-aller dans sa pose, penchée en avant sur le sommet du front. Mais ne vous inquiétez pas, coquetterie est • habile équilibriste... Enfin, voici venir la grisette avie gnonnaise, notre sémillante grisette-type, avec sa simple coiffe de piqué blanc de neige, ses pendairs à la Dame Blanche, en spencer grenat, jupon bleu et tablier à

carreaux. Que sa chaussure de prunelle grise est coquette ! Que sa jambe est prestigieuse, ainsi couverte d'un fin bas blanc bien tiré ! le cabas mignon qu'elle porte ou .plutôt dont elle joue du bout des doigts, lui sied à ravir :> Du temps de Joudou, en effet, les coiffes arlésiennes voisinnaient avec les coiffes du Comtat, dans la ville d'Avignon et dans tout le canton environnant. Aucun artiste ne songeait d'ailleurs à se plaindre de ce pittoresque mélange.

Mais, aujourd'hui, ces deux variétés du costume provençal ont perdu beaucoup de terrain dans Avignon, et c'est tant pis. Le peintre Grivolas, qui était un ardent félibre, un des amis de Mistral et d'Aubanel, a peint « la Place Pie )), telle qu'il aurait voulu la voir. Cependant, même en t88o, Avignon abandonnait déjà la coiffe blanche, dénommée « catalano » dans le Comtat et, dans le Gard, « cagnoto ». La décadence a été rapide. Sur cette place Pie, où Grivolas nous montre une foule pimpante, exquise, de minois avignonnais encadrés dans la délicieuse toilette arlésienne, on ne voit guère maintenant que quelques aimables vieilles qui n'aient rien sacrifié de leur costume.

Ne soyons pas injuste pour les Avignonnaises et reconnaissons qu'elles restent charmantes. Un de leurs admirateurs les plus ardents et les plus délicats, M. Charles Maurras, a écrit d'elles cet éloge flatteur : « Leur beauté ressemble aux premières minutes du matin et du soir, en ce que les heures présentent de languissant, de rapide et de passionné. Elles ont la peau d'une transparence céleste, ce teint nacré des blondes à cheveux bruns, l'œil vif des Parisiennes et leur pied léger, mais

elles y ajoutent je ne sais quoi qui fait songer aux anges et aux bêtes des bois. On les sent princesses et fées, faunesses et dames de cour... » Il leur en veut presque de leurs qualités trop séduisantes .« Par tant de mérites, elles détournent de connaître comme il faudrait leur Patrie. Elles étendent au-devant un voile de chair délicieuse d'une vie si tentante, qu'elle reste maîtresse de toutes les curiosités ».

Mais l'opinion des étrangers étant toujours moins suspecte, nous sommes heureux de pouvoir reproduire ici un entrefilet paru dans le Journal des Débats du 20 avril 1907 : « M. Théodore Birt, y est-il dit, professeur de philologie à Marbourg, publie dans la Dcusche Rundschau ses impressions d'un voyage en Provence. Partout, dans ce pays charmant, il a retrouvé les souvenirs de l'antique Hellade. A défaut de monuments et d'incriptions, le type des habitants atteste leur origine : ni en Sicile, ni même en Grèce, il ne s'est conservé aussi pur, aussi semblable aux statues Grecques. A Saint-Remy, à Aigues-mortes, aux Saintes-Mariés, à Arles, M. Birt reconnaissait dans chaque servante, une canéphore, dans chaque voiturier, un Hermès. Les Avignonnaises surtout l'ont émerveillé : chez elles, peu de traces de croisements romains ou germaniques. Quelques-unes ont le teint mat, la chevelure épaisse et l'œil brillant des femmes sarrasines : le nom de Sarrasin est d'ailleurs commun dans la ville, mais la plupart ont les grands traits, le nez droit et la noble stature des vierges des Panathénées. Il faudrait, dit le savant, envoyer ici des archéologues et des ethnologues, pour mesurer ces magnifiques exemplaires de la race humaine.

Les visages allemands ne sont souvent que des ébauches :

Jeune fille du Comtat.

les visages provençaux sont des chefs-d'œuvre de la nature. L'éclat des iris bruns rayonne sous l'arc noir des

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cils comme brille le soleil entre les lames des jalousies. Et quelles formes, quelle structure, quel port ! Ces femmes ont une démarche princière ; qui les voit se mouvoir a devant soi la statue mouvante de la Grèce. En elles et seulement en elles, s'épanouit la perfection féminine. Il ne leur manque qu'une chose : l'expression qui vient de l'âme. Elles n'en ont qu'une de trop : un peu de moustache à la lèvre supérieure. » Mais, dit l'enthousiaste M. Birt cela même est antique.

