NOTICE DOUBLE
1 2 6 7 8 3 1 5 9 10 10 NOT Noire
Portrait d’une dame hollandaise peint par Paul
Portrait anonyme.
Moreelsen (1571-1638).
No 2, N° 8 et 9.
Idem. Marie de Médicis, née en 1573, morte en 1642. No 10.
N° 3 et 11. 2 Elisabeth d'Angleterre, née en 1533, morte en 1608. L’infante Isabelle (Claire-Eugénie), femme de l’archiduc No 4 Albert d'Autriche, née en 1566, morte en 1638. : Parisienne en costume de mariée, N° 6. N° 5.
Catherine de Bourbon, 1600, Dame parisienne, 1610,
Après l’exhibition des fines toiles, favorisée par les corsages à large échancrure sur la poitrine, les bouts de manches en soie ou en velours fixés par des rubans sur la manche pendante de la chemise, après les crevés de la mode italienne, on vit naître en France un costume montant, dont la fermeture, de plus en plus resserrée, devint tout à fait complète. Le collet de la robe, tenu droit, attaché d’abord à la base du cou, finit par être fermé dans toute sa hauteur, serré d’assez près et montant assez haut pour mériter son nom de carcan. Les manches droites, descendant jusqu’au poignet, étaient surmontées d’une épaulette, d’où pendait en arrière une manche courte et volante, le mancheron. On affectait d’être très étroi-
tement ajustée pour obtenir ce qu’on appelait wn corps bien espagnolè. L’espoitrinement des dames, selon l’expression d'Henri Estienne, devint tel, sous les éclisses de métal ou de bois dont elles se sanglaïent, qu’il était quelquefois à en mourir, dit Montaigne.
Cet ajustement du haut du corps, commun aux deux sexes, était, pour les femmes, un de ces emprunts au Costume masculin qui depuis sont entrés dans les jeux habituels, successifs, de la mode. On attribue la combinaison de ces corsages avec la jupe de l’amazone aux dames de la cour de Catherine de Médicis, qui suivaient la reine mère à cheval.
C’est avec ce costume si sévèrement clos, si étroitement ajusté, que, par une des bizarreries les plus contradictoires, on parvint, malgré toute vraisemblance, à exhiber largement, sous une forme étrange, la lingerie qui ne pouvait plus être aperçue que par le haut d’un collet droit (fermé, dit-on, par Henri IT pour cacher une cicatrice ) et par l'extrémité d’une manche étroite au poignet. Mais il s'agissait alors de produire des lingeries d’un genre tout nouveau : les lacis, les passements, les points coupés, la guipure, dont le goût se répandit en Europe avec une rapidité singulière. Ces premières dentelles, qui excitèrent une admiration si vive, étaient, à ce moment, dans toute la fraîcheur de leur apparition, et, dans l’historique du costume, cet événement est trop important pour qu’on ne s’y arrête pas quelque peu.
Les passements, en allemand spifze, en italien merlello, trina, pizzo, en espagnol encaje, en anglais /ace, dérivé probablement de l’anglo-normand /acez et du latin lacimia, furent des réseaux de fils d'or, d'argent, de soie, de lin, de coton, et même de cheveux, ornés d’un dessin. A la différence du canevas offrant de prime-abord un réseau fixe et régulier pour la broderie,
le réseau des passements était formé au fur et à mesure du travail, et c’est ce qui constitue le véritable caractère de la dentelle. |
Quant à l’origine des premiers passements, Reïffenberg assure que les cornets ou bonnets de dentelle étaient en usage en Belgique dès le XIV® siècle. Les Italiens revendiquent l’in-
vention du point à l’aiguille. L'Espagne, célèbre de bonne heure par ses points fabriqués sur une grande échelle, dit n’avoir eu besoin ni de Gênes ni de Venise; mais le mot broder, ricamare, ricamar, étant dérivé de l’arabe, et ne figurant, disent les linguistes, dans aucun idiome européen, ceux qui ne sont ni Flamands, ni Italiens, ni Espagnols, soupçonnent que l'origine de la broderie en dentelle pourrait bien être orientale; à l’appui de cette opinion, on à fait remarquer que ce sont surtout les Juifs qui, jusqu’à nos jours même, se sont principalement occupés de la vente et de la fabrication de la dentelle.
On peut s’imaginer l'émotion produite chez les femmes par des modes ingénieux, avantageux pour la toilette, mis à leur portée par de véritables maîtres ès-arts, comme Vecellio, Jean Cousin, Vinciolo, etc. Aussi, malgré le grand nombre d’ouvrières rapidement formées, toutes les dames, et des plus grandes, mirent la main au réseuil pour besongner en tous points à l'aiguille, point croisé, point couché, point picqué, en suivant attentivement les recueils initiant au noble et gentil art de l'aiguille, comme le Livre nouveau et subtil, imprimé par Maître Pierre Quinty, à Cologne, en 1527, le plus ancien livre connu sur cette matière;
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comme la Fleur de la science des patrons de broderie, façon arabicque et ytalique (1530); la Fleur des patrons de lingerie (1549), etc.
