ASTARTE, APHRODITE, VENUS, SAINTE MARTHE
Ce serait pour le moment, une entreprise difficile — et au premier abord, quelque peu ridicule — d'étudier le costume provençal aux temps préhistoriques. Un pareil travail semble encore relever seulement de l'imagination des poètes et de la fantaisie des romanciers. Puisque sur cette époque, voilée d'un brumeux nuage, les efforts patients de la science n'ont projeté que de faibles lueurs, il est loyal d'avouer son ignorance et prudent de rester dans une sage réserve.
Comme vêtements, les premiers Gaulois portaient des peaux de bêtes attachées avec des épines durcies au feu. Ils se paraient la tête de plumes d'oiseaux, de feuilles, d'écorces d'arbres et se couvraient de tatouages bleus. Les femmes se faisaient tatouer comme les hommes ; nous avons peine à nous représenter cette étape de la civilisation et nous ne pourrions l'imaginer qu'en nous référant aux mœurs des derniers Peaux- Rouges ou aux charmes de quelque Vénus hottentote. Depuis, le goût a évolué, mais il est juste de reconnaître que le plaisir de la toilette, était déjà goûté par ces Provençales d'autrefois. Ce sont les sépultures qui nous
renseignent sur les élégances d'antan. On y trouve des silex de forme annulaire soigneusement polis, percés à leur centre d'un trou rond et régulier, qui servaient à constituer des colliers et des bracelets. Sur les coteaux entourant la ville d'Arles, on a découvert, dans des tombes des temps préhistoriques, un grand nombre de perles en or et en jais et des coquilles de limaçons trouées, provenant de colliers de femmes, tant il est vrai que les Arlésiennes ont toujours eu l'art de la coquetterie. Mais, quittons ce domaine, où, malgré l'ouvrage de M. Castanier, qui a mis à la portée de tous les travaux de ses savants prédécesseurs, le chemin serait, pour nous, beaucoup trop incertain. Les points d'appui sont plus sûrs et plus nombreux quand il s'agit des costumes portés dans la région provençale par les Liguriens, peu avant l'arrivée des colonisateurs grecs et des conquérants romains.
Diodore de Sicile nous apprend que les vêtements des Liguriens étaient faits de peaux de bêtes. L'apparition des tissus sera tardive chez les peuples du Midi de la Gaule, et ceux employés dans le pays provençal seront souvent importés de Grèce ou de Phénicie. Les Liguriens, ancêtres des Provençaux, faisaient au contraire, à l'origine, un très grand usage de peaux. Il leur était alors facile de s'en procurer en abondance : « Ces populations primitives, à la fois guerrières et pastorales, se nourrissaient presqu' exclusivement de viande. Les troupeaux et les armes étaient les seules bases de la richesse. On emportait les unes, on chassait les autres devant soi ; et les peaux de ces millions d'animaux fournissaient à des millions d'hommes des couvertures, des tentes
pour abri, des vêtements et même de véritables moyens de transport (i). Columelle nous a conservé, dans son traité d'agriculture (De Re Rustica) le détail des manipulations, qu'on faisait subir aux peaux, pour leur donner de la souplesse et de l'imperméabilité. Ces habits de peau furent d'ailleurs complétés par diverses étoffes, surtout dans les familles riches.
Les Ligures portaient à peu près les mêmes vêtements que les autres peuplades de la Gaule ; ce qui les distinguera bien vite, ce seront les emprunts faits aux usages grecs ou romains. Amédée Thierry nous dit dans son histoire des Gaulois :
« L'habillement commun à toutes les tribus de la Gaul • se composait d'un pantalon ou braie, très large chez les Belges, plus étroit chez les Galles méridionaux, d'une chemise à manches d'étoffe rayée, descendant au milieu des cuisses, et d'une casaque ou saie rayée comme la chemise ou bariolée de fleurs, de disques, de figures de toutes espèces et, chez les riches, superbement brodées d'or et d'argent : elle couvrait le dos et les épaules et s'attachait sous le menton avec une agrafe en métal. Les dernières classes du peuple la remplaçaient par une peau de bête fauve ou de mouton ou par une espèce de couverture en laine grossière, appelée dans les dialectes gallo-kimriques, linn ou lenn. Les Gaulois montraient un goût très vif pour la parure. 11 était d'usage que les hommes riches élevés en dignité étalassent sur leur corps une grande profusion d'or, en colliers, en bracelets, en anneaux pour les bras, anneaux pour les doigts et ceintures. »
Pour les Braga ou Bracca, nous en avons tiré nos
(i) Charles Lentheric, h Grèce et l'Orient en Provence, pp 79-80-
modernes culottes et le mot provençal hraio, nous est une preuve de cette origine. On appelait gallia-hraccata la partie de la Gaule, où ce vêtement avait pris naissance. De la saie rayée est venue la blouse de nos paysans. Enfin, on ajoutait quelquefois un manteau à capuchon appelé bardocucullus. Martial nous apprend que, de son temps, ce vêtement était très répandu en Saintonge ; il fut adopté des romains et se porte de nos jours encore dans le Béarn et les Landes. Légèrement transformé, il est devenu, au moyen âge, le capuchon des maires, le chaperon des bourgeois et, dans la Provence moderne, il a donné le caban des marins.
