‹ Le costume historique (volume 2)Chapitre 2 sur 87 · INTRODUCTION GENERALE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION GENERALE

« Costume. — Les usages, les mœurs, les préjugés d'un pays et d'une époque , considérés par rapport au soin que doit avoir l'historien, le poète, etc., de les retracer fidèlement, ou de ne rien dire qui n'y soit conforme. — Se dit, en peinture, des usages relatifs aux édifices, aux meubles, aux armes, et surtout à l'habillement, dans les différents temps et chez les différents peuples. »

(Extrait du Dictionnaire de V Académie franqaise.)

A définition que nous prenons pour épigraphe, empruntée à nos pères conscrits, explique nettement le caractère de l'œuvre à laquelle nous avons consacré nos soins, et le système, par nous suivi, de fournir, pas à pas, les renseignements immédiats concernant les choses représentées , de manière à donner à l'image autant de signification que le pouvait comporter chaque étude particulière. Quant à discourir sur l'ensemble, cela n'est possible qu'avec mesure, et en se tenant dans les grandes lignes. Un recueil d'images dont nous avons dû grouper les éléments en quatre parties, relativement indépendantes les unes des autres, et représentant des hommes ayant vécu en des temps tantôt fortement distancés, tantôt contemporains entre eux, mais suivant les conditions si profondément inégales de l'existence humaine selon les milieux, ne saurait donner lieu à des considérations se développant par la succession des faits , de manière à former une véritable histoire du costume, en général. Si l'on songe que, à l'heure qu'il est, les raffinements de nos civilisations se rencontrent encore avec la pénurie des premiers hommes, de ceux qui chez nous sont des fossiles des âges du bois et de la pierre, et dont les similaires occupant de vastes étendues de notre inonde, continuent à se réchauffer à notre soleil, on comprend combien toute tentative de communauté historique serait illusoire.

Toutefois, la matière étant sous certains rapports « d'histoire » dans le sens de Y historialis des Latins, conservé chez nous (historial, qui marque quelques points d'histoire. — Did. de l'Académie française), il est à propos d'indiquer ce qui, dans les documents écrits, apparaît comme la plus lointaine origine du vêtement proprement dit ; non point la primitive ceinture de feuillage servant de tablier de pudeur dans le jardin délicieux, sous la clémence du ciel de l'Eden, ni la pièce de fourrure ou d'étoffe qui se drape et ne devient un vêtement que par l'usage qui en est fait, mais le caractéristique vêtement confectionné en vue du bien-être, en raison de l'activité nécessaire à l'homme pour son travail ainsi que pour sa défense ; en un mot, le costume imposé par la nécessité et combiné pour y satisfaire de toutes les façons.

Le premier tailleur d'habits ne saurait être plus illustre que celui désigné par la Genèse, montrant le terrible Jéhovah chassant l'homme du paradis, et le jetant sur une terre « qui lui produira des épines et des ronces )> sans toutefois l'y abandonner entièrement, c'est-à-dire avec un courroux fléchissant, ainsi que l'indique ce passage du récit mosaïque : « Le Seigneur Dieu fit aussi à Adam et à sa femme des habits de peaux dont il les revêtit. » De sorte que ces premiers habillements apparaissent comme une pleine confirmation de ce que révèlent aujourd'hui les exhumations des anthropologues, au sujet des hommes des temps glaciaires, qu'ils nous montrent sous des habits de peaux conservant leur poil, tels qu'on les trouve représentés en notre planche double, 48-49. Les vêtements eux-mêmes n'existent plus, mais peu importe; leur conservation n'en dirait pas plus que les racloirs ou grattoirs servant à la préparation des peaux, les perqoirs ou les alênes trouant la peau pour le passage des aiguilles en os, avec les petits polissoirs de grès pour acérer ces aiguilles, et enfin les couteaux en silex pour diviser les tendons qui servaient de fil. C'est voir l'habit lui-même que de considérer cet outillage collectionné dans nos musées.

Et c'est tout un monde, des foules et des foules pendant des séries de siècles, qui se présentent ainsi sous la livrée de notre misère originelle. C'est de ces temps encore si profondément obscurs, de cette longue nuit des temps précédant de si loin nos âges historiques, que sont écloses les civilisations,

c'est-à-dire les sociétés ayant prospéré diversement, quand l'immobilité ou la rétrogradation n'est point fatalement demeurée la loi, partout où l'individualité du barbare est restée la maîtresse. Règle non absolue, d'ailleurs, puisque, entre les civilisations complètes et la sauvagerie, nombre de peuples sont devenus et restés des demi-civilisés.

