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DES COMTES CATALANS AU XYII^ SIECLE

L'instinct d'élégance, naturel aux Provençaux et surtout aux Provençales, aurait peu à peu réagi contre le manque de goût que nous venons de signaler. Les Seigneurs d'Arles, d'Avignon, de Marseille, d'Aix, pour faire leur cour aux charmantes Provençales, auraient nécessairement renoncé à ces sortes de costumes de bain ou de maillots de gymnasiarques, dont riaient les courtisans du roi Robert. On ne reste pas éternellement équipés pour les entreprises guerrières ; il y a des moments de répit et de douceur, où reparaît le désir de plaire, où l'instinct du plaisir ramène au luxe. L'évolution se serait donc produite ; mais un changement de domination l'aida et la dirigea très heureusement : par son mariage avec Douce, héritière de Provence, Raymond Béranger I^^', comte de Barcelone, devint en même temps comte de Provence ; lui et ses successeurs firent disparaître les costumes par trop ajustés, et y substituèrent en partie le costume de leur pays. Il convient d'insister sur cette influence catalane : elle fut d'une importance capitale ; de nos jours on peut encore reconnaître, dans plusieurs pièces du costume provençal, des

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traces de nos relations avec les catalans, en particulier dans les habits de pêcheurs.

Dans cette étude, nous nous inspirerons principalement des lois somptuaires des XII© et XIII^ siècles, ainsi que des statuts des républiques d'Arles et de Marseille.

Les hommes portaient la garnache ou ganacho, espèce de robe fort longue et très ample, ainsi qu'il est facile de s'en rendre compte sur le sceau des Chefs des métiers de la ville d'Arles (XIII^ siècle), sur le sceau des Consuls de Tarascon et sur les armoiries de la reine Jeanne. C'est un vêtement d'origine nettement orientale. Les Perses l'avaient arboré les premiers. Les Grecs, puis les Romains le leur empruntèrent :

« C'était devenu le gaunacum ou gausapa, qui était quelquefois une couverture velue d'un côté. Les catalans l'appelaient garnatxa et le tenaient des Maures : à cette époque, la garnache était faite de laine blanche et légère. Par dessus la garnache on mettait un surtout à manches, appelé le suhrecot ou la simarre, figurant une veste plus longue et plus large. Le surcot [supercotum) était une veste ronde, descendant jusqu'aux hanches, et portant des manches étroites. Plus tard, on l'appela pourpoint et il deviendra la Carmagnole. La simarre ou chimarro était faite d'étoffe de laine et rayée de différentes couleurs : de là est venu le mot provençal chimarrar, qui signifie rayer, barioler. La simarre d'hiver, garnie de fourrures, s'appelait alors pellicia cooperta, pelisse couverte. Par dessous la garnache, on mettait des caleçons ou hauts-de-chausses. La forme des culottes marseillaises est tout à fait curieuse ; ces gregaillos étaient très larges et gaufrées; elles se rapprochaient beaucoup des anciennes culottes espagnoli^s.

nommées gregnescos ; mais elles venaient de plus loin encore, puisque les Grecs de Constantinople les tenaient des Arabes qui les avaient, à leur tour, importées en Occident. Les hauts-de-chausses de Provence se terminaient par des bas de peau ou des guêtres de drap appelées calïges {garamacho, tricouso). Les souliers emboîtaient le pied et se liaient par des courroies, comme les Catalans le font encore pour les spartenes, espèces de sandales en sparterie. On avait deux sortes de manteaux : l'un, appelé mantelhim ou saguwi, avait un grand collet rabattu et se portait à la manière espagnole, rejeté sur l'épaule gauche ; l'autre nommé capa (analogue à la cape de nos bergers et à la capa espagnole) , se fixait sur la poitrine par une agrafe, et portait un capuchon appelé cucullus en latin et chioto en langue vulgaire de ce temps, Les capes et les manteaux d'hiver étaient fourrés. On portait en voyage de petits manteaux avec capuchon, appelés traversiers. Le capuchon ne se mettait que pour se garantir du froid ou de la pluie.