Les femmes portaient une tunique large et plissée jusqu'aux pieds ; les élégantes choisissaient la couleur rouge ou bleue et avaient soin d'échancrer légèrement l'étoffe de façon à laisser le haut de la poitrine découvert. Faut-il voir là une lointaine origine de la séduisante chapelle des modernes arlésiennes ?
Un tablier était attaché sur les hanches, des bouges ou bougètes, sortes de poches de cuir y étaient jointes; de plus, les femmes riches avaient un manteau de lin, de couleurs variées, s 'agrafant sur les épaules et qui, ouvert sur le devant était assujetti, à l'aide d'une laçure ou de courroies, fixées par des boutons.
Les hommes portaient les cheveux longs, flottants ou réunis en chignons sur le sommet de la tête ; les druides et les gens du peuple gardaient toute la barbe ; les nobles n'avaient que les moustaches, et les vergoberts, ou magistrats souverains, la soupoudraient de limaille d'or. Virgile nous dit, à propos de la surprise du Capitole : « Les Gaulois ont une chevelure d'or ; leurs
habits sont chargés d'or ». Strabon nous donne plus de détails. « Les Gaulois laissent croître leurs cheveux. Ils portent des saies, ils couvrent leurs jambes de hauts-dechausses. Leurs tuniques ne ressemblent point à celle des Romains ; elles sont fendues, descendent jusqu'aux cuisses et ont des manches. La laine des moutons de la Gaule est rude, mais longue ; on en fabrique cette espèce de saie à poils que les Romains appellent laena. Tous
Bracelet gaulois, tiré du Cabinet des Antiques (Bibliothèque Nationale de Paris).
ceux qui sont revêtus de quelques dignités portent des ornements d'or, tels que des colliers, des bracelets et des habits de couleur chargés d'or. » Autre part, parlant du caractère des Gaulois, le même géographe ajoute : « A la franchise, à la fougue, se joignent chez ces peuples, le défaut de sens, la fanfaronnade et le goût de la parure. Ils portent des bijoux d'or, chaînes autour du cou, anneaux autour des bras et des poignets...»
La coquetterie, était on le voit, le péchë mignon des Gauloises et même des Gaulois. Leurs chefs établis en Provence portaient, pour marques distinctives, . des anneaux et des hausse-cols d'une espèce de pierre oUaire très commune sur la côte du Var. On suspendait ces hausse-cols au-devant de la poitrine par deux courroies. La coiffure des femmes se composait soit d'une coiffe carrée fixée sur les cheveux séparés sur le front et rattachés sur le dos, soit d'un voile, cachant seulement une partie du front et qui, ramené sur le derrière de la tête, revenait couvrir les épaules et les seins. Les historiens nous ont conservé certains détails piquants sur la toilette féminine.
« L'écume de bière, écrit Thierry, passait pour un excellent cosmétique, et les dames gauloises, qui s'en lavaient fréquemment le visage, pensaient par là entretenir la fraîcheur de leur teint )>. Il y a plus, on savait déjà se teindre les cheveux, sans connaître encore le henné : les élégantes gauloises arrivaient cependant à un coloris très rare et très beau. La couleur à la mode était le rouge ardent et voici comment, sans doute, cette coloration était obtenue : ces jeunes femmes trempaient simplement leurs cheveux dans une eau de chaux, ou bien elles usaient d'un savon composé, suivant les uns, de suif et de cendres ; suivant les autres de graisse de chèvre, de cendres de hêtre et des sucs de diverses plantes. Le résultat devait être excellent, car les dames romaines se prirent d'engouement pour ces chevelures rouges, et achetèrent à grands frais des cheveux de femmes gauloises pour en faire des perruques. Les peuples les plus anciens du reste ont connu le savon.