Pourquoi faut-il que ces princesses et fées renoncent maintenant à leurs parures traditionnelles, qui convenaient si bien à leur beauté ? Cette erreur de goût ne s'était pas encore produite quand les premiers félibres ont chanté la grâce avignonnaise. Car Avignon eut ce précieux privilège de voir la naisssance du félibrige. C'est dans sa banlieue que les « Sept de Fontségugne » firent leur pacte d'art et de patriotisme ; c'est sous les ombrages de la Barthelasse, que se tinrent les premières féli])rées. Les Mémoires de Mistral ont fait revivre, de quelle exquise façon, cette société de joyeux amis. Anselme Mathieu, le Félibre des Baisers, était le plus empressé auprès des chato d'Avignon. Dès le collège, où il se rencontre avec Roumanille et Mistral, ce gai compagnon ouvrait la série de ses aventures. Avignon retentit pendant de longues années des chansons de ces félibres. Il lui en resta comme une buée de rêve et d'art répandue sur toute sa vie. Dans un article du temps. Francisque Sarcey décrivait, en 1888, une réunion des félibres dans la ville des Papes : les Avignonnais leur firent un accueil enthousiaste. Le chroniqueur parisien fat charmé au delà de toute expression par l'attitude du

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peuple provençal à l'égard de ses poëtes, et il écrivait : « Toute cette fête, qui avait en quelque sorte spontanément jailli de la population avignonnaise, avait je ne sais quoi de fin, de léger et d'aimable que les lettres impriment à toutes les manifestations qu'elles suscitent. Il y avait de la poésie éparse dans l'air.... »

Le félibre auquel Avignon doit une particulière reconnaissance c'est Théodore Aubanel. A ses obsèques, Mistral dit avec raison :

« Aujourd'hui, cité d'Avignon, vas, tu peux prendre le deuil ! Le voilà mort celui qui, né dans l'enceinte de tes remparts, né pour te comprendre et fait pour te chanter, oui, t'a donné du lustre autant que les plus dignes et que les plus illustres de toute ton histoire. Ton vieux Pétrarque, lui, en s 'inspirant pourtant de ta fontaine de Vaucluse et des rayons de ta Laure avait passé son temps à te. maudire.

« Mais lui, ton Aubanel, lui, comme un amoureux enthousiasmé de celle qu'il aime, lui, a passé sa vie à te faire valoir, à te faire briller dans ses chants superbes avec toute la joie qu'il y a dans ton soleil et dans le sourire de tes jeunes filles.

« Ah, peuple d'Avignon, jette, jette des fleurs sur cette pierre tombale : car là est couché ton grand poète national... »

Avec quelle complaisance Aubanel a cha.nté toutes les gloires de sa chère cité. Il devait garder le meilleur de son art pour les Fiho d' Avignoun. L'auteur de la Vénus d'Arles, cet hymne en l'honneur de la beauté antique,a écrit dans cet ouvrage une poésie inspirée par les jeunes

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Provençales de sa ville et qui a pour titre . La Vénus d'Avignon. Dans une lettre à Mignon, datée du 19 juin 1877, Aubanel dit lui-même : « La Vénus d'Avignon est un hymne à la beauté vivante à ces types parfaits qui nous apparaissent quelquefois dans une foule et passent comme en un rêve, vous laissant tout éblouis. » Ce poème, qui date du mois d'août 1867, est considéré par quelques-uns, comme le chef-d'œuvre d' Aubanel :

ù Ses yeux d'enfants, profonds et verts, — ses grands yeux purs vous disent : — Va ! — un peu souriantes, un peu boudeuses, — tendres, ses lèvres s 'entr' ouvrent ; — ses dents plus blanches que du lait — brillent... Chut, elle arrive, vovez-là ; elle a quinze ans à peine, la jeune fille.

« Ne passe plus, car tu me fais mourir, — ou laisse-moi te dévorer de baisers ;

;< Vagabonde, sa chevelure noire, — se retrousse en torsades, en boucles : — un velours cramoisi l'attache ; fouetté par le vent, il tache de rouge — son visage brun et son cou nu : — on dirait le sang de Vénus, — ce ruban de la jeune fille.

« Ne passe plus car tu me fais mourir, — ou laisse-moi te dévorer de baisers. »

Parmi les éléments de pittoresque qui ont disparu d'Avignon, les artistes regretteront les antiques confréries de pénitents et toutes les somptueuses cérémonies religieuses.

