COSTUMES VÉNITIENS DE LA SECONDE MOITIÉ DU XVI: SIÈCLE
Les costumes peints dans la dernière partie de sa vie par Véronèse, mort en 1588, précèdent de peu ceux que Bertelli et Vecellio ont donné de leurs contemporains en 1589-1591. L'allongement extrême du buste, finissant par changer la place de la taille si singulièrement grossie à l’aide de la bosse du panseron, dont on trouve l'exemple en notre planche Italie, ayant pour signe la Tête de bélier, n’était encore du temps de Véronèse qu’à ses premiers débuts; on ne trouve pas non plus sur les têtes de ses Vénitiennes, la chevelure en croissant, en frisons formant des pointes en cornes, comme les dames, le disaient elles-mêmes que les gravures de 1589-1591 montrent si fréquemment. C’est donc à un âge intermédiaire éntre 1550, où le caractère générique des gentildonne de la seconde moitié du siècle est affirmé par Vecellio, et l’époque de la mort du peintre, que doivent remonter les toilettes représentées ici — 1575-1585 environ.
C’est d’après une miniature sur vélin, n’ayant qu’insuffisamment les qualités d’une copie d'art, mais offrant le caractère d’une traduction dont la nature importe à notre but, que nous reproduisons ce fragment d’une peinture de Véronèse, Ce qui donne un prix particulier à ce travail, effectué par la main attentive d’une personne inconnue dont la manière semble contemporaine des scènes représentées, c’est que l’on rencontre dans cette étude, les métaux dont le peintre à l’huilé ne fait pas usage. Grâce au miniaturiste, les divers brocarts , ces étoifes tissées d’argent et d’or, ces linons brodés en fils métalliques, dont Vecellio parle si souvent, Sans que ses gravures en puissent indiquer la splendeur, sont ici figurés, assez adroitement pour que l'emploi du métal dans la miniature ne paraisse pas avoir nui beau- Coup aux fins rapports de tons établis par la palette orignale.
Quel est le sens de la scène peinte par Véronèse ? S'agit-il d’une de ces allégories qui lui étaient familières, et pour lesquelles il préféra souvent, aux costumes incertains de tournure
antique, ceux qu’il avait sous les yeux ? Ou bien est-ce un de ces tableaux que le maître aimait à faire des mœurs élégantes de son temps ? Ki le facile et clair pinceau de Véronèse, sous lequel se dévoile l’âme sereine avec laquelle le maître étudie ses contemporains, ne laisse aucune incertitude sur les choses qu’il à fait vivre avec tant de charme et d'éclat, il n’est pas toujours aussi facile de saisir le sens de certaines de ses peintures. Ce maître épris de la beauté dans sa placide souveraineté, et du luxe sous toutes les formes, celui de la personne comme celui de l’architecture, des festins comme de la livrée, était avant tout un esprit aimable ; s’il montre le Titien, s’il se peint lui-même et ses amis, c’est dans un concert; s’il profile, passant par dessus la balustrade d’un balcon, une main de femme , ilen tomte une rose qui ne touchera pas terre, mais sera pressée sur des lèvres amoureuses. C’est en se guidant sur le fond de cette âme d'artiste que l’on peut le mieux, selon toute apparence, pressentir les intentions que le maître a souvent dédaigné de préciser avec le soin propre aux peintres de mœurs, en général, quoiqu'il soit assurément l’une des plus hautes expressions du genre. Cette recherche n’est point oïseuse, l'étude qu’elle comporte touchant directement aux choses qui nous intéressent.
Ce tableau est-il destiné à rappeler par un trait particulier la ville même à laquelle Caliari doit le nom qu’il porte pour la postérité ? On pourrait voir dans cette élégante réunion un de ces souvenirs d’une nature locale et toute charmante, dont le caractère convient, en effet à la ville des arts, des lettres et des plaisirs, telle qu'était Vérone au seizième siècle, qui, dans
l’enceinte de son académie phiharmonique, formée d’un théâtre d'opéra, d’un muséum la-
pidaire et de cette salle d'académie habituelle dont tant de cités de l'Italie se faisaient honneur, en avait ajouté-une autre pour la conservation journalière. Les gentildonne de Vérone, * à l'esprit cultivé, avaient dans ce salon de conversation leur petite académie galante où sagitaient des questions délicates donnant lieu à de curieux et subtils débats. C’était une Véronaise que cette Isote de Nogarole qui, au quinzième siècle, étonnait les savants par l’étendue de ses connaissances, en ses charmant par sa manière de les exprimer, et qui s’avisa d'écrire, en réservant toutes ses indulgences pour la femme, le dialogue ingénieux entre Adam et Eve sur cette question : qui des deux a le plus péché dans le Paradis terrestre ?
C’était un contemporain et un compatriote du peintre que cet illustre Maffei, dont la célébrité littéraire avait commencé à l’université de Vérone, en y soutenant publiquement une thèse dédiée aux dames, et traitant « de ce qu'il y a de plus délicat en amour. » Que de gloses des thèses de ce genre devaient faire naître dans le salon de conversation !
L’académie de sa ville natale était chère à Véronèse qui voyait sur l’une de ses portes son buste placé par ses concitoyens. Pour en laisser un souvenir dont le caractère, outre qu'il était local, était celui qui pouvait le mieux agréer à son pinceau, n’aurait-il point choisi le lieu où, divisées en deux camps opposés, autour d’une table légère portant sur le napperon frangé quelques friandises et le vin frais blanc ou rouge, en place de l'eau sucrée de nos orateurs, les gen-
lildonne devisaient sur des thèses galantes entourées de jeunes seigneurs leur soufflant des arguments, en sorte que ces réunions se rapprochaient de ces cours d'amour où les beaux esprits du moyen âge faisaient assaut de poétique ingéniosité ?