11 en est question dans les livres sacrés, dans les auteurs grecs et latins et Pline le définit comme suit : Prodesl et sapo, Galliarum hoc inventum rutilandis capillis. Fit ex sebo et cinere. Optitmis fagino et caprino ; duobus modis, spissus ac liquidus.
On voit ainsi que le savon était considéré comme un produit pharmaceutique, et ce fut seulement lorsque l'usage du linge se généralisa, qu'il devint un produit industriel.
« Le vieil Orient, d'après M. Charles Lenthéric, a, dès les premiers temps historiques, rendu visite à la jeune Provence et nul doute que les Phéniciens, qui ont exploré anciennement la vallée du Rhône, n'y aient introduit en même temps leur langage, leurs dieux, leurs arts et leurs monuments. C'est par eux très certainement que les premiers Gaulois furent initiés au culte d'Isis et d'Osiris, et l'inscription phénicienne, gravée au-dessous du célèbre bas-relief de Carpentras est, à ce titre, une des plus précieuses que possède la Provence. L'inscription phénicienne est traduite par Millin ; tous les maris la trouveront très savoureuse :
« Bénie soit Thébé, fille de Thelhai, chargée des offrandes pour le Dieu Osiris. Elle n'a point murmuré contre son mari. Elle est resté pure et sans tache aux yeux d'Osiris. Elle est bénie par Osiris. »
Il est impossible que les Phéniciens n'aient pas introduit, sur les côtes méridionales de la Gaule, quelque chose de leur costume. Excellant dans toutes les industies, ils étaient orfèvres, bijoutiers, ornementistes, tisserands, teinturiers, etc. A ces titres ils furent les four-
nisseurs des Ligures et contribuèrent à augmenter leur goût pour la parure, les belles armes, un luxe même un peu tapageur. Nous ne pouvons malheureusement pas préciser quels étaient les vêtements portés par la Massalia phénicienne ; les figures sculptées sur les stèles funéraires sont le plus souvent informes et leurs habits ne se distinguent pas avec une suffisante netteté. Il est probable que ces statues représentent des divinités et non pas de simples mortels : d'ailleurs la plupart des personnages figurés sur ces stèles sont hideux, quelquefois obèses, toujours roides. Nous préférons vraiment voir en eux des dieux plutôt que nos ancêtres marseillais.
Il est fâcheux que, pour ces apports phéniciens, nous en soyons réduits à des hypothèses. Mais tout en faisant de nécessaires réserves sur la valeur scientifique des traditions provençales, relatives à cette émigration, il est certain que tout le littoral de la Provence a été orientalisé vers le XI© ou le XII^ siècle avant notre ère. Nous avons très peu de monuments figurés, relatifs à cette époque. L'histoire des Phéniciens est d'ailleurs ignorée en grande partie et c'est une véritable infortune : ce peuple qui avait inventé l'écriture alphabétique, et possédait livres et archives, ne nous est connu que par des découvertes, dues au hasard et presque inespérées, ainsi que M. E. Desjardins le regrettait en 1877, dans un rapport à l'Académie des Inscriptions des Belles-lettres. Les Grecs et les Romains, auxquels les habitants de Tyr cédèrent l'Empire du monde, semblent avoir craint qu'on sut trop bien quelle brillante civilisation avait précédé, sur les côtes phéniciennes, la fondation ou le développement d'Athènes et de Rome. Peut-être un
Bas-relief d'Aristarché
(Académie de Marseille).
jour, comme autrefois s'ouvrirent les tombeaux d'Ilion et de Mycène aux yeux de Schliemann émerveillé, une sépulture gallo-phénicienne nous dévoilera les mystères de la toilette composite où la pourpre tyrienne, le corail et les métaux précieux se mêlaient sans doute aux fourrures chaudes rapportées des chasses gauloises.
