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LE COSTUME ARLESIEN ET LES ARTISTES

vSi, dans un avenir très lointain, le costume arlésien venait à disparaître complètement, il laisserait du moins, à nos descendants, deux précieux souvenirs : les descriptions des poètes et les reproductions des artistes. Nous avons cité les témoignages écrits : voici maintenant la revue rapide des tableaux, gravures et statuettes.

Nous ne reviendrons pas sur l'œuvre de Jules Salles, Bonaventure Laurens, Chevet, Félon, Bouschet, Julien, Cornillon, Dumas, Isnard, Fouque, et nous nous conte qterons d'une mention pour les peintres chez qui le costume provençal n'apparaît que dans les détails, commie Joseph Vernet, Granet, ou Emile Loubon.

Alphonse Moutte, Gagliardnii, Montenard, Octave Guillonnet, G. Perrier, plus rapprochés de nous, ont connu le triomphe du costum.e arlésien et l'ont utilisé bien davantage. Amoureux de notre climat, de notre lumière, ils n'ont pas négligé ces chato que le soleil fait éclore chaque année, par centaines, sur le sol privilégié de la Provence. Leur pinceau, chargé de vives couleurs, se plaît à ce teint brun des jeunes hommes, aux yeux ardents des jeunes filles.

Vayson, dans « En Camargue », nous présente des taureaux avec leurs gardiens. On pourrait en rapprocher une page magistrale consacrée par Félix Gras à la description de la Manade de Sabbat, grand propriétaire du Vaccarés. Vaj^son a, lui aussi, très bien rendu le mouvement des taureaux et la tenue de leurs rudes gardiens. C'est d'ailleurs, le peintre des troupeaux et des bergers. Plusieurs musées de Provence ont l'heureuse fortune d'avoir des toiles de lui, qui sont le plus bel hommage rendu à la vie des pâtres, à cette existence où demeure, comme l'a très bien indiqué Félix Gras, un air biblique et patriarcal.

Valère Bernard s'est fait plutôt le peintre des fêtes provençales. Poète, et vigoureux poète, l'auteur de la Pauriho est aussi un graveur d'une rare puissance et un peintre des plus estimés. Pour la composition et pour la couleur, il se place parmi les premiers artistes de l'école provençale. Son tableau « la Farandole » est justement célèbre. Nous avons aussi une jolie Farandole de Clovis Hugues, en poésie celle-là : « La Farandole ? Nous la ferons le cœur gai, la tête fleurie, et nous la ferons tant que nous voudrons, avec joie, la taiole aux reins, la main dans la main, pour la vie. Et s'il brille, le soleil, comme un fleuve d'or qui s'écoule, vite, vite, nous la ferons notre farandole ». La farondole de Valère Bernard est réaliste par l'observation exacte du costume, et symbolique par la disposition de ses élémients. Au centre de la toile s'élève le fut d'une colonne, sans doute un reste de temple grec ou romain, et un mur épais de pierres sèches qui rappelle encore de plus lointaines origines. Des arbres de Provence, figuiers ou

oliviers au premier plan, pins et cyprès dans le lointain,

encadrent les diverses parties de la composition. Une farandole se déroule sous les arbres, autour des ruines.