« Les cheveux étaient coupés en rond et à la naissance du cou. On rasait la barbe, mais on laissait croître les moustaches. La tête était affublée du birretum, que les Catalans appelaient le barret et les Provenciaux la barreto, bonnet de drap entouré d'un bourrelet, avec des pièces qui s'abattaient sur la nuque et sur les oreilles.

« Les femmes portaient une tunique : interula et cassisia ; un justaucorps à pièces tailladées et à languettes : surcoium ; une simarre, tenant lieu de jupe ; le sudarium ou mouchoir de cou, qui avait quelquefois la forme d'une pèlerine ; le pallium ou voile, qui se portait comme la mantille des Espagnoles. Les veuves étaient distinguées par le plechivtm, voile semblable à celui des religieuses, mais plus ample ; en langue vulgaire, plechon garlando. »

Ce plechoun que nous retrouvons aujourd'hui sous forme de mouchoir de tête, a donné plus tard naissance

à d'autres genres de coiffes ou de voiles, appelés veleto et couqueto. C'était un vêtement essentiellement « noble » ; cette qualité lui venait sans doute de sa très grande ancienneté. Ce n'est pas autre chose en effet que le plecion des Grecs dont parle l'historien Pollux ; au XI I^ siècle, le pluchium était la coiffure des dames romaines.

De cette époque, il nous resta, très tard, une survivance intéressante, les gr égailles, le pourpoint, les

Sceau de GarSIXDE de Sabrax

guêtres et la petite cape appelée traversière, que portèrent longtemps les prud'hommes pêcheurs. Leur chapeau, relevé par devant, avec des plumes noires, était aussi à l'ancienne mode des Catalans ; ce fut à peu près le chapeau béarnais, très porté dans la suite, sous le nom de chapeau à la Henri IV.

Les étoffes ordinaires étaient des draps de laine en général fort souples, le sendal ou taffetas ; la futaine, espèce de toile de coton, et des toiles de lin et de chanvre qui ne servaient guère que pour les femmes. Les vête-

ments étaient ornés de franges, de galons de fil et de différentes broderies.

On n'exagérera jamais les bienfaits dont la Provence est redevable aux comtes de la maison de Barcelone. Je placerai volontiers l'âge d'or de notre pays sous le règne de Raymond — Bérenger IV, alors que planait sur nos contrées le sourire des quatre illustres princesses : Marguerite de Provence, reine de France ; Eléonore, reine d'Angleterre ; Sanche, comtesse de Cornouailles ; Béatrix, reine des Deux-Siciles et comtesse de Provence.

On pourrait décrire le costume et la vie de cette époque par de larges emprunts aux poètes. Nous devons résister à ce plaisir. Mais les lecteurs compléteront nos sèches indications en relisant, dans les Isclo d'Or, cette pièce exquise où Mistral ressuscite le château de Romanin et y évoque une incomparable cour d'amour, sous la présidence de Phanette.

Le luxe était assez grand au XIII^ siècle. La vie de société fiorissait à cette époque. On s'invitait de châteaux en châteaux pour les réunions mondaines et poétiques, connues sous le nom de Cours d'Amour, et dont Jean de Nostredame s'est fait le trop fantaisiste historien. L'image qui nous en est restée est infiniment séduisante ; on voit que les poètes ont passé par là... et peut-être aussi les chroniqueurs à l'imagination toute méridionale.

Mistral, dans Nerto, nous trace aussi un tableau suggestif de l'Avignon du XIV^ siècle. La ville des Papes fut à cette époque, une cité de luxe et d'élégance raffinée, remarquable par la variété et la somptuosité des

costumes. Dans son conte de la « Mule du Pape », Alphonse Daudet, nous en a laissé un plaisant croquis.