Mais l'influence la plus bienfaisante pour la Provence, ce fut par une grâce spéciale du ciel, le doux sourire de la Grèce. Dans son beau livre d' Anthinea, M. Charles Maurras, né aux Martigues, ce qui nous le rend plus sympathique encore, consacre quelques pages à cette bienheureuse invasion d'hellénisme. Qu'on relise sa lyrique description du bas-relief d'Aristarché.
Une poignée de Phocéens arrivés sur les côtes provençales y apporta toute la douceur, tout le goût, toute la civilisation de la Grèce.
Ils s'imposèrent aux Ligures par leurs qualités séduisantes ; ils agirent profondément sur ces Gaulois et en retour ne subirent que très peu leur influence. « Les Massiliens, nous dit Tite-Live, ont conservé purs de tout mélange et de toute imitation de voisinage avec les habitants de la Gaule, non seulement les inflexions de leur langue, leur accent, leur type, leur costume, mais leurs mœurs, leurs lois, leurs caractères », et Justin confirme cette assertion : « La civilisation grecque fut à ce point imposée aux hommes et aux choses, que la Grèce ne semblait pas avoir émigré en Gaule, mais plutôt, la Gaule semblait avoir été transportée en pleine Grèce ».
Les monnaies d'argent de Marseille sont presque toutes au type de Diane d'Ephèse. Le bas-relief d'Aristarché nous fait connaître quel était le costume des
femmes grecques, qui apportèrent à la Provence l'inestimable don de leur beauté. Par les monnaies, nous voyons comment les colons phocéens, établis à Marseille, aimaient à se représenter leur déesse favorite, comment ils disposaient sa chevelure et de quelles parures ils tenaient à l'orner.
Ces monnaies au type de Diane d'Ephèse, sortent bien des ateliers marseillais : « Le droit de battre monnaie était le premier de toute ville libre, et Marseille l'exerça pleinement, non seulement pour elle, mais à l'égard de la plupart de ses colonies, restées soumises aux lois de leur métropole ».
Voyons comment on représentait la déesse : « Le profil est toujours pur ; les cheveux ordinairement relevés au-dessus de la tête et maintenus par un diadème ; derrière la nuque, on voit le carquois et les flèches de la déesse. La coiffure et les ornements de la tête sont très variés ; les cheveux sont tour à tour noués avec des rubans, tressés avec beaucoup d'art, déroulés en boucles négligées, ou couronnés de feuilles d'olivier avec leurs baies ; le cou et les oreilles portent en général des colliers, des anneaux à un ou plusieurs pendants ».
L'art apporté par les Arlésiennes dans leur coiffure a été souvent loué. N'est-il pas un résultat de l'atavisme ? Comment du reste, cette tradition, ne serait-elle pas née dans un pays qui offrait de si parfaits modèles ? Les statues grecques que le sol d'Arles nous donna, comme un parterre donne des fleurs, sont , à ce point de vue, intéressantes à examiner. Lisez par exemple les lignes savoureuses que M"^® de Flandreysy a consacrées à la coiffure de la Vénus d'Arles dans son livre sur la :
« Vénus d'Arles et le Museon Arlatenn. Contemplez aussi la « Tête de femme au nez brisé » qui est au musée lapidaire d'Arles » (i).
Pomponius Mêla, qui écrivait sous le règne de Claude, nous dépeint encore Marseille comme une ville grecque et l'on peut noter en ce qui concerne le costume, une marque hellénique dans plusieurs spécimens de l'art gallo-romain surtout pour la coiffure, les boucles d'oreilles, les colliers.
Cependant le don le plus appréciable que nous fit la Grèce, c'est le sang même de ses enfants ; elle régénéra le vieux sang celtique, et, de cette union féconde fit sortir un ensemble à la fois délicat et fort qui fit la race provençale. M. Charles Lenthéric a conservé quelques pages suggestives à « la race grecque sur les bords du Rhône ».
Pour ceux qui voient dans les Celtes des peuples d'origine aryenne, « enfants de l'Asie, qu'une grande migration avait dépaysés et jetés dans l'Europe occidentale » cette rencontre des Grecs et des Provençaux ne constitue
FÉRIGOULE
Arlésienne an châle.
(i) Plusieurs statues de danseuses, malheureusement décapitées, des musées d'Arles et de Nîmes, sont à signaler comme témoignages de l'influence grecque.