Elle est conduite par une jeune fille qui soulève légèrement sa jupe de la main droite, pour dégager sa jambe fine, et livre la main gauche à son cavalier. Les farandoleurs portent des escarpins de toile avec semelles de corde, des pantalons clairs, des taioles aux couleurs voyantes, et de longues cravates assorties. Ils ont quitté veste et gilet ; leur chemise avec le col rabattu et les manches retroussées, laisse toute liberté à leurs mouvements. Coiffée d'un feutre aux larges bords, sous lequel leur teint paraît plus brun, la chaîne se déploie, gracieuse, avec ses ondulations souples de serpent. Deux mères, assises sur un fragment de muraille antique, occupent l'un des coins de la scène. L'une parée de la chapelle, de la coiffe et du ruban est d'une beauté grave ; rêveuse, elle contemple la farandole. Près d'elle, un petit garçon joue avec des branches de feuillage, pendant que sa mère fait un bouquet de fleurs. L'autre provençale est en « cravate » ; a demi inclinée sur la mer, elle allaite son enfant. Ce sont les farandoleurs de demiain. Ce tableau se trouve à l'Hôtel de Ville de Maillane, dans la salle du Conseil. Voici comment il y vint : avant la fondation du Museon Arlaten, Mistral ayant, comme il le dit lui-même, « mille francs qui lui pesaient dans la poche )> en fit la commande au félibre majorai marseillais Valère Bernard, et le donna à son village. L'auteur de « Mireille » a écrit à ce sujet :

A î'oumbro que pendovtlo, emé lou tambourin Qtie met la joio en trin, vivo la farandoulo.

Le tambourin n'est pas oublié en effet dans cette scène. C'est un tambourinaire qui, recueilli, sérieux

Pi

comme tout tambourinaire convaincu, mène la danse joyeuse. En manches de chemise lui aussi, avec un clair chapeau de paille, à l'ombre d'un figuier, il débite ses petits airs légers, sautillants, un peu grêles comme le cri des cigales. Il est bon d'exalter cet instrument national et de le conserver dans nos fêtes. Jean Aicard lui a consacré de fort jolis vers :

Celui qui fit le tambourin Avait écouté les abeilles Et les voix du vent dans un pin, Au bruit des flots pareilles...

Nos peintres ont raison de lui donner une place — et une place d'honneur — dans leurs toiles provençales. Valmajour mérite bien cette attention...

Gaston Guédy est un des meilleurs peintres d'Arlésiennes. Son « Idylle « a été très remiarquée. C'est un baiser tendre, mais respectueux, que l'amoureuse reçoit de son galant. Dans Mirèio, la scène du baiser, au chant cinquième, est une des plus passionnées, mais aussi des plus pures. Le baiser que Vincent veut dérober, il ne le prendra qu'au dernier chant, sur le visage de Mireille mourante. Rien de trouble, rien de suspect dans tout le poème. Malgré l'emportement de Vincent, malgré la sève nouvelle qui bouillonne dans les veines des jeunes gens, malgré le soleil et les sollicitations d'une nature voluptueuse, leurs larcins amoureux restent bien innocents. Comme le dit Mistral, ils vont bien « voler du blé au clair de lune », ils se parlent en cachette ; mais les gentils « voleurs de blé de lune » et que ces causeries clandestines sont suaves de blancheur !

<( I/idylie )) de Gaston Guédy est dans la même tonalité. Le « diable qui rit dans les buissons », ce diable qu'Aubanel, dans loîi Bal mêle aux joies de la fête villageoise, le diable n'a point passé par ici. C'est un baiser de fiancé que le galant donne à la jeune fille. L'amoureux serre doucement son amie contre lui, mais la main presse seulement l'épaule avec une touchante retenue ; les plis de la « chapelle » ne sont pas dérangés. Le baiser est donné sur le front avec respect. Et cependant la

gorge est là, francheiTient découverte ; entre les plis de la miousseline on entrevoit le

mouvement des seins. Les fleurs embaument.

Non, ce baiser sera un baiser d'accordailles, un baiser pur, solennel comme un serment. La fillette est toute émue par cette déclaration, ses yeux regardent Gastox guedy. — Idylle. très loin tandis

qu'elle s'abandonne avec confiance ; elle est sûre de son amoureux, elle

Octave Guillonnet. — Provence : Ombre et Soleil.