Il serait précieux d'entrer dans plus de détails sur la technique du costume. Les éléments d'un pareil travail sont malheureusement très rares. Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, le superbe ouvrage de Racinet sur le « Costume Historique » embrasse tous les peuples et ne fournit pas de documents et de détails sur la Provence. Il faudrait d'abord, en une série de monographies locales, voir comment on s'habillait dans chaque profession et dans chaque ville ou village, aux diverses époques de notre histoire. Pour prendre un exemple, nous citons volontiers le nom de M. Fernand Sauve, l'érudit bibliothécaire et archiviste de la ville d'Apt. M. Sauve publiera prochainement une Histoire de la ville d'Apt, fortement étayée sur des documents absolument sûrs. Conformément aux tendances des meilleurs historiens, il y fera une large place à l'état social, aux mœurs et coutumes, à la vie privée des Aptésiens. M. Frédéric Charpin qui a pu jeter un coup d'œil sur le manuscrit de ce savant travail, nous a communiqué, avec l'autorisation de l'auteur, quelques-uns de ses articles : conditions des habitants de la ville et des paysans, industrie et commerce, ouvriers, gens de métiers, boutiquiers, productions aptésiennes, jeux, fêtes civiles et religieuses, confréries et surtout les maisons, mobilier, vêtements, ustensiles. Les notes de M. Sauve sont relevées, pour la plupart, dans les archives des notaires d'Apt ou de la région. C'est, en effet, dans les testaments et dans les contrats de mariage, que l'on trouvera le plus de renseignements sur le costume d'autrefois, et voici quel-

ques documents pour les vêtements portés à Apt au XlVe siècle.

Le drap blanc est la livrée des domestiques. Le 25 octobre 1361, Jean Bonnefoy se loue à Régis d'Apt comme domestique. Il reçoit « une tunique et une paire de chausses de gros drap blanc, comme c'est la coutume d'en donner et d'en imposer comme habillement aux domestiques. » Un autre contrat porte qu'il est fourni annuellement, par son maître, à un ouvrier agricole « dix pans de blanc pour une gonelle » ; un autre domestique de ville reçoit (1371) une cotardie de blanc, un capuce valant huit sols et ses souliers.

Mais les inventaires de dots sont plus savoureux. Remarquons d'abord que, dans les documents du XI V® et même du XV® siècle, il est rarement question de chemise. C'est un vêtement qui apparaissait à peine au XI V® siècle et dont, à Apt, la nécessité ne s'était pas encore fait sentir. Le 26 novembre 1346, Aycelène, fille de Guillaume de Joucas, reçoit en dot une robe complète, savoir : garde-corps, tunique et manteau avec des plumes et garni de gros vair. Le garde-corps était une espèce de robe très courte, en usage surtout à la fin du XIV® siècle ; ses manches ne descendaient que jusqu'au coude. Le vair ou fourrure de belette était de trois qualités ; le gros, le menu et le petit vair. Cette robe complète ou vêtement complet figure sur la plupart des dots. On y joint d'ordinaire une « coiffure entourée d'argent « ou une couronne d'argent. Une juive apporte en dot, le 12 février 1386, trois cents florins d'or, quatre robes, des joyaux en or et en argent garnis de perles. Dans des contrats de petites bourgeoisies, nous voyons mentionnés,