Cest le désir d’exhiber ces broderies, que l’on prenait tant de peine et de plaisir à faire, qui leur fit occuper une place aussi large, à coup sûr bien imprévue, dans le costume ajusté de la seconde moitié du XVI* siècle. On avait beau travailler en dentelle toutes les sortes de lingeries, mouchoirs, serviettes, nappes, taies d'oreiller, cela ne suffisait point ; et d’ailleurs, où les délicates légèretés des passements, où le ton de crême de la soie et du fil non blanchis, comme on aimait à les conserver, auraient-ils eu toute leur valeur, sinon au contact des fines carnations, dans le voisinage de la nacre des perles, des ors de la joaillerie, des plis soyeux de l’opulent velours ? Aussi la collerette, la fraise, ainsi qu’on l’appelait, de sa ressemblance avec une fraise de veau, alla-t-elle grandissant. Non seulement le diamètre en devint semblable à celui d’une meule de moulin, comme le dit Blaise de Vigenère, mais les rangs superposés en trois, quatre, eb même cinq étages, firent la fraise si haute qu’en cachant les épaules et en avançant au devant de la poitrine elle parvint à dénaturer, en apparence, la structure humaine. Pierre de l’Estoile dit de la tête ainsi isolée que l'on avait peine à rattacher à son corps : « que semblait que ce fut le chef de saint Jean-Baptiste sur son plat; »et l'image est d'autant plus juste que la collerette était rigide, ses tuyaux rayonnants, soutenus par un appareil métallique, étant godronnés, empesés, si raides que les fraises craquaient comme du papier. Ainsi attifé, c’est à peine si l'on pouvait manger; il fallut se servir de cuillers et de fourchettes à longs manches pour y arriver sans trop de gêne.
Cette fraise guindant le cou; le corps piqué (ainsi s'appelait le corset) ; le tambour de la jupe rejetée en arrière; la robe longue cachant entièrement les pieds pour dissimuler l'emploi des hautes semelles avec lesquelles on se grandissait ; le soutien de la jupe pour l’exhibition du cotillon, que les femmes nobles, comme les bourgeoises, aimaient à montrer les jours de cérémonie; tout ce volumineux, raide et incommode appareil fit créer tout un art de maintien. Ce fut, dit M. Quicherat, le résultat d’une étude que de savoir remuer les hanches en marchant, en faisant incliner la jupe, tantôt en avant, tantôt en arrière, de manière à faire valoir la jupe, la hanche et la croupe. C’était encore une étude que de produire en même temps une cotte chamarrée, une autre cotte passementée, et une troisième cobte brodée, découvrant au besoin le bas de soie rouge dans un sowlier à pont, avec le cordon lié en nœud d'amour qui l’attachait.
Cest vers 1575, à la fin du siècle, que se place l'excès de ces modes en vogue, et c’est alors que les fraises atteignirent leurs plus grands développements. Nos planches ayant pour signes la Hache, la Bague, le Domino, offrent un certain nombre d'exemples utiles à rapprocher des collerettes présentes, depuis les fraises à petits canons sur un seul rang jusqu’à la haute eb grande fraise que l’on rencontre aussi dans la peinture de Dirk Hals, à côté de la collerette non godronnée, à plat sur son appareil. On voit que ces choses de la mode européenne n’étaient point encore exclusives comme elles le sont devenues. Ces exemples
réunis, eb s’avançant assez loin dans la première partie du XVII* siècle, embrassent une période d’environ quatre-vingts ans.