rêve au bonheur de leur union prochaine. Les visages des deux amoureux ont la gravité du véritable et total amour. Le costume de la jeune fille est exactement observé ; elle porte la coiffe et le ruban ; la chapelle, s'ouvre avec une correction parfaite et la pointe est recouverte par une étoffe légère. L'ensemble est simple, discret, à la fois sans recherche et sans nouveauté. Guédy a pris pour modèle le costume le plus généralement répandu dans la campagne d'Arles. Un tablier couvre le devant de la jupe. La jeune fille est aux champs ; elle vient de faire une moisson abondante de fleurs et cueille, avant de s'en retourner, un baiser de son fiancé. Au salon de igo6 Gaston Guédy a exposé une autre scène provençale intitulée « Au pays d'Arles ». Deux jeunes filles et une vieille femme travaillent à un ouvrage de couture ; un paysan vient conter fleurette à une des chato. Le costume de la vieille Arlatenco est tout noir. Le deuil se porte avec une admirable fidélité sur le terroir arlésien. Souvent, à partir de quarante ans, une femme ne quitte plus les vêtements de deuil ; d'une séparation à une autre, sa vie s'écoule sans qu'elle reprenne les couleurs vives ; la plupart du temps l'esthétique n'y perd rien, car dans ces cadres sombres, leur beauté, qui n'a plus les feux de la jeunesse, persiste plus longtemps. Le passage de l'âge mûr à la vieillesse se fait insensiblement dans cette toilette de deuil ; à quarante ans, l'Arlésienne a gardé toute sa majesté, la souplesse et l'harmonie de ses lignes ; elle est encore belle sans prétention ; à soixante ans, elle sera devenue, sans qu'on s'en aperçoive, une aimable grand-mère. Ici donc, la vieille femme a jupe noire, corsage noir et fichu noir ; on

aperçoit le voile blanc, qui, croisé sur la poitrine, remplace l'édifice compliqué de la chapelle. Le souci de la coquetterie n'a point disparu : les plis du fichu sont réglés par une épingle dégageant la nuque. La tête porte le voile noir, arrangé en bonnet ; ce voile sert aux personnes âgées pour couvrir leurs cheveux trop rares.

Les chato sont des types très purs de la beauté arlésienne ; l'une d'elle a les yeux baissés sur l'étoffe qu'elle coud : le profil est ravissant ; le nez, l'ovale délicat du menton, les lèvres, tout est parfait. L'autre fillette lève des yeux rieurs vers le galant ; c'est pour elle sans doute que vient le jeune homme ; sa figure s'anime ; elle en néglige son travail. Les deux chato sont coiffées à la dernière mode, avec le double bandeau (revesset) et le chignon haut. La « chapelle » de la première est brodée et son fichu très clair est orné d'une bordure de couleur. Les manches du corsage sont courtes ; la chato doit aimer le travail et ne veut pas être gênée dans ses mouvements ; les poignets et une bonne partie de l'avant-bras sont à découvert. L'autre jeune fille — l'amoureuse — porte une chapelle fort simple ; son- fichu clair est orné de fleurs. Le galant est en pantalon clair, taiole et chemise ouverte sur la poitrine.

Alphonse Daudet devait naturellement inspirer aux artistes des scènes provençales pleines de vie et de vérité. Dans la plupart de ses œuvres — • même dans ses romans parisiens — il y a des scènes provençales décrites avec amour. Laissons les Tartarins — caricatures et amusantes pochades — et prenons Sapho, Numa Roumestan, le Nabab..., on est sans cesse ramené vers le Midi, irrésistiblement. C'est le tambourin

GaSTOX Gueuy. — An pays d'Arles (Salon de iço6\

de Valmajour qui nous joue l'aubade, ou la tante de Jean Gaussm qui ouvre ses bras à l'enfant i:)rodigue ; toujours il faut qu'il y ait quelque part un «tutupanpan » ou une coiffe provençale.

Si l'on avait à illustrer les œuvres des f élibres avi-

MiLLEFAUÏ.