non seulement des manteaux de vair, mais des manteaux « bordés de peaux de lapin ». Enfin nous donnons intégralement rénumération amusante de tous les objets qui constituent la dot d'une filUe de propriétaire aptésien le 7 avril 1639 • ^^^ maison, trois pièces de vigne, deux pierres d'huile, un chaudron, un poêle, une bouilloire, un robinet de tonneau, quatre houes, un pic, un crochet de fer, un coffret, un grand coffre de bois, huit linceuls (draps) dont cinq d'une toile et demie et trois de deux toiles, deux nappes, cinq essuie-mains, deux serviettes, deux cannes (50 centimètres) de toile de lin, six livres de fil de lin, quatre couvertures, une fourche de fer, une marmite, une cuiller en fer, un couvrepot de fer, un coussin, une couverture de laine, deux manteaux, l'un de drap rouge garni en peaux de lapin, l'autre de vair, non fourré, deux gonnelles (longue tunique à manches étroites) une blanche, l'autre rouge, une garnache (mantelet sans manches) de vair, une épitoge (vêtement de femme ayant la forme d'une dalmatique, fendue des deux côtés, et sans manches), cinq voiles. Douze écuelles de bois, deux assiettes, une mastre, une table pour porter le pain au four, une table pour tourner le pain, un bassin de bois pour tenir le pain, un tréteau ou marchepied, deux bassaques de lin, quatre émines de polenta de seigle et de blé mélangés, deux coupes et demie d'huile. Les parents de la mariée étaient très prudents ; ils ne donnaient rien sans en recevoir quittance...

Il faudrait multiplier de semblables publications et faire dans tous les coins de la Provence le dépouillement des archives de notaires. Ces actes nous livreraient le S3cret de la vie domestique. Au cours de ce travail, nous

aurons l'occasion de citer encore quelques pièces de ce genre. Notre regret est de ne pas avoir, comme source constante de renseignements, des inventaires semblables. Notre tâche serait alors très facile et les résultats tout-àfait sûrs. Nous avons là comme le sous-sol de l'histoire ; tant qu'il ne sera pas exploré à fond, on ne pourra rien bâtir de vraiment solide.

Il faudrait pénétrer aussi dans l'intérieur des fabriques de tissus, nous initier au commerce des étoffes, à la. confection des vêtements, à leur vente et aux divers métiers de luxe. M. Edouard Fores tie a fait paraître, à la librairie Champion, les « Livres de comptes des frères Bonis, marchands montalbanais du XIV^ siècle. » Les frères Bonis étaient « de riches négociants qui n'étaient point des Lombards de Lombardie, mais dont le négoce embrassait les mille branches diverses exploitées par ces étrangers, de vrais Lombards de France ou, si l'on aime mieux, des précurseurs de nos grands marchands de nouveautés ^). Leurs affaires les appelaient souvent à Montpellier et à Avignon. Ils cumulaient les fonctions de : banquiers, prêteurs d'argent sur titre, sur gage, sur hypothèques, consignataires, dépositaires, liquidateurs de successions, collecteurs de tailles, fermiers de dîmes et revenus ecclésiastiques ; marchands d'étoffes, merciers, chapeliers, commissionnaires en draperies, chaussures, etc.. ; apothicaires, fabricants de cierges, confT"seurs, épiciers, fruitiers ; marchands et loueurs d'objets nécessaires pour les cérémonies des funérailles ; marchands de bijoux et d'objets divers pour les baptêmes et les mariages ; marchands ou commissionnaires en

armes et armures, selles, bâts, loueurs de chevaux et marchands de poudre à canon.

M. Lecoy de la Marche écrit à ce sujet :

(c La maison Bonis était florissante ; mais sa clientèle n'était pas moins à l'aise, quelle que fut sa condition sociale. Le luxe, un luxe bien entendu et proportionné au rang de chacun, commençait alors à entrer dans les mœurs, et les lois somptuaires étaient impuissantes à l'en chasser. Les étoffes les plus riches, les draperies renommées de la Flandre et du Nord de la France : le marché de Malines, le cendré, le moiré, le mêlé d'Ypres et de Bruxelles, les draps de Beau vais et de Montivilliers à trente huit sols la canne, rapportés chaque année des foires du Lendit, le cendral joyeux, le taffetas, les rubans de Lucques, les toiles fines de Normandie, se vendaient journellement aux damoiseaux, à leurs feinmes. Les paysans achetaient des gris, des burels, de draps champêtres, des serges de Montauban, futaines de Givet, et tous ces solides et inusables tissus qui faisaient des vêtements durant plus que la vie. Cependant la tyrannie de la mode sévissait déjà ; tout le monde voulait des articles à la guise nouvelle. M. Forestie a dressé, sous forme de répertoire alphabétique, une longue liste des objets dépendant de l'habillement qui entraient dans le commerce des deux frères Bonis, avec des explications relatives à leur façon, à leur usage, à leur origine. »