Nous avons perdu de bien beaux cortèges dont les modernes défilés de nos manifestations dites « popu-

laires » ne nous ont pas fait oublier la majesté. Mistral a gardé un souvenir ému de ces pompes religieuses qui

M'ie Thérèse Roumanille (M™® Jules Boissière), Reine du Félibrlgc, de 188s à iSg2.

dans son jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettait Avignon en émoi. T.es processions avignon-

naises sont restées justement légendaires ; mais laissons la parole au poëte :

« Notre-Dame de Dom, qui est la métropole, et les quatre paroisses : Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint- Symphorien, rivalisaient à qui se montrerait la plus belle.

« Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues dans lesquelles, sous le dais, le Bon Dieu devait passer, on balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient les tapisseries de soie brodée et damassée, les pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leur couvertures piquées à petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtepointes. Au portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé d'une litière de buis.

(( Ensuite, s'élevait de distance en distance, les reposoirs monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoises et artisanes se promenaient, se dandinaient, lorgnant les jeunes filles et leur jetant des roses, sous les tentes des rues qu'embaumait tout le long, la fumée des encensoirs :

« Lorsque, enfin, la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses chœurs et sa musique, s'égrenaient lentement au battement des tambours, vous entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur rosaire.

« Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de

fleurs de genêts blonds, l'officiant haussait le Saint Sacrement splendide.

« Mais ce qui frappait le plus, c'étaient les Pénitents, qui faisaient leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux. Les Pénitents blancs, entre autres, lorsque encapuchonnés de leurs capuches et cagoules, ils défilaient pas à pas comme des spectres, par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les autres des reliquaires ou des bustes barbus, d'autres des brûle-parfums, ceuxci un œil énorme dans un triangle, ceux-là un grand serpent entortillé autour d'un arbre, vous auriez dit la procession indienne de Brahma.

« Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d'Occident, ces confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les premiers nobles d'Avignon, et Aubanel, le grand félibre, qui avait toute sa vie été Pénitent blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans son froc de confrère. «

M. André Godard, dans les Routes d'Arles, a écrit de justes éloges pour ces confréries des Pénitents : c'était une des institutions les plus curieuses du Midi.

Le Noéliste Peyrol nous fait assister au défilé, devant l'Enfant Jésus, de toutes les confréries de Pénitents, qui existaient au XVI II<^ siècle dans la ville papale : « Les Gris marchaient les premiers avec une grande cérémonie ; ils s'étaient levés le plus matin...

« Puis venaient les Blancs, les Noirs, les Bleus, les Violets, les Rouges et ceux de la Miséricorde. Ces derniers, qui s'occupaient des pauvres malades, étaient très bien reçus : Ce qui a fait plaisir à l'Enfant, ce sont les confrères de la Miséricorde, qui ont soin de ses membres souffrants : chaque jour ils vont les soulager, ils sont pleins d'amour, de charité. Un jour, ils auront une bonne part dans la récompense. »

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Dans un autre Noël, le même auteur énumère tous les couvents de femmes qui, de son temps, jetaient sur Avignon les notes argentines de leurs cloches et faisaient penser « à Tisle sonnante » de Rabelais. « Cette nuit un ange" a crié que Dieu était né. Toute la ville d'Avignon chante des Noëls, de saintes chansons en l'honneur de cet Innocent qui est né sur le foin. Les nonnes en communauté s'en vont l'adorer ; chacune a dans son couvent une nativité ; et elles y vont souvent pour faire leur oraison aux pieds du poupon... » Il y a des dames de Saint-Laurent, les religieuses de Saint-Praxède, les .Clarisses, les Ursulines, les religieuses du Verbe Incarné, celles de la Miséricorde, de la Visitation, de Saint-André, de Sainte-Victoire, de Saint-Georges, les Bernardines, les Augustines, les Carmélites, la communauté de Notre- Dame, les religieuses du Grand-Hôpital... Se peut-il que nous ayons perdu assez le sentiment et la passion du pittoresque pour ne pas regretter douloureusement ces cornettes et ces bonnets de religieuses, ces robes de toutes couleurs qui lentement traversaient nos rues, mettant, au milieu de la foule la plus vulgaire, une note de distinction modeste et le charme discret de leur recueillement.

De temps en temps, une voix se lamente sur la disparition de ces visions de grâce et de bonté que la brutalité de notre politique a chassées de notre ciel. Après avoir loué la beauté" des amoureuses, nous voulions rendre hommage aux dévots Pénitents et aux sœurs pieuses des folâtres filles d'Avignon.

Si nous franchissons le Rhône, nous trouvons, entre Nîmes et Beaucaire, un pays très semblable au pays

FÉLIX Gras, dansant la farandole, sous les remparts d'Avignon, avec sa femme

et ses filles.

provençal. C'est à Nîmes aussi qu'est né un des meilleurs prosateurs provençaux, Baptiste Bonnet. Daudet a généreusement présenté au public son compatriote.