Mireille.

gnonnais, ce sont les tableaux de Grivolas qu'il faudrait reproduire. Ce peintre, comme nous l'avons déjà dit, fut de la première bande félibréenne, confident d'Aubanel, compagnon assidu de Mistral, de Daudet, d'Anselme Mathieu. Le musée Calvet possède la plupart de ses toiles, un peu fantaisistes quelquefois, comme sa « Place Pie ». Mais il avait fréquenté les poètes et partagé

leur enthousiasme... Qui peut s'en plaindre ? Peut-être les toilettes représentées par lui inspireront-elles aux visiteuses provençales le désir de retourner à ces costumes quelque peu délaissés. Edmond Rostand a bien raison de dire :

« En croyant à des fleurs, souvent on les fait naître. »

L'œuvre de Burnand est encore moins près de la réalité. Malgré les études patientes et minutieuses auxquelles il s'est livré, l'illustration du poème de Mirèio n'est pas heureuse. L'entreprise, il est vrai, était délicate. Comment rendre, par exemple, toute la poésie de la « Déclaration d'amour » ? Mireille vient de tomber du mûrier, et Vincent par bonheur l'a reçue dans ses bras. Un doux émioi se saisit de la fillette amoureuse ; elle ne peut le dissimuler : « — J'ai quelque chose, dit-elle, qui me tourmente, cela m'ôte le voir et l'ouir ; — mon cœur en bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut rester calme «. Vincent s'inquiète ; il questionne : « Peut-être un coup de soleil dit-il, vous a enivrée w : ^ — Non, non ! répondit la fille de Crau, — les échappées du soleil de mai, — ce n'est pas aux filles de Crau qu'elles peuvent faire peur ! — Mais à quoi bon t' abuser ? — Mon sein ne peut plus le contenir : — Vincent, Vincent, veux-tu le savoir ? — Je suis amoureuse de toi ! »

Ainsi, comme nous le faisions remarquer dans Souvenirs du passé, c'est la jeune fille qui livre la première le secret de son cœur. Simplement, avec une exquise candeur, elle veut que le petit vannier sache qu'il est aimé. Elle aime, elle dit son amour ; à cet aveu au bord

du ruisseau, l'air limpide et le gazon, et les vieux saules furent clairement émerveillés de plaisir...) Vincent ne peut pas croire à son bonheur. Il craint que Mireille ne se joue. Mais elle le rassure : « Que Dieu jamais ne m'emparadise, s'il est mensonge en mes paroles : — Va, croire que je t'aime, cela ne fait pas mourir, Vincent !... Mais si, par cruauté, tu ne veux pas de moi pour amante, — ce sera moi, malade de tristesse, — ce sera moi qu'à tes pieds, tu verras me consumer ! » Elle multiplie les paroles de tendresse. « Devant la vierge ravissante, — lui resta interdit, camme, des nues, — un oiseau fasciné qui tombe peu à peu ». Enfin il éclate lui aussi en transports d'amour. « Je t'aime aussi, je t'aime Mireille. — Je t'aime de tant d'amour que je te dévorerais. Je t'aime, ô jeune fille enchanteresse, — au point que si tu disais : Je veux une étoile ! — il n'est traversée de mer, ni bois, ni torrent fou, — il n'est ni bourreau, ni feu, ni fer — qui m'arrêtât ! Au bout des pics — touchant le ciel, j'irais la prendre, — et, dimanche, tu l'auras pendue à ton cou... ))

Chaque année le jury de l'École des Beaux- Arts s'ingénie a puiser dans les livres sacrés ou dans la mythologie des sujets de concours : on a des « Résurrections de Lazare », des « Naufrages d'Ulysse », des « Chutes d'Icare » et des « Phaéton » et des « Hercule ». Comment avec ces textes peut-on espérer le jaillissement d'une idée neuve, d'une inspiration personnelle. De fait, les œuvres couronnées à ces concours ne présentent la plupart du temps que des qualités techniques, elles sont froides : on n'y sent pas vibrer une âme. Que l'on prenne au contraire un passage tel que la déclaration d'amour

de Mireille ; quel est le jeune homme qui n'en serait pas, éma et qui ne mettrait pas tout son cœur à exprimer de pareilles sensations.