Il existe un autre document, d'intérêt moins général mais qui se rapporte à une époque un peu antérieure et à une région bien provençale. Il a été publié en 1898, par M. Paul Meyer. C'est le « Livre- Journal de Maître Ugo Teralh, notaire et drapier à Forcalquier (1330-1332).)) Ces fragments sont assurément, malgré les mutilations qu'ils ont subies, l'un des plus instructifs documents

qu'on puisse consulter sur l'histoire du commerce dans le midi de la France, vers le premier tiers du XI V^ siècle. Le savant directeur de l'Ecole des Chartres a relevé ces notes de drapier, à Forcalquier, sur un vieux parchemin qui servait de couverture au plus ancien des registres des délibérations municipales. C'est le débris d'un registre commercial, en forme de livre- journal, tenu par un marchand drapier de Forcalquier, appelé Ugo Teralh. Ce marchand était en même temps notaire ; à la même époque nous trouvons, en Provence, plusieurs notairesdrapiers : dans la seule ville d'Apt, il y a le notairedrapier Jean Alaman (1390), et le notaire-drapier Albertas.

Le livre-journal de Ugo Teralh aura l'avantage de nous renseigner sur les étoffes employées dans la Haute- Provence, au XIV© siècle.

« Ugo Teralh ne vend que de la draperie et il la vend à la canne (environ 2 mètres). Il vend aussi quelques vêtements confectionnés : des chausses, des capuchons (chapions), des manches (manegas). Les étoffes sont également désignés par leur couleur et par leur provenance. Il y a du blanquet de Béziers et de Limoux ; du bleu (blau) de Béziers, de Carcassonne, de Limoux, de Saint-Pons (Hérault) ; du jaune (cruec) de Carcassonne ; de l'échiqueté (escacat) de Carcassonne, de Lodève, de Toulouse ; de la roussette (rosseta) de Limoux ; du rouge (vermelh) de Carcassonne, de Narbonne, du vert de Limoux du violet (violeta) de Carcassonne... Il est notable que sauf trois exceptions (vayr) de Rouen, (bloeu) de St-Denis, drap de Provins, toutes les fois que la provenance d'une étoffe est indiquée, cette provenance est une localité du Languedoc. Ne nous en étonnons pas. Nous savions, d'une manière générale.

que cette province était renommée pour la fabrication des draps. »

Nous n'entrerons point dans des discussions techniques sur les diverses sortes de drap ; il nous suffit de noter que, au milieu du XVI^ siècle, la Haute-Provence achetait les draps du Languedoc ; comme draps à bon marché, elle employait surtout ceux de Saint-Pons ou de Narbonne. Un certain nombre d'articles de ce livrejournal sont écrits en hébreu ; ce sont des clients juifs, qui ont inscrit eux-mêmes le montant et l'objet de leur dette. Nous voyons ainsi de quelles étoffes s'habillaient alors les Israélites. Le juif Astruc de Digne achète deux cannes de mesclat (drap mêlé) de Toulouse. Bongodas ou Bonjudas, juif de Salon, est parmi les clients fidèles: il achète successivement une demi-canne et une demi-aune de blanquet de Narbonne ; douze aunes de camelin de Carcassonne et treize aunes de bleu de Limoux et deux aunes de rouge ; une canne et demie de bleu de Sinpos (Saint-Pons). Benditz de Reillanne achète une canne et demie de camelin de Carcassonne et du bleu de Limoux. Aquinons, fils d'Abraham, de Forcalquier, achète du mesclat (drap mêlé) de Carcassonne, un autre sept aunes de bleu, etc.. La variété de ces achats, la conformité de ces draps pour la couleur et la qualité avec les draps employés par les autres clients, nous font supposer que les juifs n'avaient pas alors, à Forcalquier, de costume particulier. Nous ne savons pas cependant si on les avait complètement dispensés de toute marque distinctive : dans les articles de ce livre-journal, leur qualité de juif est spécifiée.