Bonnet se mit très tard à écrire. Il nous a donné des œuvres admirables de réalisme et de poésie ; il a raconté sa vie simplement, avec une grande sincérité et une communicative émotion. Dans ces effusions, les pages les plus tendres et les plus parfaites sont celles, qui, dans «le Valet de ferme», racontent les amours de Brisquimi et de Jolette. Cette Tolette, gracieuse servante de ferme qui va consoler le pauvre Brisquimi, nous a paru digne de prendre place dans une galerie des plus belles figures provençales que nous formons peu à peu, tout en étudiant le costume. Voici donc la première rencontre de Josette et de Brisquimi :

« Un beau jour, nous vîmes poindre, comnie une bérigoule (petit champignon), la première tantonne (jeune servante) de Reyranglade, la belle Jolette de Saint-Gilles, celle de toutes les femmes qui devait creuser le plus grand sillon dans mon cœur. Elle est bien séduisante cette Jolette, coiffée à l'oiseau avec son petit fichu un peu défait, ses cotillons courts et ses petits sabots de saule coloriés. Ecoutons ce que nous dit son amoureux :

« Elle n'avait ni manteau de velours, ni robe de soie, quand je l'aperçus ; elle avait ses quinze ans, bouche de fraise, grands yeux bleus et joues de pêche.

« Dès la vue, elle plaisait ; dès l'entendre, vous l'aimiez, et moi, pauvre Brisquimi, je ne fus pas au Mas que j'en fus affolé.

« Ni grande ni petite pour son âge, mais bien prise comme elle était. L'œil se posait avec bonheur sur son visage de vierge rappelant un de ces médaillons de bronze ou de

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marbre qui transmettent à travers les siècles les beautés de l'Arlésienne.

« Nous avions le même âge et, jeunes, nous devions avoir même simplicité de l'âme et mêmes bondissements de cœur... Voici comment l'amour me vint.

« Nous nous mettions à table. Le premier charretier causait avec son aide, quand une voix murmura à mon oreille : « Excusez un peu, jeune homme. «Et je sentis au même instant, le jeunes seins arrondis de la « tantonnë » qui, posant le plat sur la table, s'appuyait sur moi. Je me serrai pour lui faire place, mais, se redressant, elle mit sa menotte sur mon épaule. Oh ! alors, je tressaillis de plaisir en rougissant de honte. Je me souviens que je mâchai plus que je ne mangeai. Quand le a baile-charretier » ^chef des charretiers) ferma son couteau, vivement j'enjambai le banc et plus vivement encore, je gagnai la porte. Je n'avais pas levé le loquet que Jolette m'apparut, un fagot de sarment sous les bras. Du coup, nous nous regardâmes les yeux dans les yeux, elle me souriant, moi bouche bée devant toute sa joliesse. Passant devant moi, elle dit : « Merci, j ou vent, je crois qu'aujourd'hui sera une belle journée. » Cocorico ! Cocorico ! chantèrent les coqs. Et moi tout ébaubi, que répondis- je ? Le sais- je ?

« Droite sur le seuil, avec les rayons de lumière qui éclairaient son joli visage, avec son corps élancé qui se détachait dans les clartés rougissantes de l'aube, Jolette m'apparut une fleur de grenade en un éblouissement de soleil. ))

Cette image de Jolette obsède le jeune Brisquimi, Partout il rêve de cette rencontre bienheureuse. Tandis qu'il se repose du dur labeur des champs, c'est toujours vers elle que vont ses pensées, ^''oyez tous ces valets de ferme buvant le vin frais sous les platanes feuillus.

(c Nous étions bien rafraîchis, les pères battaient feu sur l'amadou, faisaient fumer la pipe et s'asseyaient ; les garçons quittaient les sabots et, pieds nus, accoudés sur l'herbe, tout en regardant les filles qui avaient quitté leurs capelines pour s'arranger les cheveux, fredonnaient quelques airs de chansons provençales qui, avec l'accent des paroles et les rires des galantes, troublaient tout mon être.