Vis-à-vis de l'œuvre de Mistral, les peintres n'ont pas toujours suivi avec fidélité les indications précises ou les suggestions du texte poétique. Quelques-unes de ces

AntONY RÉGXIER. — Mireille et Andreloim.

« traductions » pourraient être appelées de « belles infidèles ». Antony Régnier nous a laissé une jolie scène de Mireille et Andreloun. I.e costume et l'attitude de l'héroïne sont bien ce qu'a voulu Mistral; peut-être y a-t-il un peu trop de calme chez Mireille ; elle devrait être plus pressée d'arriver aux Saintes-Mariés. On se rappelle qu'au moment où la jeune Jouvencelle haletante

de soif, accablée par la chaleur du jour, va succomber au milieu de la Crau, elle est secourue par saint Gens. Elle trouve un puits pour s'y désaltérer et rencontre Andreloun, le ramasseur de limaçons. Celui-ci mène Mireille à la cabane de pêcheurs, où habite sa famille. Elle y passe la nuit, et le lendemain traverse le Rhône dans la barque d'Andreloun. Les voici sur le fleuve :

« La petite nacelle fendait l'eau, — sans plus de bruit qu'une sole ; le petit Andreloun conduisait la nacelle.

« Mais l'amante que j'ai chantée — avait sauté sur le rivage : Marche lui criait le petit, tant que tu trouveras du chemin. Les Saintes — à leur chapelle miraculeuse — tout droit te conduiront. Il saisit, — cela dit, ses deux rames, et tourne la nacelle.

« Sous les feux que juin verse, — comme l'éclair, Mireille court, et court, et court... »

Dans le tableau de Régnier, la scène doit être prise au moment ou Mireille a passé déjà le Rhône et où elle prend sa course vers les Saintes-Mâries. Il y a beaucoup de grâce dans sa pose, et Andreloun doit être ravi de ses remerciements ; mais à cette heure, nous voudrions plus de précipitation dans son allure, plus de hâte dans son départ.

Un autre tableau d'Antony Régnier appelle plus de critiques. C'est celui du musée de Digne, intitulé : « Mireille et Vincent ». Le costume n'est pas du tout exact. Vincent porte bien, ainsi que l'indique Mistral, « le bonnet écarlate », — comme en ont les riverains latins mais que tout le reste est conventionnel ! Mireille, pour aller cueillir les feuilles des mûriers, n'a pas dû mettre le costume de ville ; et, avec raison, le

peintre a revêtu sa poitrine, non de la « chapelle », mais d'un simple fichu blanc croisé. Mais alors, pourquoi lui fait-il porter la coiffe au lieu de la « cravate » qui devrait être associée à ce costume de travail? De nos jours, peutêtre, la défaveur de la cravate expliquerait cette substitution ; pour les temps de Mireille, elle est une erreur.

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Antoxy Régnier. — Mireille et Vincent.

Et surtout, pourquoi Mireille a-t-elle les pieds nus ? Régnier a-t-il donc cru que c'était une servante ? La fille de maître Ramon, l'héritière du Mas des Micocouliers, doit avoir des souliers, comm.e une « dame ». Il faut entendre, au chant septième, avec quel mépris maître Ramon refuse la main de sa fille au fils de maître Ambroise. Cette nuance aurait dû être marquée dans la

tenue de Mireille, simple mais très « cossue ». De plus, si l'on a senti toute la poésie du chant second de Mireille, on trouvera que Régnier a faiblement rendu les sentiments des deux amoureux.