"pas un croisement de races, mais une sorte de recon- ^' naissance et de reconsti-
tution ethnographique. Dès lors, les caractères communs de ces deux peuples de même souche doivent se fortifier, et la postérité, née de cette union, en sera frappée d'une marque ineffaçable. De là l'incontestable supériorité des filles d'Arles, héritières particulièrement favorisées des ancêtres hellènes.
Une remarque s'impose pour la confusion des hommes, et la joie maligne des Arlésiennes; la beauté grecque existe à Arles; mais elle existe surtout chez la femme. Le proverbe dit lui-même :
Arle per li fiho, Tarascoun per li garçoun. Cette observation a été faite par Roget de Belloguet, dans son Ethno génie gauloise. Avec humilité les Provençaux doivent renoncer à se croire des Adonis ou des Apollons ;
ils se consoleront, il est vrai, facilement en pensant
Statuette de Taxagra
qu'ils peuvent cependant courtiser les belles Arlésiennes.
Les Arlésiennes ont, en effet, un magnifique patrimoine qu'elles tiendront à honneur de conserver jalousement à leur postérité. Cette beauté et cette élégance héréditaires constituent de royaux privilèges, donnent aux femmes de la région d'Arles une supériorité marquée sur l'ensemble de la population féminine des villes d'origine volke, cavare, salyenne ou allobroge.
Cependant, il nous a toujours paru injuste de dédaigner les autres Provençales et de trouver à Narbonne, à Nîmes, à Avignon, à Carpentras, à Orange, à Valence, ce qu'un auteur difficile et peu galant, appelait des signes de dégénérescence manifeste. L'Orient étendit son influence en dehors du territoire d'Arles.
Mais, pour en revenir à l'infériorité plastique de l'homme, dont nous parlions tout à l'heure, il ne faudrait pas abuser de l'antithèse entre Arlésiennes et Arlésiens. Dans la cité de Constantin, parmi les vieux métayers qui font leur partie au café ou se promènent sur les lices, on rencontre fréquemment des têtes sénatoriales, impériales même, qui rappellent les faces des Vespasiens, et des Dioclétiens. Comme prototype arlésien voyez le peintre Réattu et, comme beauté masculine provençale, évoquez la silhouette de notre grand Maillanais, sa tête régulière comme une médaille antique, expressive comme un camée moderne, et la belle et noble figure de Félix Gras :
« Ah ! Parisiens, avait bien raison de s'écrier Alphonse Daudet, comme le poète de Maillane est venu chez vous montrer Paris à sa Mireille, et que vous l'avez vu dans vos
salons, ce Chactas en habit de vHle, avec un col droit et un grand chapeau, qui le gênait autant que sa gloire, vous
Le peintre arlésien Réattu.
avez cru que c'était là Mistral... Non, ce n'était pas lui. Il n'y a qu'un Mistral au monde, celui que j'ai surpris
dimanche dernier dans son village, le chaperon de feutre sur l'oreille, sans gilet, en jaquette, sa rouge taillole catalane autour des reins, l'œil allumé, le feu d'inspiration aux pommettes, superbe, avec wÊÊÊÊiSI^KBKKÊiBÊÊÊÊ^ÊÊÊÊIÊÊ^Ê bon ^^^^I^^^^^^^^^^^^^^^^IHH gant comme un ^^^^^|^|HHH^9|^^^^^HH^H pâtre grec et ^^^^^^BI^^ÊbÊ^Êk^^^^^^^^^ marchant à ^^^^^^^^^B^I^r^S^^^^^^^^^B grands pas, les ^^^^^KBj^^B^n^^Ê^^^ÊÊ^^^^M mains dans ses ^^^^^^^Hr^- '^ ^^^^^^^^^Hl poches, en faisant ^^^^^^^V \ i^^I^HH des vers... ^^^^^^^M '^^^^HH
Le Mistral de ^^^^^^ft É^fàl^- ^f^^^K^m
Théodore Ri- ^^^^^ÊbÊÂm I ^^^^^H
vière bien que ^^^^HHR^ " ' ^^^^1
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leur de Mireille. py^diric Mistmi, par Théodore rivière. Ce Mistral n'est
plus le Mistral d'Hébert, au front rempli de rêve ; ce n'est pas davantage le Mistral de Félix Clément, au masque magnifique, sur lequel la vie ne semble pas encore avoir laissé d'empreinte ; non c'est un Mistral
dans le fruit de l'âge et dans la maturité du génie. Le chantre provençal a été pris sur le vif par Théodore Rivière, dans son allure la plus caractéristique et en même temps dans son geste le plus familier. Sur une des places d'Arles cette statue fixera pour les siècles futurs la figure du maître de Maillane.