Quelques tableaux primitifs peuvent également servir à l'étude du costume, vers la fin du XI V^ siècle. Dans la

grande édition de cette Histoire du Costume en Provence, nous avons reproduit et examiné en détail la « Mort de la Vierge et l'Adoration des Mages » (collection de Madame Lippmann, à Berlin), « le Christ Jardinier » (collection de M. Ed. Aynard, à Lyon), « la Glorification de la Vierge Marie » (d'Enguerrand Charenton) «le Buisson ardent» (de Nicolas Froment), « le Martyre de saint Mitre » (cathédrale d'Aix), « la Pieta » (que Villeneuveles-Avignon a laissé partir pour le Louvre), « la Pieta » (de la collection de M. le Baron d'Albenas, à Montpellier), «Une Adoration» (de l'Ecole de Provence, appartenant à M. le baron Guillibert), « la Résurrection de Lazare » (de Nicolas Froment) , « Un saint Georges, Aj a et le dragon » et « Portrait d'un Donateur » (par le Maître de Moulins). Nous renvoyons nos lecteurs aux gravures et aux développements que nous ne pouvons répéter ici.

Dans cette même édition, plus développée, du « Costume en Provence », nous indiquons le rôle joué par la magnificence des habits dans les solennités provençales et spécialement dans la fête de Saint- Victor, très bien décrite par M. J. de Voulx, et dans «le Guet de Saint-Lazare» (d'après Rufii et Joseph Mathieu). Voilà bien des splendeurs disparues.

Pour l'étude du costume provençal au XVI^ siècle, nous avons consulté un travail intéressant, celui de M, F. Cortez sur « le Vêtement au milieu du XVI^ siècle, dans une petite ville de Provence ». En voici l'introduction : « Le dépouillement d'une collection assez complète de protocoles ou registres de divers notaires instrumentant à Saint-Maximin (Var), au XVI^ siècle, nous a permis de relever toute une série d'actes où se trouvent

mentionnés les divers vêtements de femme ou d'homme, en usage à cette époque :

« Ce sont des contrats de mariage, où les parents de la jeune fille, et souvent le futur mari, s'obligent à lui donner au jour du mariage, « à Vesposar », la robe nuptiale en rapport avec la condition ou position sociale des époux, ainsi que certains bijoux ; ce sont, le plus souvent, des reconnaissances faites par le mari à sa femme ou à ses beaux-parents, des hardes apportées ; ce sont des actes d'achat, et deux inventaires, l'un fait après décès, l'autre à l'occasion d'un dépôt.

« Par là, on a les noms et parfois la forme des vêtements ou des bijoux les plus en usage, au milieu du XVP siècle, dans une petite ville de la Provence. »

Nous allons glaner dans ce travail. Ces actes sont écrits au moment où les notaires renoncèrent à l'emploi du latin, mais leur français étant mélangé de nombreux termes provençaux, cela fait un singulier langage. Pour plus de commodité, nous transcrirons donc ce jargon en français moderne. La première partie de cette étude concerne le costume des nobles et des bourgeois. Le contrat de mariage de Laurent Bonnet et de Louise Barbaroux (1542) porte une dot de quatre cents florins, puis un vêtement de dessus escorses en drap brun, fourré, les manches de satin bordées de velours à l'entour, pour le jour de la noce, et en outre, une chaîne d'argent pour la ceinture, jusqu'à la somme de vingt florins. La dot de Françoise Bonnet (1544) est de trois cent cinquante florins, puis vingt florins pour faire faire une chaîne d'argent et, en outre, quarante-sept florins tant pour la robe nuptiale fourrée de satin et bordée de velours,.