Ces erreurs d'interprétation sont encore manifestes dans la « Mort de Mireille » où l'on voit l'héroïne étendue

Antony Régnier. — La mort de Mireille.

sans vie au soleil. Mireille meurt dans l'église des Saintes-Mariés et non pas au milieu de la plaine ; à tout prendre, on pourrait dire que la scène représentée par le peintre est seulement l'étourdissement de Mireille sur les rives de l'étang du Vaccarés. Mais, même dans cette hypothèse, pourquoi vouloir ici encore, que Mireille marche sans souliers et ensanglante ses pieds à

tous les cailloux de la Crau ? A défaut d'autres raisons, il y a dans le poëme un texte bien précis qui aurait dû éviter

au peintre cette faute.

Quand Mireille quitte la maison paternelle, elle « prend à la main sa chaussure » pour ne pas donner l'éveil.

Il est donc bien net qu'elle n'a pas l'intention de faire, pieds nus, le trajet du Mas des Micocouliers aux Saintes-Mariés...

La mort de Mireille,

de Louis Deschamps, est bien plus vraie. C'est la désolante agonie de la jeune amoureuse dans le sanctuaire des Saintes-Mariés... Tout le monde

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Louis Deschamps. — Mort de Mireille aux Saintes-Mariés.

pleure autour d'elle. Seule, la mourante trouve des paroles de paix et d'espérance : « O mon pauvre Vincent, mais qu'as-tu devant les yeux ? — La mort, ce mot qui te trompe, — qu'est-ce ?

un brouillard qui se dissipe — avec les glas de la cloche, un songe qui éveille à la fin de la nuit..

La « Mireille » de Cot, au musée de Montpellier, est absolument fausse, si vraiment il a voulu représenter l'héroïne de Mistral.

L'âge de Mireille — quinze ans — n'est pas celui de la figure peinte par Cot. En outre, dans ce tableau nous sommes à la sortie de Saint- Trophime : et Mireille n'est jamais allé à Arles... Nous connaissons ce détail par sa conversation avec Andreloun, au chant huitième : « Y avez-vous été à Arles, vous ? « — demande Andreloun. Et Mireille répond : « Jamais ».

Il faut donc croire que M. Cot a voulu peindre une provençale quelconque. De fait, la figure n'est pas vulgaire; la coiffure est à simple bandeau, avec le chignon sur le derrière de la tête ; la chapelle est correcte. Au dernier plan, on aperçoit une vieille femme dont la coiffure est également bien observée.

truphème.

Mireille.

Mais pourquoi abuser ainsi du nom de Mireille ?... Ce nom devrait être sacré à la Provence, et nous voudrions qu'on ne puisse y toucher qu'avec un grand respect. Le mettre au bas d'un portrait quelconque de femme brune, d' Artésienne à bandeaux plats, aux cheveux denses, au teint pâle, c'est profaner la création sublime du poète, c'est défigurer son idéal... M. Emile Ripert, dans un sentiment plus juste, a fait de Mireille une sainte et s'est adressée à elle avec une vénération religieuse :

La Provence n'a rien de mieux que vous Dans son jardin clair qu'avril ensoleille O sainte Mireille.

Elle a bien ses flots reflétant ses soirs, Elle a bien son Rhône où, fraîche, se voir, 0 sainte Mireille.

Mais tu jais encore le plus beau miroir Auquel elle ait pu se mirer, Mireille, O sainte Mireille. »

Au Miiseon Arlaten, on peut admirer une Mireille en plâtre, de Gustave Charpentier, — à côté d'une « Muse provençale », de Ferrier, et d'une jolie tête d' Artésienne. La « Mireille » de Truphème est gracieuse, mais un peu maniérée, et le costume n'est guère observé. Par contre la Mireille de Millefaut nous paraît excellente. La jeune fille est représentée au moment où, désespérée, elle fuit pour demander secours aux saintes patronnes de la Provence. Elle vient de faire à la hâte sa toilette d'Artésienne, dont Millefaut a peut-être un

MiLLEFAUT. — Mireille.

peu négligé le corsage ; elle a ses souliers à la main et marche sur la pointe des pieds pour ne point faire de bruit. Le mouvement est parfait, c'est le départ craintif d'un oiseau qui ne sait plus où trouver le salut. Qu'elle est attendrissante cette Mireille effrayée, qui se lance, par amour, dans les souffrances, dans les hasards d'une longue route, puis hélas ! dans la mort. Millefaut est

Georges DuprÉ. — Plaquette de Frédéric Mistral.