Assurément c’est en France surtout que les excès de cette mode paraissent avoir été sensibles. Cependant il y a au moins quelques personnalités qui, à l’étranger, ont égalé, sinon dépassé, ce qu’il y eut de plus extravagant en ce genre. Nous donnons ici deux portraits, à quelques vingt ans de date l’un de l’autre, de l’infante Isabelle, fille de Philippe II, archiduchesse d'Autriche et gouvernante des Pays-Bas (n° 3 et 11). Ses deux collerettes ne sont pas ici parmi les plus grandes, mais il existe un troisième portrait de cette même princesse dont la fraise de cinquante centimètres de diamètre dépasse tous nos exemples. Quant à la reine d'Angleterre, Élisabeth, ses audaces semblent avoir atteint tout ce qu'il y eut de plus exagéré. Sans nous arrêter aux trois mille robes garnies de dentelles figurant dans la garde-robe de la reine Bess, à ses vêtements fleuragés et pailletés, ne suffit-il pas de Tappeler ce que Walpole dit en parlant de ses portraits ? « On croirait voir une idole indienne qui n’est composée que de mains et de colliers ; un nez à la romaine, une montagne de cheveux chargés de couronnes et de diamants, une immense fraise et une énorme quantité de perles. » Ajoutons, pour ce qui concerne l’image que nous reproduisons de cette souveraine (n° 10), que sa collerette ouverte par devant est un compromis entre la fraise ronde et la collerette montante, disposée en éventail, portée par Marie de Médicis (n° 9). Le curieux appareil qui forme à la tête d’Élisabeth un si étrange accompagnement est un manteau dont les deux conques unies figurent le collet; c’était toute une armature à ajouter aux autres; on bordait ce singulier vêtement avec de la dentelle, ainsi qu’on le voit ici, et M. Quicherat dit que la mode en était issue d’une extravagance du temps de la Ligue.
La fraise fut remplacée par la collerette en éventail qui s'élevait de l’encolure de la robe comme si elle en eût été le revers; le visage et le cou par devant se trouvèrent dégagés (voir n° 9). Plus largement dentelée que les fraises, cette collerettte s’étalait sur un seul rang et était aussi soutenue sur un appareil en fil d'archal. On rencontre (n°° 4 eb 5) des exemples du dégagement complet du cou et de la poitrine, que l’on sut se procurer avec la collerette en éventail. Ces collerettes, simplement tuyautées, étaient portées par des bourgeoises. Le port de la dentelle, compris dans les lois sompluaires, fut, en effet, un privilège de caste ; et les interdictions qui en furent faites, fréquemment renouvelées, étaient poursuivies avec d’incroyables rigueurs. Sous Charles IX, on rétablit les prohibitions décrétées par Henri IT; les peines variaient, pour les contrevenants, depuis les amendes jusqu'au fouet par la main du bourreau. On donnait naturellement carte blanche aux princes et aux personnes de la cour. Élisabeth en usait de même en Angleterre, et ayant appris que les apprentis de Londres ornaient leurs collets d’une broderie blanche, elle ordonna que le premier qui transgresserait ainsi le règlement fût fouetté publiquement (Histoire de la Dentelle, par Me Bury- Palliser; Paris, Didot). Le règlement dont il est ici question remontait au temps d'Henri VIII, et fut renouvelé par Marie Tudor.
Ce sont ces interdictions qui, lorsque le passement dentelé se transforma véritablement en dentelle, donnèrent lieu à des fabrications d'usage populaire, auxquelles le caprice d’une grande dame procura parfois la fortune de la mode. C’est ainsi que naquirent les dentelles bleues de mariage qui se firent en opposition avec les dentelles jaune-citron de la cour anglaise, jusqu’à ce que les puritains eussent ruiné le commerce de Coventry, et que vinrent plus tard a bisette, étroite et grossière dentelle au fuseau fabriquée par les paysannes des environs de Paris, et la gueuse (en anglais beggars lace), réseau et fleurs d’un fil lâche et gros, qui, d’un usage général jusqu'aux premières années du XVIII° siècle, resta aux basses classes pour lesquelles elle avait été inventée. :
Les manchettes étaient une réduction de la fraise et en suivirent les fluctuations ; et sous le rapport de la dimension et de l'épaisseur qui leur furent données, Élisabeth fut encore l’émule de Marguerite de Navarre. Lorsqu’à la mode des fraises succéda celle des collets montants en éventail, la manchette, suivant le sort de la collerette qui, nous l'avons dit, semblait le revers de la robe, figurait le revers de la manche,
La joaillerie, appliquée sur les vêtements mêmes, fut largement employée. Nous n’en dirons ici qu'un mot : c’est que la taille des pierreries, pratiquée à partir du XVI° siècle, donna à la monture des joyaux une tournure nouvelle et que l'émail transparent, découvert aussi dans ce même siècle et assez avant dans son cours, contribua à leur procurer une variété d'éclat et une richesse supérieure à ce qu’on avait obtenu jusque là. La conséquence fut que l’on renouvela partout la joaillerie, On voit dans nos divers exemples l’usage que l’on en faisait, ainsi que celui des perles, dans les chevelures et aux oreilles. Le collier de cou qui n’avait plus de place fut remplacé par des chaînes plus ou moins légères ou chargées, en général à un seul rang, tombant sur la poitrine. Notre n° 7 offre une variante assez intéressante sous ce rapport. Cette dame hollandaise est parée d’un collier de perles aboutissant à la simple croix d’or appelée habituellement à la Jeannette. C’est un collier dont la véritable place eût été sur le cou engoncé d'une large fraise, et qu’elle a disposé sur son corsage, avec un caprice non sans grâce. Aussitôt que le cou fut dégagé, le collier reprit sa place; c’est là qu’on le retrouve, n° 9 eb 10, et encore dans nos petits exemples d'ensemble, n° 4 et 5. À propos de ces figurines, qui datent de 1610, faisons remarquer qu’elles ne sont pas vêtues à la mode du jour, mais accommodées à des modes surannées, comme il convenait à de petites bourgeoises. Les gens du grand ton s’amusaient beaucoup de l’attirail des mariées, portant souvent des costumes légués par leur mère ou leur grand’mère; c’est ainsi que dans le costume de notre jeune épousée on retrouve et la haute et large épaulette bouffante d’un temps antérieur, et les amples manches tombantes portées sous Louis XII et François I*. La couleur de ce costume d’épousée ne doit pas surprendre : Marie Stuart se maria en blanc, mais rien ne garantit que ce fut déjà une coutume ; on ignore si c’est parce que l’usage aurait été tel pour les princesses, ou si c’est parce que cette couleur était celle de sa famille maternelle.
