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toute maison méridionale de véritable caractère espagnol. Les renseignements sur les choses simples, à l’usage du plus grand nombre, ne sont cependant pas les plus communs. Ayant à opter entre le patio de la maison riche, dont le plan est facile à concevoir, et où d’ailleurs, dans ceux d’ancienne construction, les ornementations sculpturales de beau caractère, comme celles de certains chapiteaux mauresques, s’enfouissent de telle sorte sous le badigeonnage usuel qu’on les y retrouve à peine aujourd’hui, et le patio tel qu’on l’aménage chez les gens de petite condition, notre choix s’est arrêté sur un type qui se rapporte aux mœurs les plus générales.
Notre exemple provient de Grenade. Cette maison, louée en partie à des voyageurs, n’est cependant pas une de ces auberges comprises dans leur ordre hiérarchique sous les noms de fonda, parador, posada, meson, venta et ventorillo, ces singulières auberges où, pour la plupart, selon l’unanimité des voyageurs du siècle dernier, et même de quelques-uns du nôtre, l'hôtelier accueillait l’arrivant en lui offrant une chaise, mais rien à manger; il fallait alors pour voyager être pourvu de ses vivres, ou aller soi-même chez le boucher et le boulanger, et ne pas faire de tapage, car cela, avec son prix spécifié, était ajouté sur la note.
Notre maison est une de ces casas de pupillos ou de huespedes, que M. John Lemoinne indique en les recommandant, assimilées par lui, comme par M. le baron Dawvillier, aux pensions bourgeoises de Paris, et aux fumily-houses de Londres. On jouit dans la casa de pupillos de plus de familiarité, de laisser-aller, que dans le nord de l'Europe. Ce n’est pas un hôtel; le nombre de pensionnaires qu’on y reçoit est ordinairement limité à quelquesuns. Ces locations sont faites par d’honnêtes bourgeois, quelque veuve, une famille éprouvée par des revers de fortune, voulant tirer parti d’un appartement trop vaste pour eux. Ces maisons, fort proprement tenues, sonb ordinairement peu fréquentées par les étrangers ; l'accueil y est simple, presque toujours patriarcal, plein de cordialité. Elles ne s’annoncent aux passants que par un petit carré de papier blanc grand comme la main, attaché avec une ficelle à l’une des extrémités de la fenêtre ou du balcon. S'il est placé au centre, ce papier signifie qu'il y a un logement à louer.
La sécheresse propre à toute chambre d’hôtel, même dans l’agréable casa de pupillos à ce qu’il paraît, se révèle ici par de certaines absences qu’il importe d'indiquer en examinant l'intérieur de la pièce représentée. Carrelage en briques, selon l'usage général pour toutes les chambres, plafond en solivage apparent conservant sa couleur naturelle, murs couchés de lait de chaux, meubles en bois garni de paille, les canapés comme les chaises, voilà pour le fond La décoration de la muraille, uniformément badigeonnée, consiste en quelques lithographies de taille exigue largement espacées, et un miroir de Venise dans un cadre du XVII siècle qui est, en réalité, le seul luxe. Avec l'habitation de la famille, cette chambre à coucher, car telle est sa destination, ne conserveraït pas cette sécheresse. Outre que le carrelage serait revêtu de l’une de ces nattes que l’on fait en roseau pour l'hiver, en jonc pour l'été, généralement tressés avec beaucoup de goût, les murs sur lesquels en Espagne on ne meb pas de
buis bénit, seraient ornés de grands rameaux en formes de palmes, tressés, nattés, tirebouchonnés, non seulement avec beaucoup d'élégance, mais encore avec ce soin et cet amour que les meilleures gens du monde ne sauraient avoir pour la chambre banale où passe le voyageur,
Dans ces grandes chambres carrelées, où les cheminées sont fort rares, on se chauffe l’hiver avec le brasero, grande bassine de cuivre jaune posée sur un trépied et remplie de braïse ou de petits noyaux en combustion recouverts de cendre fine qui entretiennent un feu doux.
Le lit est, pendant la journée, tenu sous le rideau ; il occupe un espace des plus restreints et se trouve en une espèce de réduit disposé en retour d’angle près de la porte d'entrée. Cette exiguité rappelle celle de l’alcôve pompéienne, zofheca, où il n’y avait guère de place que pour la couche et dans laquelle on ne pouvait demeurer sans laisser la porte ouverte,
Le seul vestige architectural qui indique la vieille ville mauresque se trouve dans la forme et le profil de l’ouverture du fond, commune à l’entrée de la pièce et à son alcôve. Quant au mobilier dépareillé, rangé le long de la muraille, il justifie pleinement ce que dit Théophile Gautier à propos de l'abondance extraordinaire de chaises et de canapés de paille dans les habitations espagnoles, et aussi ce qu’il ajoute en parlant du goût affreux des meubles, rappelant le goût messidor, le goût pyramide, et toutes les formes démodées du premier empire qui, selon lui, bien que l’ancienne Espagne ait en grande partie disparu, y fleurissent toujours dans toute leur intégrité.