Les Romains tant qu'ils ont occupé effectivement la Gaule, ont exercé une influence plus forte et plus étendue que les colons grecs, mais ils s'imposaient brutalement; ils n'avaient pas les caressantes sollicitations des fils de Phocée et leur charme irrésistible.
Sauf à Marseille, où l'on resta fidèle aux mœurs grecques, la Provence adopta la toge et la chlamyde. On y porta aussi le pallium qui, avant de devenir un vêtement ecclésiastique, était un manteau carré, fait de soie et d'une autre étoffe précieuse, attaché sur l'épaule gauche et relevé de l'autre côté pour laisser libre la main droite. Souvent on combinait le costume national avec les habits romains : c'est ainsi que fut inventée une saie-chlamyde. Le costume national, proprement dit, se réfugia chez les druides et dans les bois, pour ne reparaître que beaucoup plus tard dans la blouse des paysans, la robe des moines ou le manteau des bergers.
Lorsque le christianisme pénétra en Gaule, il lutta contre le luxe excessif introduit par les Romains et qui s'était, au gré des prédicateurs, trop bien acclimaté dans la Gaule méridionale. C'était encore l'influence orientale qui reparaissait, amenée dans leurs fourgons, par les généraux et les proconsuls, mais l'influence orientale dans ce qu'elle avait de corrupteur, de mou,. de dépravé.
M. Charles Maurras émet à ce sujet une opinion moins paradoxale qu'elle paraît au premier abord : « On discute beaucoup, dit-il, des services que Rome rendit au monde. Je reprends qui les nie, mais je blâme qui les célèbre. Rome a propagé l'hellénisme et avec l'hellénisme, le sémitisme et son convoi de bateleurs, de prophètes, de nécromans agités et agitateurs. Quel manque de discernement chez ces préteurs et ces proconsuls. Non seulement ils ne surent point distinguer l'hellène pur de l'hellène contaminé, mais ils poussèrent à la contagion de l'Asie ». Pour commenter ce jugement, l'auteur d'Anthinea nous raconte, après Plutarque, l'histoire de la devineresse Marthe et de Marins.
Mais c'est là un des petits côtés de la pénétration latine. La Provence doit certainement beaucoup à ses conquérants, même pour le goût et pour l'art. Rome apprit aux Provençaux la technique des métiers de luxe. Bien vite les Gaulois se firent remarquer pour l'habileté dans la manipulation des métaux, ainsi que dans l'art de tisser et de brocher les étoffes. Dans le Midi, Marseille, Arles, Narbonne, Agde, Antibes, Fréjus et Aigues- Mortes étaient alors les principaux centres du commerce. On y voyait des collèges d'artisans dont quelques-uns non seulement étaient des hommes libres, mais avaient même été admis dans l'ordre équestre. Parmi eux, nous relevons des argentarii (orfèvres) des iharharicarii (fabricants d'ornements en fils d'or) des hlattiarii (teinturiers), des spéculant (miroitiers), des fullones (foulons), des scasores (tailleurs), des pelliones (pelletiers) etc....
On travaillait aussi à la confection des vêtements et objets de toilette dans des sortes d'ateliers publics
OU d'ouvroirs, que l'on appelait gynécées, parce que le plus souvent^ on n'y admettait que des femmes.
De ces vêtements romains et gallo-romains, que nous
est-il resté ? On a sou- ' vent dit que les Arlésien-
nes avaient appris, de leurs lointaines aïeules, l'art de se draper dans leurs vêtements. Mais un historien d'Arles observe avec finesse que la draperie à V antique est très différente de la draperie à la Provençale. Le péplum ou la palla des Romaines, retenus par des agrafes, se plaquaient contre le corps, lorsqu'on était en marche. Le chale ou le manteau des Arlésiennes ne sont pas flottants; ils sont simplement posés sur les épaules et serrés aux flancs, par un mouvement du coude. La ligne du vêtement arlésien est parfaite par elle-même. Il est soigneusement ajusté. La ligne du vêtement romain empruntait souvent sa beauté au dessin élégant du corps , qu'un coup de vent venait souligner avec à-propos.