En me régalant de frais et d'ombre, je suivais le mouvement des robes courtes des femmes ; j'admirais ces longs cheveux noirs défaits au gré de la brise qui les caressait et les retournait à flots autour de leur cou et de leurs épaules. Oh ! comme alors je songeais à Jolette, là-bas, dans la ferme,... »

Cette figure de Jolette occupe la première place, à côté de Brisquimi, dans tout ce dramatique roman. Nous la voyons dans les travaux de la ferme et dans les joies simples des champs ; nous admirons ses qualités exquises et sohdes et, comme Brisquimi, nous rêvons d'elle quelquefois. Prenons une des scènes ou figure cette aimable servante : « Jolette descendit de la carriole, coiffée d'une capeline rouge ; un fichu dont le fond blanc était tout fleuri de violettes enveloppait sa gorge gracieuse. Avec sa robe à raies blanches, à raies bleues, à raies rouges, qui lui tombait juste vers le haut des chevilles, avec ses bas violets et ses petits sabots de saule bridés de neuf, Jolette, vive et toute réjouie, sortit de la carriole sa petite corbeille, l'alla mettre à l'ombre des ormes rameux puis, avec sa taille de guêpe et sa grâce charmante, d'un air gentiment boudeur et s'approchant de moi : « Monsieur Brisquimi, me dit-elle, voudriez-vous de moi pour aide ? » Hélas ! ces amours finissent par la mort de

igO LE COSTUME EN PROVENCE

Jolette, tristement, comme les amours de Vincent et de Mireille. Sur cette joyeuse terre de Provence, serait-il donc vrai qu'on meurt si souvent d'amour ?

Arrivons maintenant dans le pays d'Ourrias. Dans les petits mas de Camargue — • Camargue que nous croyons bien connaître, puisque nous y avons chassé pendant près de vingt ans — se cachent discrètement quelques-unes des plus belles Provençales. Leur costume est peut-être plus simple que celui d'Arles. La cravate est encore très répandue : elles sont en cravate, les hardies amazones que vous apercevez, chevauchant au milieu des taureaux, sans la moindre crainte, dans les immenses pâturages. Quelquefois, avec la coiffe et le ruban, on y voit la chapelle remplacée par un fichu clair croisé sur la poitrine. Les Provençales de cette contrée affectionnent les étoffes claires. Aux Festo Vierginenco de 1904, elles portaient, comme les Maillanaises, un ruban très gai. Les jeunes filles de Camargue aiment beaucoup monter à cheval ; elles voyagent souvent ainsi ; placées en groupes derrière leur frère ou leur père.

On a dit d'elles :

Li gavdïanefo

Tant lougïereto Trepasson li piano à chivau Emê lis alo dou Mistrau.

C'est ainsi que l'héritier'- 'du vieux nom papal des Baroncelli, M. le Marquis de Baroncelli-Javon, voyage souvent sur son rapide et fidèle Fouquet, l'une de ses sœurs en croupe, d'Avignon aux Saintes- Mariés, de Beaucaire à Saint-Louis-du-Rhône. Le

peuple des deux rives connaît sa fine tête blonde et le salue avec enthousiasme lorsque, se mêlant aux gardiens de taureaux, on le voit galoper au milieu des bœufs noirs et des cavales blanches sur le rivage du Vaccarès ou des étangs inférieurs. Ce désert du Delta du Rhône, avec ses « abrivado », ses « ferrades », M. le Marquis de Baroncelli-Javon « qui est un maître dans le langage de Mistral » est en train de le chanter dans un volume de poésies Lo^l Blad de luno « Ses vers, écrivait dernièrement M. Charles Maurras dans La Gazette de France ont la fine douceur et j' ardente mollesse, voilées de grâce, d'un Pétrarque qui eût vécu parmi les plages au lieu de s'enfoncer dans les bibliothèques. Sa science, qui est profonde, est toute fleurie au grand air, née des goûts, des instincts et des religions de sa race, u

Pendant que M. Folco de Baroncelli fixe par le vers tous les mystères d'un pa3's qui de plus en plus se civilise^ un peintre russe, M . Ivan Pranishnikoff, cherche à l'éterniser par le pinceau. Nul, comme lui, n'aura rendu le charme de la lande incommensurable, la tache de lumière faite par les petits chevaux blancs tandis que les m.anades de taureaux sauvages assombrissent l'horizon. Le type des Camarguaises est un des plus beaux types provençaux. Mistral les appelle des filles d'Arles et elles méritent ce titre : en dépit des inévitables mélanges de race, il reste dans ce coin de Provence des caractères ethniques parfaitement définis. A la place d'Ourrias, n'auriez-vous pas bondi de joie, lorsqu'après sa victoire sur un terrible bouvillon «un Vol de filles d'Arles en selle, le sein fortement agité, empourprées, au galop de leurs

haquenées blanches, viennent lui apporter une grande corne rase de vin... »

Les environs d'Arles sont restés plus attachés que tout le reste de la Provence, aux usages et aux costumes des ancêtres. Les mêmes fêtes s'y répètent depuis des centaines d'années pour la plus grande joie de tous. Le petit x\rlésien court « aux bœufs » dès qu'il peut s'échapper des mains de sa mère. Les ferrades, les bourgines, les courses de taureaux sont extrêmement populaires. Au début de « Numa Roumestan », Alphonse Daudet nous décrit une fête aux Arènes d'Aps, qui pourrait bien se passer aux Arènes d'Arles-en-Provence. Il faut avoir assisté à ces spectacles pour savoir ce qu'est une foule provençale, gouailleuse, bruyante, bon enfant.