également l'auteur d'un très beau médaillon de Mireille.

Une des plus belles œuvres inspirées par la grâce immortelle de Mireille, c'est la plaquette récemment gravée par M. Georges Dupré, sur la demande du Mécène d'élite, Angelo Mariani.

L'avers de cette plaquette représente Mistral; cette face a été tirée en deux états ; sur le premier le poète est gravé tête nue, et, sur le second, avec son légendaire chapeau.

L'une et l'autre figure sont également remarquables pour l'expression de la figure et la finesse du trait. vSur l'autre face de la plaquette, est Mireille courant aux Saintes-Mariés.

On aperçoit à l'horizon le sanctuaire vénéré. Vous vous souvenez de ]a conversation de Vincent et de Mireille,

au chant premier du poème : « Mais n'avez- vous jamais été aux vSaintes ? disait le jeune vannier. C'est là, pauvrette ! que l'on chante ; là que de toute part on apporte les infirmes ! Nous y passâmes lors de la fête... » Dans sa détresse, Mireille s'est souvenue du récit de son ami. Elle a retenu son conseil : « Si jamais un chien, un lézard, un loup ou un serpent énorme, ou toute autre bête errante vous fait sentir sa dent aiguë, si le malheur accable vos forces, courez, courez aux Saintes, vous

aurez bien vite du soulagement ». Et confiante, elle est partie pour son pèlerinage d'amour.

Le graveur nous montre Mireille au moment où elle découvre l'église des Saintes Maries; elle tend les bras désespérément vers le seul refuge qui lui reste ; malgré la fatigue du voyage, malgré le soleil, malgré son immense tristesse, elle a un sublime élan d'enthousiasme et de ferveur. Il nous semble entendre les vers de Misti-al :

O Santi Mario Que poudés en fîour Chanja nosti plour Clinas Un Vaiiriho Devers ma doulour.

« Je suis une chatouno qui aime un jouvenceau, le beau Vincent. Je l'aime, chères saintes, de tout mon cœur. Je l'aime comme le ruisseau aime de couler, comme l'oiseau aime de voler... O Saintes Maries qui pouvez en fleurs changer nos larmes, inclinez vite l'oreille vers ma douleur... «

Ce chef-d'œuvre a eu la plus précieuse des récom^penses. Mistral lui-même en a consacré la haute valeur. Voici, en effet, ce que le poète de Mirèio écrivait, le 19 novembre 1906, à Madam.e Jeanne de Flandreysy :

« La plaquette que Mariani vient de faire graver en l'honneur de Mistral par G. Dupré, je la trouve admirablement réussie ; c'est la plus belle chose qu'un artiste ait faite pour la gloire d'Arles et de son poète, car, outi^e l'excellence du portrait de ce dernier, il y a au revers une « Mireille courant aux Saintes Maries » absolument exquise. On ne fera rien de mieux en l'honneur de mon héroïne. )>

Un autre graveur, M. Patriarche, a exposé, au Salon de 1906, une provençale que le jury a particulièrement distinguée. Il s'agit d'une médaille que M. Patriarche avait gravée sur notre dem.ande, pour le lancement de la Provence, le grand paquebot de la Compagnie Transatlantique. Un profil d'Arlésienne figure sur la face : les lignes du visage sont fines, la coiffure avec le « revesset », le ruban, le « fichu » et la « chapelle » sont très exacte-

ment observées.

Un nouvel aspect de l'interprétation du costume provençal nous est offert par l'œuvre de M. Morice Viel. Voyez la silhouette de nus croquis

Patriarche.