On poudrait les cheveux ; on employait des perruques, même de filasse, et la poudre qui
n’était pas mise à sec, mais que l’on faisait tenir à l’aide d’un mucilage, exigeait, ainsi que le fait remarquer M. Quicherat, nombre de lavages pour rendre possible le passage du peigne sur ces têtes encollées. Dans la chevelure même on employait des cercles de fer, comme étaient les arcelets, servant à relever les cheveux äu-dessus des tempes ; il y en avait d’autres encore pour soutenir la passe de certains bonnets, comme l’attifet de mine sévère que l’on rencontre dans notre planche de la Bague, n° 5. Enfin, l’on se servait de tampons posés sur la tête, servant, soit à tirer les cheveux pour donner de la largeur au front, ce que l’on appelait les cheveux en raquette, soit pour les rassembler en étage au sommet du crâne, en leur donnant la forme d’une pomme, d’une poire, d’un couronnement d’édifice.
Quelque étranges que’ paraissent les gens de cette époque, poudrés, frisés, parfumés, godronnés, si incommodément et si ridiculement accoutrés, on reconnaît, si l’on entre dans le détail, que c’étaient de fins connaisseurs, et ce qui reste aujourd’hui de leurs broderies, des joyaux et des étoffes qu’ils ont portés, est vivement recherché par les amateurs. D’Aubigné, en raillant cette société sur ses ridicules, a dressé compendieusement une liste, grossie par M. Quicherat, des tons de teintures appliquées aux étoffes ; dénominations bizarres dont voici la liste :
Vin, turquoise, orangé, feuille morte, isabelle, zizolin, couleur du roi, minime, triste amie, ventre de biche ou de nonnain, amarante, nacarade, pensée, fleur de seigle, gris de lin, gris d'été, orangé, pastel, céladon, astrée, face grattée, couleur de rat, fleur de pêcher, fleur mourante, vert naissant, vert gai, vert brun, vert de mer, vert de pré, vert-de-gris, merde d’oie, jaune paille, jaune doré, couleur de Judas, d’aurore, de serin, écarlate, rouge sang de bœuf, couleur d’eau, couleur d’orémus, argentin, singe mourant, couleur d’ardoise, gris
de ramier, gris perle, bleu mourant, bleu de la fêve, gris argenté, couleur de selle à dos, de veuve réjouie, de temps perdu, flammette de soufre, de la faveur, couleur de pain bis, de constipé, singe envenimé, ris de guenon, trépassé revenu, Espagnol malade, Espagnol mourant, couleur de baise-moi ma mignonne, couleur de péché mortel, couleur de cristallin, couleur de bœuf enfumé, de jambon commun, de souci, de désirs amoureux, de râcleur de cheminées (1).
(Les documents proviennent : n° 1,2 et 3, de l'exposition du costume organisée par l'Union centrale, aux Champs-Élysées, en 1874; les peintures originales appartiennent à MM. Baur et Gavet. — Les n° 4 et 5 sont tirés du recueil de Joss de Bosscher ; le coloris est contemporain de la gravure publiée en 1610. — Les n°° 6 et 7 sont reproduits d'après les gravures de Jean Wierix de la collection de M. Ambroise Firmin-Didot; l'original du n° 7 est au musée d'Anvers. — Enfin, le n° 9, d'après H. Jacobsen, le n° 10, d'après Crispin Van den Queboren, et le n° 11, d'après de Clerck, ont élé communiqués par AI. Dessolliers.)
(1) Cette nomenclature est empruntée à l’Histoire du costume en France, par M. Quicherat.
QG
EUROPE.— XVI SIÉCLE