La galerie supérieure du patio montre que cette partie de la maison reçoit d’autres proportions que celles d’un couloir ; sa profondeur, en de certains côtés, est doublée. Il y à là une pièce recevant le plein air, s’ajoutant aux chambres d'habitation, et d’une jouissance commune ; elle est pavée de larges carreaux de briques, et c’est l'endroit où, d'ordinaire, l’'Espagnol de mœurs rustiques, couché sur la dure, étendu sur sa manta, fait sa sieste.
Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que, sous le couvert de son toit en pente qui la dégage intérieurement, cette pièce à air libre, quelle que soit sa profondeur, est toujours pourvue d’une abondante lumière ; c’est à peine si sous cette toiture qui préserve de l'atteinte directe des rayons de soleil on est ce qui s’appelle dans l'ombre. La pénombre est si réellement claire sous le ciel espagnol que le peintre, habitué aux oppositions septentrionales, ne sait comment sy prendre pour établir des plans dans sa translucidité, et c’est ce que nous disait notre ami Sabatier qui s’y est efforcé dans son aquarelle, où, malgré sa délicatesse scrupuleuse, obligé de forcer des oppositions en réalité à peine saisissables, il a cependant réussi à le faire comprendre.
L'extérieur de la maison montre que les mêmes précautions y sont prises pour se préserver des inconvénients du soleil, en éviter l'atteinte, et cependant respirer. La toiture avancée conserve l’inbrez romain, la tuile courbe, bon et durable préservatif, d’une disposition heureuse pour la division et le déversement des eaux pluviales ; pas de vitres échauffantes à la fenêtre, mais une porte en bois à deux battants dont le panneau supérieur s'ouvre à l’inté-
rieur pour procurer quelque lumière ; le seuil de cette porte-fenêtre s'élève d’une marche audessus du balcon avancé dont la plupart des maisons se trouvent pourvues. La boutique est ouverte et sous une toile tombante, qu'un bâton transversal à demeure permet de tenir à quelque distance, de manière à ne pas priver de l’air extérieur. Le pied du mur est bordé de petites dalles en talus pour empêcher le déchaussement causé par la pluie et la pénétration de l'humidité. Amoureux du badigeon, les Espagnols en couvrent tous leurs murs, avec une singulière fréquence dans certaines provinces méridionales ; à Séville, régulièrement, cela se renouvelle trois ou quatre fois par an. À Grenade on en varie les tons, de manière à éviter aux rues étroites, généralement tortueuses, tout aspect monotone ; sans compter les crudités de la craie blanche, les maisons y sont peintes en rose tendre, en vert clair, en jaune beurre frais, enfin de toutes nuances des couleurs les plus gaies. Le seul inconvénient de cette chemise de chaux, comme l’appelle Gautier, c’est qu’elle ensevelit de plus en plus, de manière à les dérober aux investigations des antiquaires, les restes des sculptures arabes et gothiques qui ornaient les maisons anciennes. En somme, l’absence de toute teinte sombre produit un ensemble plein de vie et de gaîté. L’homme qui passe dans la rue devant la maison représentée, sur le pavé en petits cailloux que l’on trouve dans toutes les villes d'Espagne, et sur lequel, lorsqu'il est rayé, en manière de trottoirs, de bandes de pierres plates assez larges, la foule marche à la file, ceb homme qui passe, c’est l’aguador, portant en bandoulière le baril plein d’eau fraîche, à cannelle étroite, et lançant à chaque instant son cri : agua ! quien quiere aqua ! On est grand buveur d’eau en Espagne.
Les costumes représentés proviennent de la Vieille et de la Nouvelle Castille, de l’ancienne province de la Manche et de celle de Valence.
et que le mulet est d'autant plus précieux qu’il passe en sureté dans des endroits où un cheval n’ose avancer, le-trafic en est naturellement considérable,
No 1. Paysan des environs de Tolède.
Chapeau rond, veste de drap avec dessin passementé en velours ou en coton.
N° 4, Petite fille de Castillon ; province de Valence.
N°5 2 et 8, Maquignon, marchand de mules, et son do- N° 5. Arriero, charretier; même province.
mestique; province de la Manche. N° 6. Cultivateur de riz, à Cullera; même province.
