LES PIFFERARI
Ces figures proviennent du monte Cassino, l’ancien Cusinum, situé dans la Terra di Lavoro. La Terre de Labour est la partie N.-0. de cette fertile Campanie, célébrée par les Latins comme le plus riche et le plus beau pays du monde; sa capitale conserve le nom de Capoue, quoique ce ne soit plus la même (l’ancienne est un simple village voisin, Sainte-Marie) mais ce nom suffit pour évoquer le souvenir des célèbres délices classiques.
Le monte Cassino, si connu par l’abbaye fondée par saint Benoît sur l'emplacement même de l'antique citadelle romaine, est une de ces localités où se recrutent les nombreux émigrants qui viennent chez nous en famille, et dont tous les membres exercent, autant que possible, la profession de modèles pour nos artistes. La beauté corporelle de ces gens est connue ; ce sont des cousins de ces Romains du Trastévère, riches de « ce ton des chairs auquel les peintres, dit Chateaubriand (ô temps de l’école de David !), ont donné le nom de couleur historique, et qu’ils emploient dans leurs tableaux. » Toutefois ce ne sont pas les mêmes, car chez eux rien ne rappelle cette rudesse des Trastévérins, dont la fierté native est regardée comme un des caractères des anciens maîtres du monde. À Rome, on ne les confond jamais, et les pifferari promenant là, comme partout, leur flûte et leur cornemuse, y sont toujours tenus comme provenant des provinces de la Napolie.
Ceux de ces hommes qui émigrent conservent avec une certaine ostentation leur accoutrement de pasteurs qui, pour ces fainéants, n’est que trop souvent la livrée de la mendicité. Les femmes tiennent davantage encore à leurs chatoyants costumes traditionnels, et la mère
joue, non sans goût, avec les oripeaux disposés sur les types consacrés dont elle habille ses enfants. Le bambino est un petit bonhomme portant toujours des vêtements faits à sa taille, ce qui contribue à lui donner cette physionomie particulière, si souvent tout à fait charmante que prend sa beauté native, et il en est de même pour les petites filles, plus vives, plus précoces, et naturellement gracieuses.
En somme, ces gens qui posent dans nos académies et dans nos ateliers, et venus de ces campagnes où Chateaubriand reconnaissait partout des traces profondes des anciennes mœurs, sont des malheureux qui apparaissent dépourvus du ressort moral que l’on rencontre si généralement chez nos paysans européens, et cela quoique ces derniers aient eu à subir, comme les Italiens, le lourd servage des temps féodaux.
Pour les montagnards du Casinum, la cause de leur abaissement pourrait bien être plus lointaine et plus profonde, et sans recourir autrement à l’histoire qu’à celle que Pon trouve toute faite dans les dictionnaires, il nous paraît d’un certain intérêt de signaler que les montagnards de la Terre de Labour descendent, selon toute vraisemblance, d’une race dont la condition fut toute servile dans la vieille société romaine. Les gens du Casinum seraient les
descendants directs de ceux des Lucaniens dans lesquels, à la fin de la seconde guerre punique,
les Carthaginois trouvèrent des alliés, ce qui les fit appeler par les autres Lucaniens des plaines, les Brutti où Brettii, les rebelles. Les Romains enlevèrent toute indépendance à ces belliqueux, en déclarant esclaves publics les gens du Bruttium, qu’ils employaient comme licteurs ou serviteurs des magistrats. Et cette condition servile a peut-être duré jusqu'aux derniers temps de l'empire romain. Puis ce fut le joug des barbares, eb enfin, quant aux abbayes, elles ne firent guère que des mendiants de ces Latins avilis ; car ils sont singulièrement restés Latins, à en juger par leur langage à propos des pièces de leurs costumes, au sujet desquelles nous avons voulu nous renseigner auprès de deux de ces Italiennes portant des accoutrements du genre de ceux que contiennent nos planches, et appartenant à ces tribus qui logent dans nos faubourgs, y menant cette vie à part où personne ne pénètre, s’aimant entr'eux, comme les gueux de Béranger, et, selon toute apparence, insoucieux de leur destin avilissant préparé de si longue main, et accepté par eux plutôt avec gaieté qu'avec mélancolie.
Ces deux paysannes, également illettrées, ne sachant pas même lire, sont la mere et la fille : la mère ne comprenant pas un mot de français, la fille le parlant assez pour fournir, non l’explication, mais l’application des termes employés par la mère, une vieille parcheminée, à laquelle nous avons fait passer en revue les différentes parties du costume et surtout du costume féminin. Ces renseignements, d’une tradition tout orale, nous paraissent particulièrement précieux en un sujet comme le nôtre. La consultation ayant porté en même temps sur la planche ayant pour signe HB, il n’est pas inutile d’avoir aussi celle-là sous les yeux. Ce sont d’abord ces deux femmes, originaires du monte Cassino, qui nous ont donné la certitude de la provenance de la famille de nos piferari, photographiés à Paris. Au pays natal, c’étaient des voisins. Le vieux chef de ce petit clan, c’est Angelo — pauvre Angelo, il est mort ici — ; son fils aîné,
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