Arlésienne au voile
Il y a beaucoup plus d'art dans le costume arlésien.
Une survivance certaine du costume gallo-romain, c'est le voile blanc de mousseline, que les Provençales' portent quelquefois encore aux enterrements, aux processions ou pour la communion. Ce voile entoure la coiffe, se drape au-dessus du front et sur les épaules. Il est très semblable au fiammeum nuptial des Romaines. Cependant, comme l'a noté M. Bourrilly, le fiammeum entourait tout le corps de la tête aux pieds, tandis que le voile arlésien retombe seulement jusqu'à la ceinture.
Si nous visitons les musées de la France méridionale pour y trouver des traces du costume et de la parure à l'époque gallo-romaine, c'est surtout à Nîmes, et à Arles que nous devons guider nos pas (i). A la Maison Carrée de Nîmes, nous trouverons de nombreux objets de toilette ; d'abord des pièces en os, boîtes à parfums cylindriques, extrémité de fuseau, épingles à cheveux, dont une des plus jolies porte une Vénus, aux formes sveltes, d'un travail très fin, un collier de perles d'ambre, des bagues, des ustensiles de bains, des pendeloques, des broches, etc.. Dans un tombeau d'enfant, on a trouvé un petit rat sauteur en os. M. Hippolyte Bazin, dans son Nîmes gallo-romain rapproche ce petit rat des grenouilles sauteuses, que l'on voit dans nos modernes bazars. Nous serions plutôt portés à mettre en regard les souris rouges qui ornaient les bagues provençales, en verre filé, appelé hago d'aï. Nous trouverions-nous en présence d'une croyance populaire, dont le sens nous échappe, et la figure de la souris serait-elle, dès les ori-
(i) Voir notre ouvrage sur Ntmes, dans la Bibliothèque Régionaliste. Bloud et G'^, éditeurs, Paris, 1907.
gines mêmes de Nîmes, un talisman magique ? Depuis cette époque, des animaux, souvent moins gracieux, ont été promus à la dignité de porte-bonheur.
Pour le costume, nous avons, dans la même ville le bas-relief de la marchande de fleurs ; cette sculpture a peut-être un caractère funéraire, mais c'est probablement l'enseigne de la marchande. Nous y voyons une femme assise, devant un comptoir, avec un objet indéterminé à la main, l'inscription est tout à fait charmante : « Je ne vends mes bouquets qu'aux amoureux ».
Le costume gallo-romain est, d'ailleurs, plus nettement indiqué par quelques autres pièces du musée archéologique de Nîmes. Dans le cippe funéraire de Caesonia-Horaea (i), la coiffure se voit encore nettement et montre que les cheveux divisés en deux bandeaux, sont retenus sur le haut de la tête, par une résille. Le buste de Cintia Honorata, porte une coiffure pyramidale, formée de boucles de cheveux étalées sur sept rangs. Si nous en croyons un épigramme, c'était la mode que suivaient les dames romaines du temps de Martial. Dans un autre tombeau, figurent les bustes de deux femmes ; celle de gauche avec un voile qui tombe en arrière sur les épaules ; celle de droite, coiffée en cheveux, porte des boucles d'oreilles.
Nous passons sur plusieurs tombeaux qui représentent soit des familles nîmoises (Tombeau des quatre bastes et tombeau des neuf bustes), soit des fonctionnaires ou magistrats. Celui de Licinia Flavilla, flami-
(i) On peut consulter à ce sujet E. et F. Germer-Durand et A. AUmer, Musée de Nîmes, collection épigraphlqiie , ainsi que Hippolyte Bazin, Nîmes gallo-romain. : ,
nique augustale, femme du tribun légionnaire Sextus Adgenius Macrinus, nous montre un spécimen intéressant de coiffure. C'était une prêtresse chargée de sacrifier sur les autels des princesses divinisées. Son costume n'a rien de particulier ; il est celui d'une grande dame romaine. La coiffure composée de boucles qui s'étagent en diadème, est recouverte, à la partie postérieure, d'une sorte de bonnet en tissus tuyauté ; des bandelettes, également tuyautées, lui retombent de chaque côté du cou. Un autre tombeau, non moins curieux, est celui du sévir augustal Lucius Julius Hesychus et de sa femme. M. Bazin le décrit très nettement :
« Lucius Julius Hesychus est assez avancé en âge ; sa figure est ridée ; son air maussade est accentué encore par la malencontreuse cassure de son nez. Il n'avait pas abandonné toute prétention à l'élégance et ses cheveux sont soigneusement ramenés sur le front. Julia Thallusa paraît bien plus jeune et d'ailleurs fort coquette : sa chevelure abondante est partagée en deux nattes formant bandeaux en avant ; elle porte de grandes boucles d'oreilles. Tous deux appartiennent à la famille Julia Thallusa ; peut-être elle était l'affranchie d'Hesychus, le vieux barbon aurait épousé son esclave. »
Les Alyscamps renferment des tombeaux qui auraient fourni, pour notre étude, des documents importants ; on sait quelle stupide dévastation nous en prive. Quelques débris ont été recueillis au musée lapidaire d'Arles.
