‹ Le costume en ProvenceChapitre 7 sur 18 · LES BARBARES · texte numérisé non relu

LES BARBARES

L'apparition des « Hommes du Nord » a toujours été funeste à la Provence ; les Goths empêchèrent une lente et bienfaisante pénétration de notre pays, jusqu'alors imprégné de l'esprit latin et oriental, par la sève nouvelle et génératrice du christianisme ; la chevauchée insolente et brutale de Montfort arrêta la civilisation des troubadours ; la centralisation de Louis XIV et de Napoléon détruisit notre vie locale ; enfin, les modes parisiennes travaillent, de nos jours, à faire disparaître la coiffe et le ruban. On a souri de certaines récriminations provençales contre les Français du Nord, les Franchimans ; mais vraiment, aux yeux d'un observateur impartial, quelles sont les faveurs septentrionales, dont la Provence devrait se montrer reconnaissante ? Pour la période commençant au V® siècle, nous lisons dans la « Statistique des Bouches du Rhône » :

« L'arrivée des peuples barbares, les guerres et la dépopulation qui en furent la suite, répandirent dans toute la Provence la misère et la confusion, Le commerce et l'industrie avaient disparu. Chacun se vêtit de ce qu'il trouva 50US la main ; et le peuple retombé dans la même barbarie

dont les Phocéens l'avaient retiré, se trouva trop heureux de reprendre les vêtements de ses pères. Le clergé seul conserva l'habit romain et se le rendit exclusif. La noblesse qui n'existait que par les armes, négligea les habits pour l'armure. »

Ces assertions ne sont pas tout-à-fait inexactes, mais elles sont trop synthétiques. Les influences subies par le costume provençal, depuis les premières invasions jusqu'au XI I^ siècle, sont beaucoup plus complexes. La plupart furent funestes ; quelquefois cependant on aurait pu tirer parti du passage de ces étrangers.

Au début du V^ siècle, le ralliement au costume romain était à peu près général. Sidoine Apollinaire décrivant un repas offert à l'Empereur Majorien par un simple citoyen d'Arles, nous le représente comme les festins qui se donnaient à la même époque à Rome, dans les demeures des plus importants personnages de l'Empire.

A ce moment, dès le début du V^ siècle, les premiers barbares arrivent en Provence. Ce sont les Visigoths, puis les Burgondes : ils y commettent de lamentables dégâts et se partagent le pays. La Provence occidentale comprenant Avignon, Apt, Manosque et Sisteron appartint aux Burgondes ; la Provence orientale fut aux Visigoths. Mais ces barbares bouleversèrent bien moins qu'on ne croit les mœurs gallo-romaines. Ils furent séduits par cette civilisation et, si dans leurs expéditions ils n'abandonnèrent pas leur sauvagerie, ils surent du moins goûter le luxe romain et en jouir souvent avec une volupté raffinée. Voyez par exemple les noces d'Ataulfe et de Placidie. C'est à Narbonne, au mois de janvier 413, que se célébraient ces noces, dans la maison d'Ingénus,

principal citoyen. Sous un portique décoré à cet effet, selon l'usage romain, Placidie était assise avec l'appareil d'une Reine ; à côté d'elle, Ataulfe, couvert de la toge, est complètement vêtu à la romaine. Parmi les divers présents apportés par ce personnage à son épouse, figurent cinquante jeunes garçons, habillés de vêtements de soie, portant chacun deux larges coupes en forme de disque : l'une d'elle est pleine de pièces d'or et l'autre de pierres précieuses, provenant du pillage de Rome. On dirait d'un symbole

L'appellation de Barbares a fait illusion sur le degré de civilisation que pouvaient avoir les envahisseurs ; ils n'étaient ni aussi ignorants, ni aussi grossiers qu'on s'est plu à le répéter. L'orfèvrerie des Visigoths, telle qu'elle est après leur contact avec l'Orient, fait l'admiration des artistes.

