‹ Le costume en ProvenceChapitre 5 sur 18 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Jusqu'au XIX© siècle, on a trop négligé dans les études esthétiques la valeur de certains arts. Une hiérarchie artificielle et souvent injuste était étabhe dans leur domaine. D'abord, cette fâcheuse distinction entre les ouvriers d'art et les artistes :

décorateur de poteries ou de porcelaines, un modeleur de vases, un sculpteur de meubles, un bijoutier étaient seulement des ouvriers d'art, même s'ils produisaient des chefsd'œuvre ; Boule, Toro, Bernard Palissy et Benvenuto Cellini, c'était donc des ouvriers d'art ! Dans la catégorie des artistes, il y avait de nouvelles divisions et de nouveaux rangs. On n'aurait point osé louer, sur le même ton, un enlumineur de manuscrits

et un peintre de fresques ; un ciseleur d'ivoire et un sculpteur de bas-relief. Peinture, sculpture, architecture ne recevaient pas les mêmes hommages. L'éducation esthétique faisait considérer l'architecture comme un art particulièrement noble, comme un art nécessairement supérieur. Au regard du Parthénon, les merveilles de la statuaire tanagréenne semblaient presque des objets futiles.

Nous avons, aujourd'hui, fort heureusement rompu avec ces fâcheux errements. C'est un goût passionné pour l'exotisme — conséquence des expéditions lointaines et d'influences littéraires telles que celles des Concourt — qui, peu à peu, acclimata chez nous l'amour des arts, appelés injustement arts secondaires, de ces arts dont le but est de donner aux moindres détails de l'ameublement, aux bibelots, à la parure^ autant de splendeur et de soin délicat qu'aux lignes d'une façade, aux colonnes d'un temple, à la flèche d'une église. On s'intéressa d'abord aux bibelots japonais, aux éventails, aux petites statuettes d'ivoire, aux mille instruments de toilette, finement sculptés, dont se servent les élégantes d'Extrême-Orient. Puis, l'on s'aperçut que nous avions aussi chez nous des ornements, des parures, des colifichets tout à fait charmants.

Le Musée de Cluny eut plus de visiteurs et des visiteurs plus attentifs ; on admira les broderies des chasubles, les dessins des dentelles et cette curieuse collection de chaussures, si patiemment réunie.

Dans les salons de ces dernières années, les critiques ont remarqué avec satisfaction la place de plus en plus grande occupée par les expositions de bijoux, plaquettes et médaillons, reliures, terres cuites, ivoires, statuettes de

tout genre et de toute taille, et jusque des robes peintes. Ce fait est très important. Le costume est maintenant classé parmi les industries d'art, et c'est avec raison.

Ceux qui ont visité l'Exposition du Costume en 190a ont pu constater les trésors dont cet art était riche et dont nous pouvons voluptueusement jouir. Prenons l'Antinoé et les toilettes byzantines qui nous furent révélées au Musée Guimet, ou les soieries que Sada-Yacco fit admirer aux Boulevards, ou les costumes des dames que peignirent les enlumineurs du moyen âge, prenons les velours drapés par Raphaël dans son portrait de la Princesse d'Aragon ou la somptueuse diversité des habits groupés par Véronèse pour ses Noces de Cana, ou encore la robe de M"^® (jg Pompadour dans le pastel de La Tour, et nous verrons toutes les joies que l'œil peut trouver dans le chatoiement des étoffes, dans la variété et l'harmonie de leurs lignes. Ce plaisir n'est pas nouveau. Mais, jusqu'ici, on admirait, selon ses mérites, le talent du peintre ayant reproduit ces costumes, on oubliait trop le talent de celui ou de celle qui les inventa. Sait-on le nom de ces ouvrières qui « habillaient » la princesse d'Aragon et Madame de Pompadour ?

Un érudit, peut-être, un Masson, un Lenôtre, par une heureuse chance, mettront la main sur des comptes mentionnant le prix d'une robe et le nom de l'artisan modeste y figurera comme celui d'un vulgaire fournisseur. Mais la renommée, l'injuste faveur des hommes auraient laissé ce nom dans l'oubli. Aujourd'hui l'art du costume est officiellement reconnu : l'Exposition des arts de la femme, organisée par le journal ''le Gaulois" et l'élite de la société parisienne, nous donna récemment

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une magnifique suite de broderies et de dentelles, d'étoffes peintes, de délicieux accessoires ; le Musée de Cluny recherche les moindres spécimens des broderies, étoffes et dentelles anciennes ; le musée Galliéra institue des expositions spéciales pour ces arts. C'est une nouveauté, une excellente nouveauté. Mais comment expliquer que, dans le rapport sur l'Exposition centenale du Costume de 1900, le costume provençal soit entièrement passé sous silence ! M. Racinet, dans son immense ouvrage : «Le Costume historique», n'en dit pas un mot. Nous avons signalé l'influence exercée par l'exotisme sur le goût de la toilette et de la parure, et essayé de démontrer qu'après avoir éprouvé pour les bibelots ■et les étoffes des Japonais, des Chinois ou des Turcs, un engoûment, où le snobisme avait bien sa part, nos propres richesses sont enfin mieux appréciées. L'exotisme a eu d'autres conséquences. En nous présentant des formes d'art extrêmement diverses, il nous a habitués à une plus grande largeur de vues, et il nous a guéris de cette uniformité qui, par la faute de la centralisation, menaçait d'envahir notre art français.