La Provence.

cette jeune femme s 'acheminant vers les deux colonnes, restées debout, du théâtre antique d'Arles, regardez de près ce profil de Mireille, tous ces me-

que nous voudrions jeter à profusion dans nos marges, et dites-moi si cela n'est pas composé avec goût, exécuté avec une robuste conscience.

Les statuettes de M. Férigoule ne veulent pas être les portraits de Mireille, mais seulement des provençales d'Arles, des provençales de toutes conditions et vêtues de toutes les variétés du costume moderne. Quand Mistral fonda son Museon Arlaten, il chargea M. Férigoule de reconstituer les deux grandes scènes : « la veillée de Noël et les félicitations à l'accouchée ». Le sculpteur qui a modelé ses personnages, en stuc, d'après

les types arlésiens les plus caractérisés, a choisi pour les

habiller, les vêtements en usage à Arles dans la seconde

moitié du XIX^ siècle ; même le vieux et la vieille, assis

sous le manteau de la cheminée, dans

la « Veillée de Noël », sont habillés à

la mode de la fin du XVII I©. La

pose de ces personnages est pleine de

naturel; ils n'ont pas la raideur des

mannequins, mais la souplesse de la

vie. Pour les Arlésiens, ces figures

offrent l'intérêt de vrais portraits :

pour les ethnographes et les artistes,

elles sont et seront une des meilleures

sources d'observation sur le type et

le costume d'Arles. Comparez ces

scènes, modelées et disposées par

M. Férigoule, avec les personnages

fripés et difformes du « Musée des

Provinces » au Trocadéro, et vous

verrez combien l'avantage reste au

directeur de l'Ecole des Beaux- Arts

de la ville d'Arles.

MaiSj le triomphe de M. Férigoule, ce sont ses statuettes de terre cuite. On a pu rappeler, à propos de ces figurines, l'art de Myrina et de Tanagre. Madame Jeanne de Flandreysy les a appréciées d'une plume légère :

FÉRIGOULE, Vieille Arlésienne.

« Grâce à M. Férigoule, dit-elle, nous n'avons plus à envier les divins potiers de Tanagre, puisqu'en dehors de

la création plastique des personnages du Musée il vient

de ressusciter l'art délicieux et fragile de la statuette. Nous avons vu, en effet, dans son atelier et dans les vitrines de la Salo Felihrenco, de délicates figurines, telles que « l'Arlésienne au rameau », bien dignes d'infléchir leurs jeunes têtes sur les épaules tendrement inclinées des promeneuses béotiennes. Praxitèle eût été charmé de les rencontrer et Phryné eût été jalouse...

M. Férigoule a donc rénové cet art tanagréen qui, dans la statuaire grecque, marque le moment délicieux où la déesse des vieux maîtres fait place à la femme et qui accuse non seuleinent le goût du beau si profond chez la race hellénique, mais qui témoigne encore de son sentiment religieux, de son culte funéraire. Sans doute, ces figurines arlésiennes n'auront pas plus tard le même sens que nous expriment aujourd'hui les terres cuites de Myrina ou seulement les béotiennes de Tanagre, n'ayant pas, comme ces dernières, participé à la vie élyséenne de nos morts, mais du moins elles remettront sous les yeux des survivants, une quantité de

Fkkiguule. — Arlésienne au Rameau.

types, d'allures, de vêtements, dont les originaux n'existeront peut-être plus. En dehors de leur valeur artistique, elles auront donc une valeur documentaire tout comme les dessins de Jules Salles et de Laurens. Elles auront été les contemporaines de Mireille, les sœurs sans doute, les filles peut-être, de ces divines Provençales, dont un critique disait : Mireille a fait pleurer les plus beaux yeux d'Arles et d'Avignon. «

Combien ces ligurines nous font regretter que l'art de la statuette en terre cuite ne soit plus cultivé en France !

A côté de M. Férigoule, il faut nommer l'imagier arlésien/M. Lelée, dont nous avons parlé dans notre grande édition.

Groupe d'enfants, par Cayol (Terre cuite du Musée d'Aix)

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