En 1858, dans le petit champ de Guarrazar, à dix lieues de Tolède, on découvrit tout un Trésor d'orfèvrerie des Visigoths. Le plus remarquable spécimen de cet art est une « couronne votive » destinée à être suspendue, selon l'usage du temps, dans un lieu saint, la couronne de Recesvinthe, qui régna sur les Goths d'Espagne de 653 à 672.

L'influence des Visigoths ne fut d'ailleurs pas très grande ; ils s'adaptèrent insensiblement aux habitudes gallo-romaines. Leur passage eut cependant pour effet de disperser les fonctionnaires romains et la société de culture toute romaine et, en interrompant aussi l'importation latine, de provoquer une sorte de retour aux vieux usages gaulois. Dans le peuple, on ne se para plus avec la même exactitude des vêtements importés par les

administrateurs d'au delà des Alpes. Les fabriques provençales reprirent d'anciens modèles, préalablement un peu délaissés. Une lettre écrite par le pape Pelage en 556 à l'évêque d'Arles, est très significative. La fabrication des étofïes. était,, on le sait,. une industrie monastique. Saint Eucher et plusieurs évêques de la Gaule méridionale tirèrent des ressources considérables de ce travail. Or, au moment où l'Italie venait d'être ravagée par les guerres continuelles, le pape s'adressa à l'évêque d'Arles en lui disant : « Achetez-moi des saies en forte laine (saga tomentaria) , des tuniques blanches, des capuchons, des tuniques sans manches et autres vêtements qui se fabriquent dans votre Province ». Ainsi l'Italie devenait un moment tributaire de la Provence pour les vêtements, pour ceux au moins d'usage populaire ; parmi les habillements demandés par le pape aux fabriques d'Arles, on remarquera les saies et les capuchons d'origine gauloise. Impossible de préciser ce qu'étaient les tuniques, dont nous voyons ici la mention ; mais ces « tuniques sans manches » pouvaient être l'ancien vêtement de dessous des Celtes.

En l'année 512, saint Césaire fit aux Alyscamps la dédicace solennelle d'un monastère, dont sa sœur Césarie fut la première abbesse. L'évêque d'Arles rédigea lui-même la règle du couvent ; il y est dit qne les vêtements des religieuses doivent être simples et de laine blanche ; il n'était pas permis d'en porter de noirs ou d'autres couleurs (Article XII). L'article VII de la Récapitulation donne la dimension de la coiffure : un pouce et deux lignes de hauteur : cette dimension était de plus indiquée sur les exemplaires de la règle, par une

ligne tracée à la marge. Les religieuses occupaient une partie de leur journée à des travaux de coutures ; elles faisaient en particulier des garnitures de robe ; mais celles en fils d'or nommées ornaturae étant très élégantes, saint Césaire interdit à ses religieuses d'en broder ou d'en porter. Le testament lui-même de l'évêque d'Arles va nous donner des indications sur les costumes de son temps.

« Le saint et digne évêque qui me succédera à moi indigne, dit-il, pourra disposer de tout ; mais, s'il le trouve convenable, qu'il garde pour son usage les ornements de Pâques qui m'ont été donnés, ainsi que ma chasuble de velours « ma tunique et la meilleure robe de chambre que je laisserai ». Il voudra bien distribuer à mes serviteurs, soit clercs, soit laïques, ou bien leur ordonner de se partager mes autres vêtements, à l'exception de mon petit « manteau... » Je lègue à la servante de Dieu, l'abbesse Césarie, le « grand manteau » de chanvre qu'elle-même a confectionné ; au prêtre Léon, mon manuterge ; à Monseigneur Cyprien, évêque, un a manteau et ma meilleure ceinture. »

La Gaule méridionale ne put pas subir profondément l'influence des Francs. Toutefois, trop souvent les armées du Nord descendirent vers la Méditerranée pour qu'il n'y eût pas quelque pénétration. Les femmes franques avaient deux tuniques, décorées de bandes et serrées par une ceinture. La tête et les épaules étaient recouvertes par un voile brodé, tel que l'une des figures féminines du sarcophage de saint Genest, à Trinquetaille. « On sent, écrit un historien, que le christianisme a passé par là et qu'il a pour ainsi dire enveloppé la femme dans sa pudeur ». Ce voile des Franques a-t-il quelque

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influence sur le châle des Arlésiennes ? il serait bien téméraire de l'affirmer.