Les meilleures mules d’Espagne sont les castillanes et | Ces deux derniers costumes peuvent être l’objet d’une
surtout celles de la Manche. Au siècle dernier, on n’y connaissait guère que les attelages de mulets, même aux carrosses. On sait qu'ils servent aussi hardiment qu’adroitement dans les montagnes, et semblent nés pour porter docilement et longtemps de gros fardeaux, Ceux de la grande espèce, provenant du croisement de l’âne avec la jument, ainsi que ceux de la petite espèce, les bardeaux, issus du cheval et de l’ânesse, se vendent cher; comme ils remplacent partout les chevaux de trait, que tout est transporté par des mules qu’on attelle aux chariots ou aux charettes,
description commune, d'autant plus propre à faire ressortir leurs différences provenant de la profession, et les ressemblances tenant aux traditions locales. Ces deux hommes portent également les bas sans pied ou jambards de laine et les a/pargatas de chanvre tressé et battu, qu'on appelle aussi espardines, laïssant à découvert le cou-de-pied. Tous deux ont sur l'épaule la capa de muestra , la longue pièce de laine bariolée, rayée de couleurs vives, qu’ona rrange de mille manières, et dans les coins de laquelle le Valencien serre son argent, son pain, son melon d’eau, sa
navaja; c’est à a fois un bissac et un manteau, Tous deux enfin ont la chemise attachée au cou par un bouton double et sont ceints de la f4ja de soie on de laine. Mais, tandis que l’arriero porte la culotte et la veste, et que sa tête enveloppée du foulard est recous verte du chapeau bas de forme à bords retroussés, Pautre, le cultivateur, l’homme de la terre, a conservé le caleçon de toile, les zaragüelles de lienzo, qui flottent jusqu'à la hauteur des genoux, rappelant le jupon des Klephtes et provenant assurément des Maures. Ce cultivateur a un chapeau de paille haut de forme, à bords étroits et dont le caractère indique la modernité. Selon la coutume ordinaire, il ne porte que le gilet, la veste étant réservée aux jours de fête: À son cou est suspendu un scapulaire ; dans sa ceinture est passé un pistolet; il est occupé à rouler une cigarette dont on sait l’usage universel'en Espagne parmi les hommes. Les jours de travail, le Valencien cultivateur ne conserve guère que la chemise et le caleçon. Son visage brûlé du soleil, son regard farouche, ses bras et ses jambes couleurs de bronze, et, s’il défait son mouchoir, son crâne rasé à l’orientale et bleu comme une barbe fraîchement faite, lui donnent tout à fait l'air d’un Bedouin, dit Théophile Gautier, qui l’appelle le Kabyle européen.
N°7. Muletier des environs de Burgos.
Sauf les houseaux, ce costume à beauconp de rapports
avec celui de l’arriero valencien, La veste courte est du commencement du siècle. Cet homme est coiffé du chapeau en tricorne posé de face, e/ tricornio, qui est le chapeau même des estudiantes de la tuna, de l’ancienne tunante de Valence, Ils l’ornaient de la cuiller de bois indispensable aux gens nomades ; elle y était passée comme un plumet.
N0 8. Gitana.
\ La population bohémienne est assez nombreuse dans la
province de Murcie, mais encore plus en Andalousie. La grande affaire des femmes c’est toujours de dire la buena ventura, ou la bai, selon leur langage ; elles lisent l'avenir dans les lignes de la main, ou dansent d'une manière toute particulière. Le corsage dégagé pour l’aïisance des mouvements est un des caractères du costume de ces femmes auxquelles il faut toujours quelque fleur ou quelque ruban de couleur éclatante dans leur chevelure. Nombre d’entreelles ont conservé l'usage de la jupe à deux et trois volants, qu’elles restent seules à porter en Espagne.
Les trois fragments de la maison sont reproduits d’après les aquarelles de M. Sabatier.
N° 1,5, 6 et 8. Documents photographiques fournis par M. Laurent.
N° 7. Dessin d'H'° Lecomte. N° 2, 3 et 4. Dessins de M. Garcia. Coloration de MM. Bastinos et Garcia.
Voir” pour le texte : Tra los Montes, par Théophile Gautier, 1843. — Deux artistes en Espagne, par M. Desbarolles, 1855. — Quelques jours en Espagne, par M. John Lemoinne Revue des deux Mondes 15 juillet 1858). — L'Espagne, par M. le baron Davillier, 1873. J pannes? ) — L'Espagne, splendeurs et misères, ar M. L. Imbert, 1875.