Quels trésors de gaieté, quelles gaiejado aimablement assaisonnées de l'accent du cru ! Les fêtes votives (li voto) gardent, en ce coin de Provence, tout leur ancien éclat. On y danse aux sons des cuivres et souvent aussi au son du tambourin — avec une passion ardente. Certains villages ont des bals tous les dimanches, l'hiver dans des salles d'auberges ou de vastes hangars, l'été sous les platanes ou dans des salles encadrées par de simples haies de verdure piquées, le soir, de lanternes multicolores.

A Graveson, on célèbre encore, non sans solennité, la fête de saint Eloi avec la bénédiction des bêtes de trait et le défilé général dans le village. Un félibre de haute valeur, M. l'abbé Spariat, a pris la Saint-Eloi pour thème principal d'un poème savoureux : « la Saint-Eloi de Broussinet », qui montre à vif les mœurs de nos petits villages provençaux. Nous y trouvons le récit de démêlés

Le Marquis DE Baroxcelli-Javon et sa sœur.

piquants entre deux hameaux pour la possession de la statue de saint Eloi. Au Museon Arlaten, on a recueilli avec soin les accessoires de cette fête, mais la fête ellemême, avec les chevaux et mulets caparaçonnés, avec la course de la charrette de Saint-Eloi, avec les cris, avec les rires, avec la joie, allez la voir tout près de Maillane, dans le village de Graveson.

Maussane a conservé cet usage et Charloun Rieu nous Ta chanté sur un rigaudon de Chivau-frus.

Malgré cet esprit nettement traditionnaliste, le costume arlésien a subi un recul, ou plus exactement, le costume arlésien est porté, mêm.e dans le terroir d'Arles, par un plus petit nombre de personnes. Mais ce n'est pas une raison, ainsi que nous le verrons plus loin, pour crier à la décadence, le costume gagnant en qualité au moment où il se répand le moins.

Une promenade au pays d'Arles, et dans toutes les dii:ections, permet de constater que la confection parisienne — - venue des grands magasins de la capitale, de Marseille, d'Avignon ou imitée par les costumières du village — a pénétré même chez les paysans les plus attachés à leurs habitudes. Dans certains endroits, les deux costumes ont été portés à peu près également. Dans d'autres, on n'a gardé que la coiffure. Mais si nous tenons compte de la population étrangère à la région, qui envahit maintenant nos villages : fonctionnaires, ouvriers, courtiers, etc., nous verrons que les défaillances sont assez rares et que les vraies familles arlésiennes restent fidèles au goût d'antan. Et ce qui nous console encore, c'est que le costume arlésien, dans son intégrité et dans toute sa pureté, est revêtu maintenant par une élite.

non par une élite de richesse et de situation, mais par une élite de race et d'élégance. C'est ce qui nous expliquera les progrès actuels de ce costume.

Dans son Histoire générale du Costume, M. Louandre écrit : « On sait qu'un peintre, chargé de représenter les peuples selon leurs différentes manières de s'habiller, les peignit tous dans le costume de leur pays, excepté les Français auprès desquels il se contenta de figurer des étoffes de différentes couleurs et une paire de ciseaux pour les laisser libres de se tailler un costume à leur goût». En faisant la part d'une spirituelle exagération, cette boutade est assez vraie pour le costume arlésien : commun par les lignes générales, il n'est pas semblable dans deux villages. Chaque localité a pour la toilette ses . usages propres. Mais chose curieuse, ces particularités locales sonr le plus souvent un legs d'Arles ; c'est dans cette ville qu'on lance les nouveautés, adoptées ensuite avec plus ou moins de faveur par chacun des villages environnants. Ainsi à Barbarbentane et à Maussane, le ruban flotte plus longuement dans le dos. A Beaucaire, les cheveux tirés très fortement sur le front, sont ramenés, en une seule masse, sur la nuque ; les bandeaux sont tordus dans le sens de la chevelure, c'est-à-dire en dedans. La coiffe de mousseline brodée ou de dentelle dépasse le ruban [la passo), A Maillane, les doubles bandeaux n'existent pas, mais deux opulentes masses de cheveux sont tirées sur la nuque, qu'elles laissent cependant découverte ; de plus des crochets d'écaillé, placés sous la coiffe, dégagent davantage celle-ci de la chevelure. A Istres — comme aussi à Maillane — il n'y a pas de carton sous le ruban ; les deux fossettes sont très rappro-