Le passage des Ostrogoths dut laisser aussi quelques traces. On connaît le portrait que Sidoine Apollinaire a tracé de Théodoric. Il note comment ses oreilles sont couvertes par ses cheveux séparés et tressés à la manière des barbares. Les Ostrogoths se faisaient friser, ils ne portaient pas la barbe, mais les favoris. Les Provençaux regardaient passer tous ces peuples et prenaient à chacun quelque trait, sans renoncer à leurs usages locaux. Un document emprunté à la « Vie de Louis le Débonnaire » nous prouve que, dans la Gaule méridionale, le costume particulier avait résisté à tous ces bouleversements. Lorsque ce Prince obéissant aux ordres de son père, vint le trouver à Paderbon, il était suivi d'une troupe de jeunes gens de son âge et revêtu de l'habit gascon. Il portait le petit surtout rond, la chemise à manches longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les bottines et le javelot à la main.

Mous avons signalé l'orfèvrerie recherchée des Visigoths. Ce goût fut commun à tous les barbares qui traversèrent notre pays. Déjà, dès 567, lorsque Galswinthe, fille du roi des Goths, fut amenée d'Espagne pour épouser Chilpéric i®^, elle faisait son entrée dans les grandes villes sur un char de parade, élevé en forme de tour, et couvert de plaques d'argent.

Dans son « Histoire du Costume et de T Ameublement )> M. Charles Louandre résume ainsi la période finissant environ au VIII^ siècle :

« Une lutte constante entre les modes barbares et les modes romaines, la prédominance de ces dernières dans

les costumes d'apparat, la séparation du costume laïque et du costume clérical, un goût singulier et tout à fait barbare pour le clinquant et, comme caractère distinctif , une sorte de culte pour la chevelure ; tels sont les points saillants de l'histoire du costume sous la période mérovingienne. »

Vers la fin de cette période, une autre influence, négligée par M. Louandre, est, pour la Provence, de principale importance. Nous voulons parler du séjour des Arabes dans la Gaule méridionale.

A cette époque en effet, les Sarrasins ou Maures d'Espagne, vinrent montrer pour la première fois leurs turbans et leurs banderoles sur les bords du Rhône.

Cette invasion a laissé d'ineffaçables souvenirs dans le pays provençal. Nos chansons populaires parlent souvent des Maures et, dans toute la Provence, on vous montrera des ruines dont la tradition rend les Sarrasins responsables. Mistral a, sur cette invasion, quelques pages très dures. ''

« Il y a de cela onze cent quarante ans ; depuis plus de cent ans, notre Provence était tranquille lorsque soudain on entendit dire que ce n'était plus du Nord cette fois que venaient les barbares, mais du Midi, une invasion horrible, épouvantable, menaçant nos villes et nos champs. Les peuples qui venaient étaient les plus puissants à cette époque. Partout où ils avaient passé, il ne restait rien que misère, ruines et désolation : allez à Orange, et il vous semblera que vous voyez encore les flammes courir sur les hautes murailles de son cirque. Si vous voulez, à Avignon trouver des traces de leurs ravages, fouillez un peu la terre autour de l'église de Saint- Agricol, ou sur la place de

l'Horloge, vous en trouverez, qui sait combien. A Arles, vous verrez les tours sarrasines des Arènes. Ils ruinèrent t-ellement Marseille et Toulon, qu'il n'y a rien, plus rien d'antique, et ils enlevèrent tant de pierres aux remparts de Fréjus, à ses Arènes et ses autres monuments, que ce qui en reste ne ressemble plus qu'à de vieilles roches entassées... ))

Et le poëte énumère complaisamment toutes les horreurs qu'auraient commises les Sarrasins.