Entre temps , l'homme paraît avoir imaginé le tatouage ou la gravure de la peau pour donner du renfort à son système cutané ; les peaux de toutes les races ont été tatouées, les blanches non moins que les noires, les jaunes et les bistrées. Le fait est d'autant plus à noter que, si ce renfort de la peau avait pu devenir un préservatif suffisant sous tous les climats, on peut supposer que l'homme n'aurait peut-être pas été amené à l'usage des vêtements.

Au surplus, dans la rapidité des grandes étapes de la Genèse, on ne trouve rien touchant les évolutions de l'industrie après le premier pas fait par elle. C'est sans transition que, selon le récit sacré, les fils immédiats de Caïn construisent des villes, tandis que d'autres demeurent dans des tentes ; celuici est le père de ceux qui jouent de la harpe et de l'orgue ; celui-là, Tubalcaïn, qui eut l'art de travailler avec le marteau, se montre habile en toutes sortes d'ouvrages d'airain et de fer. Le progrès ne chôme pas ; ici ce sont les pendants d'oreilles et les bracelets de Rebecca, avec les riches vêtements dont son père lui fait présent pour son trousseau de noces ; là, c'est la robe de plusieurs couleurs que le vieil Israël fait faire pour son Joseph bien-aimé. Cela est expéditif et mène droit en plein milieu pharaonique. Or, dès le moment où la graphie du sculpteur égyptien se substitue à celle du calam, les monuments remplacent avec un avantage incomparable toutes les descriptions, si souvent plus que sommaires en tout ce qui touche au costume et à la toilette.

Et il en est de même avec Homère , entrant de prime-saut en pleine civilisation. Pour ne parler que des textiles, Hélène dans son palais travaille à un merveilleux ouvrage de broderie, un grand voile brodé par-dessus et pardessous, tout brillant d'or. La reine Hécube descend dans un cabinet parfumé de toutes sortes d'odeurs les plus exquises, où elle avait quantité de meubles précieux, qui étaient tous ouvrages de femmes sidoniennes, et parmi tous les tapis qu'elle y visite soigneusement, elle choisit le plus grand,

le plus beau, celui qui lui parut le mieux travaillé; il était éclatant d'or et brillant comme le soleil.

C'est donc véritablement sans transition d'aucune sorte que l'on passe de la misère primitive, indiquée dans la Genèse par un trait puissant, y demeurant comme la tradition vivante d'un frisson ineffaçable clans le souvenir des hommes anciens, non seulement à des industries perfectionnées, mais au luxe, et au grand luxe.

Des bégaiements de ces industries, de l'ingéniosité des travaux auxquels l'homme dut se livrer, de l'expérience qu'il lui fallut acquérir pour se procurer les tissus et les feutrages propres à remplacer les vêtements de peaux dont il lui avait fallu d'abord user, de ces efforts collectifs, rien ne parle en ces livres-là. Comment le misérable, troglodyte pour sa sécurité en face des monstres paléontologiques encore existants, barbare entouré de barbares de son espèce, et sachant de suite, ainsi que le dit l'épouvante de Robinson Crusoé, que de toutes les espèces féroces la sienne est la plus dangereuse, comment ce chasseur, absorbé par la poursuite constante de sa nourriture, a-t-il trouvé des loisirs pour se livrer à des travaux manuels en leur faisant suivre une voie progressive, qui le saura jamais ? S'imagine-t-on, par exemple, quel dut être l'heureux émoi de ceux à qui l'artisan du premier peigne vint montrer un objet si nécessaire, et sans lequel la chevelure humaine, loin d'être une parure, ne pouvait guère donner lieu qu'à la souffrance? Quel drame dans ce mystère insondable, d'ailleurs merveilleux par les résultats partout où l'homme a su s'organiser et vivre en société !

Les Grecs, ne tenant aucun compte de leurs aînés, se donnaient comme ayant tout inventé, et, avec leur mythologie asiatique, ils s'en sont délivré le brevet. Cela était commode et coupait court aux questions de haute rétroactivité. Nous apprenons maintenant de quelle autre profondeur sont les solidarités humaines, et de quelle réalité sont les liens qui nous rattachent à ceux qui ont été nos premiers prédécesseurs, comme se rattacheront à nous ceux qui nous succéderont. Il faut voir aujourd'hui ces choses de beaucoup plus haut qu'on en avait l'habitude jadis, et c'est un effort, autrement collectif que celui d'un groupe, qui a fait de l'homme, de ses costumes, de ses toilettes, de ses ornements et de son outillage, en général, ce qu'il se trouve être pré-

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