Le peixtre Ivan Praxishxikoff

chées et le profil de la coiffe rappelle, avec précision, la forme du bec de la pieuvre. Venons maintenant à la ville d'Arles. Il est bien entendu que cette ville n'est pas habitée uniquement par des familles de souche indigène. Les remparts qui l'entourent n'ont pas empêché les étrangers de venir y élire domicile. Quelquefois ces autres Protis trouvent à Arles une Gyptis qui les enchante et les retient. Souvent ces «barbares «qui, la plupart du temps, nous arrivent du Nord, passent juste assez pour introduire dans la \ille de Saint-Trophime un élément de dissolution et, en tout cas, de dépréciation. Un artiste, qui vient un dimanche contempler la célèbre promenade des Lices, y comptera peut-être, sur cent personnes, cinquante appartenant au monde des fonctionnaires, de l'armée, des ateliers du chemin de fer P.-L.-M.ouà la plèbe cosmopolite des ports méditerranéens. Ne nous offusquons donc pas des affreux costumes rencontrés parfois dans les rues d'Arles. Arrêtons nos regards sur les plus belles Arlésiennes et voyons ce que, dans ces dernières années, elles ont encore su ajouter, ou habilement retrancher, à leur costume traditionnel.

Le costume porté entre 1865 et 1875 avait une allure somptueuse. La lourde chevelure tordue en deux masses simples se couronnait en diadème de ruban. La ligne générale était pleine de majesté : tous les détails extrêmement soignés, trop recherchés peut-être. L'ensemble était d'une exubérante beauté, avec un peu d'affectation et un luxe quelquefois excessif. Le costume contemporain tendra à plus de simplicité, à un charme plus discret.

La chapelle devient d'abord plus étroite. Ses plis rectilignes se réunissent à la ceinture. Le fichu moulait les épaules et en accentuait encore la chute : il faisait un peu l'effet de ce qu'on appelle en sculpture la draperie mouillée. Les Arlésiennes ont-elles eu un scrupule de pudeur ? Depuis quelques années, on les regarde beaucoup et avec une admiration qui n'est pas toujours purement esthétique. Ontelles souffert de cette curiosité, parfois insolente ? Ont-elles voulu dérober le secret de leurs charmes à des spectateurs indiscrets ? Le fait est qu'elles ont renoncé à ce fichu ainsi plaqué..

Elles l'ont redressé et fixé par des épingles. Il se croisait sur la poitrine et les bouts venaient s'arrêter sur les deux côtés de la taille; il se croise seulement à la ceinture et les bouts sont

Arlésie^^nes

ramenés en avant et maintenus avec des épingles de façon à former une espèce de cœur. Nous avons déjà signalé le rôle capital des épingles dans le costume arlésien : ce détail en apparence insignifiant, nous paraît un des éléments de son élégance, une des causes de sa durée. Le fichu est en général uni et non brodé ; mais on met quelquefois par-dessus un foulard de dentelle ou de satin brodé, qui détruit la ligne sobre de la chapelle.

Il ne faut pas d'ailleurs essayer de rendre compte par les mêmes raisons de toutes les transformations du costume. Quelques-unes tiennent seulement au caprice, au simple désir de varier. Les Arlésiennes ont aussi leurs modes.

Dans la coiffure, un important changement s'accomplit par l'adoption des doubles bandeaux (revesset). Les cheveux séparés jusque-là en deux masses sur le front, se relevaient au-dessus de l'oreille et retombaient ensuite sur la nuque. L'innovation du revesset est tout-à-fait heureuse ; elle multiplie les effets de lumière et répand sur toute la coiffure des reflets chatoyants. Voici en quoi elle consiste : les deux masses de cheveux se prennent assez haut sur la tête, on les tord dans le sens opposé à la coiffure et on les enroule autour d'un peigne d'écaillé : chacun des bandeaux se dédouble en une partie plus lâche, retombant de chaque côté de la nuque sans la couvrir, et une partie tordue et serrée qui se silhouette en volute élégante sur la première. La chevelure se détache nettement de la coiffe. En même temps le ruban se raccourcit ; son extrémité reste ferme et coquettement dressée. Les ornements inutiles, les parures trop voyantes se portent de moins en moins.

içS

. Tel est le costume que vous apercevrez, si vous allez à Arles un beau dimanche. Vous y aurez d'heureuses sur-

prises. Ainsi que l'écrivait dernièrement un critique : « Le beau type arlésien, quoiqu'on en dise, n'est pas mort.

Arles, la belle grecque aux yeux de sarrasine, donne encore de fiers rejetons. Si toutes ne sont pas belles de visage, la race est noble sur ce terrain antique. C'est la démarche grecque dans toute son ampleur, mais combien ce costume donne de grâce fière aux femmes. C'est lui qui a révélé la beauté de l'Arlésienne...