robes pour tous les jours et une douzaine de chemises de femmes (i). Une dame Honorade Aicard, fille d'un apothicaire d'Ollioules, reçoit, en 1545, en augmentation de dot, deux coffres noirs, deux anneaux d'or, l'un orné d'une grande pierre, l'autre d'une turquoise, un anneau d'or émaillé, trois chemises de femme, douze gorgerettes de toile de Constance, une petite provision de toile de Constance et toile de lin, une gorgerette de crêpe de soie noir, une veste de dessus en drap violet, une robe de dessous en drap ,un cotillon en soie noire, un cotillon rouge, le tout valant environ cinquante florins. Parmi les joyaux mentionnés au testament de feu Louis Martel, figure un chapelet de corail, avec ornements d'argent et de perles, une chaîne d'argent double, une certaine ceinture faite à l'antique, appelée senchon et garnie de boucles d'argent. Le contrat de mariage entre Honoré d'Esparra, avocat à Brignoles, et Isabelle d'Arbaud, fille de Jacques, écuyer, sieur de Porchères, de Saint-Maximin, nous semble rédigé avec plus de soin. On voit qu'il s'agit de gros personnages de l'endroit : ce jour-là le tabellion a mis ses manchettes. La dot est de deux mille florins. De plus « a esté de pache que ledit sieur de Porchières sera tenu faire à sadite fille deux acoutremens, scavoyr une robbe et dessus de drap de Paris, chamarrée de vellours et ung aultre robbe et dessus de camelot avec eaux (?), aussi bordée et chamarrée de vellours, au jour de la consummation dudit mariage. Et ledit d'Esparra ung dessus (vêtement de dessus) sive fasses de cammellot ou drap de Paris, -ensemble ung aultre sive fasset de drap de Roan bandées

(i) Nous voyons ici apparaître la chemise.

de vellours, plus une cheyne d'or de la valeur de quinze escuz )). Ce sieur de Porchères est le grand-père de François d'Arbaud de Porchères, l'un des premiers membres de l'Académie française ; si, dans les papiers de famille, cet académicien a retrouvé copie de cet acte, il a dû regretter l'emploi du français — et de quel français — par des personnes qui auraient si bien parlé et écrit le provençal. En examinant non plus tel ou tel contrat, mais l'ensemble des contrats de nobles et bourgeois, nous trouvons, comme pièces importantes, des robes, de toilette en drap bordé de velours et fourré de satin, une robe nuptiale qui est une fasses de brunette fine bordée de velours, avec les manches en satin ; des cottes ou robes ordinaires en camelot ou chamelot, en drap jaune avec bord de velours noir, en drap rouge fin bordé de velours noir, en drap violet fin avec deux bords de velours orange ; des jupes de camelot, souvent rouges et bordées de velours noir, un tablier de camelot, des coiffes dont une noire mouchetée de fil d'or ; et quatre coiffes de toile de Constance, des gorgerettes, des corsets de soie et corsets de cadis sans velours, devant de camelot de soie ; des collets de velours et un plechon de même étoffe, un manchon de velours blanc orné, etc. La chaîne d'argent figure comme joyau dans de nombreux contrats, il y a aussi des anneaux d'or, des boutons et crochets d'or pour collet de velours, des perles pour boucles d'oreilles, des boucles d'argent, etc. Ces actes datés des années 1542 à 1567, intéressent surtout les habitants de la région du Var ; un d'entre eux règle la dot de Catherine Bœuf, fille de Maximin, bourgeois d'x\ix. Avec huit cents florins on augmente sa dot de cent florins tant en deux

coffres, «une robe de camelot rougen ungs escorses de cadis noir bandes vellut, ungz escorses de brunette noyrs, une cotte rouge de demy grain, corses de soye, corses de cadis sans vellors, devant de camelot de soye, devant de camelot vert et orange, collet de vellors, treize chemises de famé, dix gorgiasses, six coyffes, deux aneauls d'or. »