Maudissons ce temps de guerre cruelle mais n'ayons pas pour les Maures d'excessives sévérités. Il ne faut point oublier que les Musulmans étaient singulièrement en avance pour leur civilisation ; nous les verrons du VHP au Xe siècle, à une époque ou les nations de l'Europe occidentale étaient encore, au point de vue scientifique et littéraire, dans un sommeil presque complet, élever des monuments sompteux, développer des écoles florissantes, dans lesquelles on traduisit, en leur langue nationale, les œuvres d'Aristote, cultiver la poésie, enseigner et perfectionner la médecine, les mathématiques, l'astronomie et toutes les sciences. Si bien qu'on peut se demander si l'expulsion des Sarrasins fut vraiment un bienfait pour la Provence. Ce fut Guillaume I^^', comte d'Arles, qui, par la destruction de Fraxinet, chassa définitivement les Maures de la Gaule. Mistral, tout à l'heure si impitoyable pour les Musulmans, s'est livré, à ce sujet, à une boutade qui rétablit peutêtre la vérité. M. André Godard nous la rapporte : « Chez Mistral lui-même, dit-il, l'étrange complexité ! Comme tant de catholiques du midi, il tient pour les Albigeois contre Montfort. Mais il y a mieux. Barrés lui prête ce

propos : « Ce n'est pas Charles Martel, c'est le Comte d'Arles qui défit les Sarrasins. Avons-nous eu raison ? Nous aurions peut-être des Alhambras. » M. André Godard ajoute : « Déconcertante parole chez le poète des Isclo d'Or et de tant d'Odes ou sont exaltés les Provençaux fidèles à leur foi dans les fers barbaresques, et malmenés les renégats qui acceptèrent le turban et les voluptés de l'Islam. » Nous n'aurons pas les mêmes étonnements.

Chez tout Provençal, n'y a-t-il pas un Oriental qui sommeille ? Il est vrai que nous possédons toute une littérature hostile aux Sarrasins : « lou Renégat », par exemple, ou bien cet épisode de la « Desnarrado » de Saint-Sauvaire, conté par le félibre marseillais Louis Astruc.

Mais il y a une littérature bien plus considérable à l'éloge des Sarrasins. Ces quelques lignes en donnent une idée très exacte : « Je sais bon nombre d'écrivains possédés par le souvenir, sinon par l'atavisme des Orientaux de Provence. Aubanel, qui prétendait descendre d'un capitaine byzantin — ■ déjà grec lui-même par son génie provençal et plastique — a écrit un drame, encore inédit, sur les Rauhatori maugrabins, et maintes fois, dans ses Fiho d'Avignon, il a vanté l'œil de velours, lou gauhi de Mouresco des Arlésiennes. Félix Gras a chanté, dans son admirable Romancero populaire, le « Roi des Sarrasins » aimé des Provençales, la pauvre nonne « Blanche de Simiane » qui s'est tuée pour son émir, et les deux forbans de la légende, ravisseurs galants des filles de Camargue... Il a lui-même l'ardent visage d'un Arabe d'Espagne, teint fauve, œil brillant, poil de

jais : un type très frappant dans sa famille et fréquent à Mallemort, son village natal. Albert Arnavielle, le poète alaisien, à qui son farouche enthousiasme et sa face brune et osseuse ont valu ce surnom : VArahi, constate, lui-même son hérédité maugrabine : « Bien souvent sur la branche — domine le sujet greffé ; — en moi éclate le sang de l'ancêtre bronzé — et il me reste à la gorge — comme un remords musulman. » L'obsession n'est plus un remords chez Paul Arène, qui voit du Sarrasin partout. Elle lui a, du moins, servi de prétexte à écrire ce délicieux roman romanesque : « La chèvre d'Or », où l'Orient grec et arabe de la Provence se révèle dans la rêveuse et fine ingénuité de ces personnages. » Et pouvons-nous oublier Louis Astruc et enfin Alphonse Daudet, dont le beau type oriental — ainsi qu'il est facile de le constater par le portrait de Carrière — est si caractérisé.