L'introduction du christianisme dans la Gaule méridionale eut tout naturellement une action sur le costume qui, dans toutes ses variations, reproduit l'évolution des mœurs.
Toutefois, les chrétiens ne se distinguaient pas des autres citoyens par une forme ou une couleur particulière de leurs habits ; comme les juifs le feront pendant longtemps, dans un grand nombre de villes. Les chrétiens par austérité, se contentaient de renoncer à certaines parures trop riches et à la trop grande mollesse des étoffes précieuses.
On a beaucoup médit de l'influence chrétienne dans les ruines du théâtre d'Arles. Si le christianisme n'avait eu que ce rôle destructeur, il faudrait, en effet, regretter son développement en Gaule. Mais ce serait une vue singulièrement étroite que de voir dans le prosélytisme chrétien les seuls excès de quelques fanatiques. Les mœurs provençales avaient dû souffrir de la corruption grecque et romaine ; les représentations du théâtre d'Arles étaient plus souvent de simples bacchanales, très rapprochées de nos exhibitions de café-concerts .Un orientalisme dépravé envahissait la parure, le costume et toute la vie provençale. C'est alors que pour la santé de notre pays, de cet Orient messager de mollesse et de vices, arriva la salutaire réaction chrétienne. La venue de sainte Marthe corrigea les excès apportés de Syrie par la devineresse Marthe. Mistral qui est toute sagesse, a très bien marqué cette situation dans le onzième chant de Mirèio où les Saintes Maries racontent à la malheureuse héroïne leur arrivée dans Arles. Il est triste de voir s'écrouler des idoles ; mais à leur place, se lève une figure plus belle encore dans sa mélancolie ; c'est la figure du sacrifice, du dévouement, de la pénitence, de la charité fraternelle et, « plus belle que leur Vénus transie, la Magdeleine voilée d'un nuage de larmes ».
La différence des mœurs ne peut se marquer, dans le costume, que par une grande simplicité. Les chrétiens furent, en effet, longtemps persécutés. Forcés de célébrer leur culte en secret et de dissimuler le but de leurs réunions, ils devaient, à plus forte raison, éviter de se faire reconnaître par leurs habits. Ceux des disciples du Christ qui inaugurèrent en Gaule la vie monastique, adoptèrent l'humble costume des paysans ; c'était l'ancien costume des ancêtres gaulois que l'arrivée des Romains avait exilés au fond des campagnes, et souvent dans les retraites de la forêt.
Pour marquer quels étaient les genres de costumes portés dans la Gaule romaine après l'introduction du christianisme, M. Louandre écrit :
« D'une part, tout le luxe de la civilisation romaine, de l'autre, toute la simplicité du renoncement chrétien. Dans les campagnes, l'ancien costume gaulois ; dans les villes, quelques traditions de ce costume combinées avec les modes romaines et dominées par elles ; dans la Société civile, des chrétiens habillés comme des païens ; dans la société religieuse, des prêtres habillés comme des laïques et des moines habillés presque comme des Celtes. »
Sous cette action combinée de l'élégance orientale et des mœurs chrétiennes, peut-être aurions-nous vu, dès lors, l'épanouissement d'une civilisation parfaite où l'art n'aurait plus inquiété la décence, où la douceur grecque se serait facilement transformée en charité. La fusion de ces deux états d'esprit fut troublée et ralentie par l'arrivée des Barbares du Nord.