« Cette jeune fille au blanc profil de médaille romaine, qui revient de danser gravement et regagne sa place, a comme un air de reine de l'Odyssée, dans sa taille fière, son maintien svelte et son discret sourire... »

Si vous voulez admirer ces modernes Naiisicaas, allez à la sortie de Saint-Trophime, ou mieux encore à l'église moins mondaine de Trinquetaille ; allez à la foire des noisettes ou aux courses des Arènes, vous en reviendrez émerveillés, étourdis d'une bonne joie, vous aurez retrouvé la foi en la beauté provençale. Bien peu de personnes oseraient médire de nos Arlésiennes. Nous n'avons pas montré une égale admiration pour tous les vêtements porté par les filles d'Arles, mais nous avons suivi chez elles les diverses étapes d'une même hérédité d'élégance et de beauté, nous avons indiqué comment, à notre avis, le costume moderne était plus parfait que jamais. Or, c'est ce charme même de nos jeunes filles qu'un écrivain s'est plu récemment à dénigrer. Sa diatribe discrète se ramène à une comparaison toute en faveur des trottins de Paris ; et cependant l'on souffre en lisant, au bas de cette page, un nom qui nous est cher. Voilà en effet, ce qu'écrit Madame Alphonse Daudet dans les « Journées de femmes » :

« Arles, en plein soleil, le soleil qui dore depuis les siècles les ruines du Théâtre et des Arènes, et qui fait rêver de

la vieille ville sarrasine encore plus que de la ville romaine. Les rues étroites, mal pavées, avec des moucharabies aux fenêtres où, dans cet automne finissant, s'enroulent de sèches verdures, complétant l'impression orientale. Les femmes ici sont-elles aussi belles que l'enthousiasme méridional voudrait nous le faire croire ? Le costume est surtout charmant, avantageux, de nonnes décloîtrées, la coiffe réduite au chignon, le fichu de tulles superposés, la robe souvent noire, droite et monastique et les cheveux laissés à la liberté d'un bandeau ondulant, roulé sur l'oreille et qui retombe lâche, ombrant le cou. Le teint s'éclaire, l'œil s'avive au blanc du linge et la taille s'amincit au fichu ; mais, par un beau jour de printemps, de la Madeleine à la rue de la Paix et plus loin jusqu'à la Bastille, avec des différences de toilette et d'allures, on rencontre au hasard de la marche plus de jolies femmes que n'en contiendrait la ville d'Arles, même un jour de fête aux x\rènes. »

Un séjour parmi le peuple d'Arles détruirait sûrement pareille appréciation.

Nous croyons donc, pour notre compte, à la beauté des Arlésiennes, et nous croyons aussi à l'avenir de leur costume. Le vêtement ouvrier peut se perdre ; on voit parmi les Arlésiennes, disparaître assez vite la cravate et le simple fichu blanc du matin, le costume de toilette restera.

On a chargé la coiffure arlésienne de toutes sortes de crimes : quelques femmes délicates ont prétendu qu'elle donnait la migraine et faisait tomber les cheveux. Tout cela parce que — assure-t-on — la coiffure était serrée. Or, jamais la coiffure arlésienne n'a été plus lâche qu'aujourd'hui, les objections faites de ce chef doivent donc tomber.

Les Arlésiennes savent très bien que leur costume les rend adorables et qu'en le quittant, les galants et les admirateurs se feront plus rares autour d'elles. Elles ne suivront pas l'absurde conseil que leur donnait Fouque dans ses « Fastes de la Provence » ; elles ne quitteront pas « leurs ajustements gréco-romains pour marcher à l'unisson du reste de la France. »

Les pessimistes ont, de tout temps, prédit la mort de ce costume. Dans l' avant-propos de sa « Monographie du

Théâtre antique d'Arles », Jacquemin disait, en 1863 : « Privée de la plupart de ses ressources naturelles, se mourant de langueur au milieu des produits d'où viennent les richesses, réduite au rôle d'une curiosité tout au plus bonne à reléguer dans un musée, la bienaimée des Césars, la Phrynée provençale, ne vit plus que de deux choses fragiles au dernier point : ses édifices et ses filles. Evidemment, cela doit finir vite. Que ceux donc qui veulent la voir avant qu'elle n'ait dépouillé les vêtements de l'ancien monde et que, reine abdiquée, elle

n'ait plus ni couronne, ni sceptre, se hâtent d'arriver, qu'ils se hâtent, car vieilles pierres et jeunes filles nous semblent en train de s'en aller aussi. » fi

La Festo Vierginenco de 1904 fut, à elle seule, une réponse éclatante à tous ces prophètes de malheur.

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