Nous ne pouvons qu'approuver les lignes suivantes où nous trouvons une explication toute naturelle et, si besoin était, une signification de cette sympathie témoignée par quelques Provençaux aux vainqueurs sarrasins.

« La Provence et la Septimanie ont beaucoup souffert des Arabes. Néanmoins, je serais tenté de croire à des rapports adoucis, par la suite des invasions, entre les populations méridionales et les envahisseurs, aux séductions faciles, exercées par les bruns pirates, sur les cœurs féminins et épris du lointain Orient ; à la demi familiarité des Turcs à Provençaux qu'a célébrée Paul Arène (i) et à la demi vérité de son exquise facétie marseillaise, le « Puits

(l) Vingt Jours en Tunisie, Introduction, 1884.

des Sarrasines » où les belles filles paresseuses, la cruche sur l'épaule, vont se faire enlever par les forbans. Il est de fameux exemples de cet attrait mystérieux. L'histoire du Languedoc, nous rapporte que la fille naturelle du comte Alphonse de Toulouse, qu'il avait amenée à la Croisade, épousa là-bas le sultan Noureddin, tandis qu'une légende très véridique de Provence veut que la mère de Mahomet II ait été une Marseillaise du Quartier Saint- Jean... »

Il est impossible que les Sarrasins aient séjourné aussi longtemps en Provence, au milieu d'une complète hostilité. Dans les villages où ils campaient, il devait y avair échange de sourires et de baisers. Et puis, souvent on avait à choisir entre les Francs et les Maures : n'est-il pas naturel que les Arabes d'Espagne aient eu plus de prestige que les barbares du Nord pour les populations demi-orientales des côtes de la Provence ? Voilà pourquoi il y a tant de figures brunes sur le littoral et des types aussi curieusement proche du type arabe. Nous en avons un exemple au village de la Garde-Freinet ou Fraxinet. Il y avait là sur un étroit plateau découvert, la forteresse des Maures, le Fraxinetum, leur poste principal en Provence.

Or, M. Henri Boland écrit que les Fraxinétaines ont « une taille élégante », des cheveux opulents avec la figure d'un ovale parfait et des rondeurs de bras exquises. Beaucoup d'habitants ont conservé le type des Sarrasins, les teints basanés et olivâtres ainsi que les beaux yeux noirs cerclés de bistre n'y sont point rares. Quelques ethnographes ergotent et prétendent que le croisement des races est tout récent. La Garde-Freinet

pratique surtout l'industrie du liège et de la fabrication des bouchons. Or, il y a un mouvement continuel d'ouvriers espagnols qui viennent étudier le travail du liège, tandis que les Fraxinétains vont à leur tour en Espagne pour acquérir une plus grande habileté de doigté. A notre sens, ces relations n'ont fait que fortifier un lointain atavisme, et l'existence même de ces rapports industriels n'est-elle pas tout-à-fait significative ?...

M. Charles Lenthéric ne croit point à ces survivances sarrasines :

« Quelques amis fanatiques de la perpétuité des races et des manifestations définies de l'atavisme, dit-il, croient pouvoir reconnaître à Arles trois types distincts, l'un grec qui est le plus répandu, le second romain, le troisième sarrasin. Cette distinction est bien subtile et nous avouons que nos observations les plus minutieuses ne nous ont jamais conduits à la vérifier. Quelle qu'ait pu être d'ailleurs l'influence de la domination romaine ou mahométane sur la ville d'Arles, nous avons peine à admettre qu'elle ait été assez continuée pour modifier d'une manière sensible les traits nettement accentués d'une race déjà formée... Il n'est sans doute pas rare de voir errer çà et là, des figures plus bronzées, aux traits anguleux, aux mouvements heurtés et fiévreux, dont les yeux noirs, faits de nacre et de jais, perçants et perpétuellement agités semblent une réminiscence de ce type sarrasin aujourd'hui localisé chez les tribus cosmopolites des bohémiens errants. Mais ce sont des manifestations isolées, et il y a loin de l'existence de quelques sujets douteux à celle de trois races distinctes. Peut-être même ne faut-il voir, dans ces types bruns et un peu rudes qui s'éloignent plus ou moins du type délicat et en quelque sorte affiné par l'hétaïre grecque, qu'un débris de la race libérienne ou ibero-ligure qui a dominé pendant