Depuis que Louis XIV — conséquence logique de son esprit tyrannique — avait enchaîné, par de véritables liens d'or, les Beaux-Arts eux-mêmes, nous étions entraînés à suivre les goûts officiels et la mode de Paris. Mais l'on s'est aperçu des dangers de cette tendance servile. On a résisté au désir de centraliser jusqu'au goût artistique. Par réaction, nous sommes revenus à l'amour de la couleur locale, et bientôt nous l'avons exigée, pour éviter l'insupportable grisaille des œuvres anémiées par un mauvais académisme. La littérature, la peinture

nous donnent de cette évolution des exemples significatifs. En ces matières, la variété artistique — l'art peut-il exister dans l'uniformité ? — semble avoir gain de cause.

Ce qui nous intéresse surtout ici, c'est que le même fait, la même évolution, ou la même révolution du goût est en train de se produire pour le costume. On souffre de voir s'uniformiser le costume français et disparaître cet élément de pittoresque qu'étaient nos anciens costumes provinciaux. Le besoin de diversité, qui a fait triompher l'exotisme et la couleur locale, demande aussi que nous ne suivions pas dans toute la France, les modes des actrices parisiennes ou des catalogues du Bon Marché. Diverses sociétés se sont formées pour le maintien des costumes provinciaux. Nous avons eu des concours de coiffes normandes, de barbichets limousins, d'habits bretons ; des défilés d' Arlésiennes au Théâtre antique d'Arles. Au même moment, des érudits, des artistes, des patriotes s'occupaient, avec une admirable patience, de réunir, dans des musées, tous les anciens costumes portés par les habitants d'une même région. Dans un vieux manoir breton, à Kériolet, on reconstituait un intérieur du temps d'Anne de Bretagne ; à Quimper, le musée historique présentait, en un tableau d'ensemble, toute la variété des vêtements bretons réunis dans le défilé d'une noce; à Brives, c'était la vie limousine.

A Arles surtout se fondait, sous les auspices et sous la direction constante de Mistral, le Museon Arlaten, décrit avec tant de savoir par M"^^ Jeanne de Flandreysy et qui mérite de servir de modèle à tous les musées ethnographiques. Mistral y recueillait, y classait, y étiquetait lui-même, avec une sainte passion tous les restes pré-

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cieux du passé provençal. Comme l'a dit M"^^ Jeanne de Flandreysy :

« Le « Museon Arlaten », est véritablement le reliquaire de la Provence, le dépôt des choses anciennes et impassibles qui ont vu sourire, pleurer bien des nôtres. Intimes témoins du passé, seuls ces objets peuvent nous dire véridiquement, sans erreur et sans pose, ce que furent les besoins, les sentiments et même l'idéalité de nos pères. Il semble que dans l'intérieur de chacune de ses vitrines, ce soit emmagasinée un peu de l'atmosphère d'autrefois ; il nous paraît que tous ces personnages existent encore, se survivent dans l'air même qui fût propre à leur époque. Beaucoup en les voyant, croiront entendre, comme un posthume écho, l'inflexion des voix chères qui se sont tues... »

Cette tentative de Mistral ne resta heureusement pas isolée. Nous avons, dans Souvenirs du Passé, « Le Cercle Artistique de Marseille, » décrit le musée marseillais du Cremascle, et essayé de rendre un juste hommage à cet effort original d'art et de patriotisme local. Il nous est doux de mentionner ici un musée ethnographique qui, pour être au delà de nos frontières, nous paraît cependant toujours bien français. Nous voulons parler du Musée Alsacien de Strasbourg, où le visiteur contemple avec émotion, les larges ganses noires de nos sœurs de là-bas.

Ces musées présentent un intérêt rétrospectif pour l'artiste, l'historien et l'archéologue. Mieux que le Musée des Provinces du Trocadéro, ils nous donnent une image fidèle des costumes, des parures, de tous les détails des anciennes élégances. Et, par les sentiments de vénération qu'ils excitent en nous, ils nous portent à suivre la ligne tracée par nos ancêtres, à rester fidèles

aux caractères de notre race, et si bien que dans les pays même où ces musées sont établis — Alsace, Normandie, Bretagne, Limousin et Arlésie — on peut noter une renaissance et souvent un nouveau progrès, un perfectionnement du costume provincial.