Nous trouvons les mêmes vêtements, avec moins de luxe, dans les trousseaux de femmes d'artisans : fasses (robe de toilette) en drap, servant la plupart du temps de robe nuptiale, cottes (robes de dessous ou robes ordinaires), auberjons (cotillons), gorgiasses, (gorgerettes), collets de velours, coiffes en toile de Constance, tabliers, etc. Dans cette seconde catégorie .d'actes, signalons une ceinture (senchon) avec deux crochets d'argent ayant quatorze mailles d'argent, un chapelet d'ambre, une coiffe dorée, une coiffe verte et un chapeau. Les femmes de ménagers et de cultivateurs portaient une toilette encore plus simple. Cependant lorsque la dot est élevée, nous voyons apparaître les mêmes vêtements que dans les contrats de bourgeois et de riches artisans. Le costume devait donc dépendre bien plus du degré de fortune que de la situation sociale. Antoinette Maunier, de la Ciotat, n'a dans son trousseau que deux robes ordinaires (cottes) une en drap, l'autre de coton, quatre chemises et un cotillon (auberjon) noir : c'est du moins tout ce qui paraît assez important pour être mentionné sur le contrat. Melchione Milhas, qui reçoit la dot déjà rondelette de deux cents florins, a une escorses de drap comme une dame. Pour la plupart de ces paysannes le père promet une « cotte de drap pinchinat ou de drap de botique ou de maison » et le futur

« ung auberjon du même drap ». Passons aux vêtements des hommes. Nous relevons dans divers contrats les habits suivants : caban de burel neuf, chausses larges, chausses blanches fourrées de taffetas, ceinture de buffe, collet blanc, bonnet, cape noire bordée d'un pan de vingt-cinq centimètres de velours environ, chausses courtes de velours noir ; robe fourrée courte, collet de cuir, ceinture de velours, etc. Christol de Gaye, de Saint-Maximin, lieutenant de la compagnie du capitaine Jehan de Gaye, considérant qu'il s'en va à la guerre au service, du roy, confie à son beau-frère, Jean Fortoul, le dépôt de ses vêtements dont on fait l'inventaire : « quatre anneaux d'or, l'un avec une pierre jaune assez gros, et l'autre avec une pierre rouge grenat et les deux autres avec deux turquoises, un pourpoint de satin rouge avec bordure d'argent ; une paire de chausses noires dont le haut est couvert de velours noir ; à filet de soie noire une autre paire de chausses rouges, ornée de velours rouge avec bordure d'argent ; une autre paire de chausses grises ayant le haut de velours gris, un casaquin de velours noir coupé manu, doublé de taffetas, une paire de chausses avec le haut de velours jaune, une cape de soie de Florence bordée à trois bords de taffetas noir ; un peignoir de toile fine brodé de soie cramoisie ; un manteau passementé d'or ; trois chemises fines brodées de fil de soie ; savoir : deux de rouge et une de noir, quatre chemises blanches, quatre paires d'escarpins de velours, savoir : un de velours noir et un de velours rouge, bordés de blanc et les autres de velours rouge : deux coiffes brodées de soie rouge ».

Le costume s'est considérablement embelli et compli-

que depuis le XI V© siècle. Trop de relations se sont

établies entre la Provence et l'Italie, pour que notre pays n'empruntât pas un peu de leur luxe à nos voisins.

Les troubadours provençaux ont fait l'éducation littéraire de l'Italie, durant l'âge d'or de ^la poésie provençale et Dante, séduit par leurs chants , hésita quelques temps entre la langue provençale et le « patois »

de Florence. L'Italie avait ainsi contracté une dette qu'elle paya aux XVe et XVIe siècles. Son influence est très sensible alors dans notre art et dans nos habits. Qui songerait à se plaindre d'aussi gracieux échanges entre peuples que les Alpes divisent si peu ?

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Figure provenant du TOURXOI DU ROI René.

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