de longs siècles sur tout le littoral du Languedoc et du Roussillon et dont un grand nombre d'individus ont dû très certainement franchir le Rhône, séjourner et se perpétuer pendant des époques indéterminées sur la côte de la Provence (i). )^

Et cependant les Sarrasins ont laissé des mots dans la langue provençale ; ils ont laissé des danses, comme la mouresco, que Ton exécute encore aujourd'hui sur les bords de T étang de Berre. Les traités faits par Charlemagne avec l'Empereur de Constantinople, avec les Califes de Bagdad et de Cordoue, attirèrent en Provence d'habiles ouvriers qui fondèrent à Marseille des manufactures d'armes, de toile de coton, des ateliers d'orfèvrerie. Pour les bijoux, pour les ornements en fil d'or et d'argent, pour la plupart des étoffes précieuses, pour les parfums, la Provence resta longtemps tributaire des Arabes. Il serait puéril de le nier, et nous devons reconnaître cette dépendance passagère pour les arts de luxe, vis-à-vis du monde musulman.

Nous croyons, personnellement, à l'influence civilisatrice des Arabes. Pour juger leur œuvre, en Provence, il faut tenir compte du peu de temps de leur séjour et des guerres continuelles qu'ils ont eu à y soutenir. Leur art, leurs ressources intellectuelles n'ont pu profiter suffisamment aux populations provençales et, comme le disait Mistral, dans sa boutade, peut-être faut-il le regretter.

En tous cas, au X^ siècle, cette longue suite de guerres, d'invasions, d'alarmes incessantes a eu un effet certain pour le costume des hommes. Il fut réduit à n'être,

(i) Voir la thèse de M. Joseph Aurouze sur les Idées directrices de. la Renaissance méridionale au XIX^ siècle.

même chez les personnages les plus riches qu'une tenue militaire. En face de ces lourds costumes de guerre, on est tenté de rappeler le mot d'un humouriste : « vS'ils ne sont pas blessés par leurs adversaires, ils le sont sûrement par leurs armures. » A la Cour ou dans les Assemblées de dames, les seigneurs provençaux se dépouillent d'une partie de cet attirail; il paraît que la partie inférieure de leur vêtement était d'une exiguïté excessive et rendait nos seigneurs provençaux ridicules quand ils allaient en pays étranger. En 998, Constance, fille de Guillaume I®^ Comte de Provence, partit d'Arles pour épouser Robert, Roi de France. Elle amena avec elle une suite nombreuse de seigneurs provençaux, habillés à la mode du pays. Peut-être par élégance, allèrent-ils jusqu'à exagérer le caractère de leur costume national; ces habits, rapporte un chroniqueur, si courts et si serrés, dessinaient par trop exactement toutes leurs formes. Les bottines semblaient collées aux jambes. Non seulement la barbe, mais encore la moitié de la tête étaient rasées. Aussi excitèrent-ils la gaîté des seigneurs français qui, un moment, les prirent pour des baladins.

Voilà où en était nos ancêtres après la tourmente des invasions. Il leur restait à acquérir plus d'aisance et à retrouver les traditions de bon goût, de luxe discret, que notre race devait à ses qualités naturelles et aux leçons des Grecs. Après l'agitation de ces siècles de luttes, le calme va peu à peu revenir. Malheureusement, les plaisanteries qui accueillirent la suite de Constance à la Cour de Robert, auront peut-être une conséquence fâcheuse : « afin d'éviter les moqueries de l'opinion française, plus tard on sacrifiera trop de l'originalité provençale ».

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