C'est donc une œuvre pie — et une œuvre efficace — que de collaborer à ce mouvement, et à ces travaux de conservation et d'étude, à cette exaltation du passé régional. Notre livre n'a pas d'autre but. Il voudrait être un peu comme un Museon Arlaten en images pour tout ce qui concerne le costume provençal. Nous n'ignorons pas les difficultés de cette tâche et ne croyons point les avoir toutes vaincues. Mais il est bon déjà d'apporter modestement sa pierre à l'édifice même si, par endroits, il reste à construire, à parfaire la frise, à sculpter le fronton. Loyalement, nous marquerons les vides que nous n'avons pu combler, indiquerons les pistes où d'autres — plus heureux — pourront s'engager pour découvrir ce qui nous a été caché.

L'intérêt de semblables recherches est vraiment passionnant. C'est encore la parfaite historienne du Museon Arlaten qui a écrit : « La langue, les dogmes religieux, et le costume, voilà l'individualité vivante d'un peuple. L'habit de l'être physique est aussi le vêtement de l'être pensant. Pour le philosophe, le costume est non seulement une indication climatérique mais aussi, surtout une indication morale.

« Comment ne pas deviner la défiance des maris, quand on voit, par exemple, les femmes arabes se couvrir le visage et cacher jusqu'à leurs cheveux ? Ce détail de parure, est à notre sens, une révélation caractéristique des mœurs.

Il justifie du reste, le concept des constructions orientales, dont lei maisons sans fenêtres, ou à très rares ouvertures grillées équivalent, dans l'architecture du costume féminin aux trous de lumière, au laisser-passer du regard. Donc, les sentiments dans ce qu'ils ont de plus intimes et de plus troublants, comme aussi le courant des idées, l'atmosphère d'une époque, se trahissent dans la manière d'être de nos costumes. Le romantisme ne s'accuse-t-il pas un peu dans le gilet rouge — ou le pourpoint rose — de Théophile Gauthier," et dans les superbes redingotes à jupes de Barbey d'Aurevilly ? La longue chevelure des Francs, la tonsure des moines, les cheveux: rasés du serf, les perruques de Louis XIV, la poudre aristocratique et les Titus de 1790, ne nous révèlent-ils pas les grandes étapes historiques de la France ? Oui, l'habit de l'homme adhère si bien à ces mœurs, à sa façon de vivre, que, pour en changer l'esthétique, il faut une véritable évolution morale ou religieuse. A l'époque, nous dit Charles Blanc où les Saint-Simoniens, voulaient et croyaient fonder une religion nouvelle, on les vit revêtir un costume nouveau. »

En faisant l'histoire du costume provençal, nous ferons donc un peu l'histoire de l'individualité provençale, individualité complexe et difficile à définir, en raison des apports nombreux de races et de peuples venus de tous les coins de l'horizon. La Provence fut le jardin enchanteur que convoitèrent les Celtes et les Ibères, les Tyriens et les Phocéens, les Romains et les Goths, les Francs et les Arabes, les Catalans et les rois de Paris. Chaque invasion commence par des guerres, par des batailles sanglantes, quelquefois par de vrais carnages ; puis vient l'apaisement ; le vainqueur jouit délicieusement de sa conquête et s'attarde sous les

palmiers de Nice; sous les lilas, les lauriers et les roses Il abrite ses amours. Nous essaierons de marquer ces influences qui nous firent ce quetnous sommes Pieusement, en allant aux origines du costume, nous irons aussi aux origmes de la race. Avec une dévotion respectueuse nous mettons ces pages consacrées à la beauté provenu

M">e FRÉDÉRIC Mistral (Cliché Marchdeau, Arles).

çale, sous la protection de la Vénus d'Aries, notre déesse vénérée. Aubanel l'a priée en des vers immortels : « O douce Vénus d'Arles ! O fée de jeunesse ! ta beauté qui rayonne sur toute la Provence fait belles nos filles et sams nos garçons ; sous cette chair brune, ô Vénus i il y a ton sang, toujours vif, toujours chaud. Et nos jeunes filles alertes, voilà pourquoi elles s'en vont la poitrine découverte-

et nos gais jeunes gens, voilà pourquoi ils sont forts aux luttes des taureaux, de l'amour, de la mort,.. »

Nous remercions maintenant notre grand poëte Frédéric Mistral, de la trop flatteuse préface qu'il nous a consacrée et prions sa gente moulé de bien vouloir accepter la dédicace de cette étude, souhaitant qu'elle consente à laisser descendre sur elle, avec un peu de sa grâce, la bénédiction de son sourire...

DE FLANDREYSY

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