Une seconde version permettrait de voir dans l’assemblée de ces six nobles dames, les six villes de l'État de Venise : Venise d’abord, Padoue, la seconde par son importance, Vérone, Brescia, Vicence et Bergame. Les villes personnifiées sont de tradition antique, et il était du soût de Véronèse de rajeunir cette tradition en substituant au costume mythologique celui de ses contemporains.
Dans l'espèce de consulte imaginaire qui serait ainsi représentée, et où la présence du conseil supérieur de la République serait indiquée par le haut fonctionnaire en robe rouge portant l’étole d’or, comme par l’autre, vêtu de noir ainsi que tous les Vénitiens, y compris, pour l'ordinaire, les membres du conseil des Dix, l'inégalité de l'importance des villes serait marquée par la façon différente dont les dames siègent, deux d’entr’elles étant assises à terre sur des carreaux, ce qui toutefois était encore un privilège de noblesse. Les diverses tournures qui existent dans les modes plus ou moins récentes de ces damoiselles en grand attifage, pouvaient servir aux contemporains pour reconnaître sûrement dans ce sixain, laquelle de ces dames représentait telle ou telle ville. Ces indications nous font absolument défaut aujourd’hui. Si ces personnifications sont, en effet, celles de villes de l'État vénitien, et montrent dans son luxe particulier chacune de ces dames dans sa toilette typique du moment, portée avec la liberté autorisée pour les jours de fête, mais pour l'ordinaire n’existant que pour la Yénitienne chez elle, on est amené à rechercher quel peut être le caractère des deux hommes introduits dans cette réunion.
La loi républicaine imposait pour le dehors, à Venise, l’uniformité d’habillement, c’est-àdire la couleur noire, les distinctions extérieures étant réservées pour les magistratures en exercice ou honoraires. L’uniformité empêchait de distinguer les nobles des simples citoyens; elle servait de sauve-garde à la noblesse en cas d’émeute populaire, et mettait pour tous un frein au luxe. Tout le monde fut pendant longtemps vêtu de laine, de manière à ce que les nobles eux-mêmes, les riches et les pauvres, parfois réduits à l’aumône, les Seigneurs et les Bar-. nabottes (du quartier St-Barnaba qu’ils habitaient) ne se distinguassent pas les uns des autres. La couleur noire, ainsi imposée, persistait avec le temps. A la laine gardée pour l'hiver, on substituait la soie pendant l'été. Le drap noir doublé de moire antique était devenu le costume ordinaire de toute la noblesse vénitienne ; aux jours froids, la doublure était de pelleteries de couleur cendrée, dite de dosso, qui pour les cérémonies publiques devenaient des peaux de martre, d’hermine et autres appelées les ducales, mais toujours sans que le vêtement cessât d'être noir.
T1 y avait à Venise une magistrature spéciale qui, née dit-on des malheurs d’une certaine époque de son passé, avait pour objet de refréner le luxe. Les trois swrintendants des pompes ne faisaient pas que prescrire les habits qu’on pouvait porter, et ceux dont il n’était pas per-
mis de faire usage; ils réglaient, en outre, jusqu'où pouvaient aller et où devaient se borner les dépenses de la table ; celles que l’on pouvait faire, et celles que l’on devait s’interdire, en gondoles, en gens de livrée. Les contrevenants encouraient de fortes amendes,
À une institution de ce caractère, il fallait des moyens d'action d’une nature exception nelle, et linquisition que nécessitait ce genre de police devait pouvoir s'exercer comme l'était linquisition politique, l’inquisition d’État, dont on sait quelle fut la force à Venise. Les chefs de cette inquisition supérieure, chefs élus secrètement et exerçant un pouvoir masqué de mystère, étaient deux membres du conseil des Dix, habillés de noir, et nn conseiller du Doge portant la toge rouge. Tout le monde, y compris le Doge lui-même, devait obéissance à ce tribunal secret, pour lequel il n’y avait pas de lieu retiré dans les appartements où ses membres n’eussent le droit de pénétrer à toutes les heures du jour et de la nuit.
À Venise, comme partout et malgré sa magistrature spéciale, il y avait de temps à autre, au sujet des prescriptions somptuaires, des intervalles de relâchement et de négligence ; mais ce n'étaient jamais, dans cette république, que des interruptions passagères. La loi reprenant le dessus empêchait les transgressions de devenir habituelles : le luxe était toujours forcé de s’y conformer. |
Véronèse, partisan du luxe qu'il aimait à peindre, n’aurait-il point choisi le moment d’un relâchement de répression, dû peut-être à la jeunesse des magistrats chargés de l'exercer (il y avait dans le conseil suprême, où l’on n’entrait pas avant l’âge de vingt-cinq ans, trente membres qui, par exception, tirés au sort, pouvaient n’en avoir pas plus de vingt et un)
n’aurait-il point, disons-nous, choisi l’un de ces moments pour réunir les six villes vénitiennes dans leur grande toilette, et les inquisiteurs usant de leurs droits de s’introduire chez elles, . mais n’en faisant usage que pour se montrer aimables avec la beauté, en s’inclinant devant le luxe même ?
Une autre hypothèse donnerait encore un autre sens à cette composition. L'état des courtisanes, qui fut longtemps une des singularités de Venise, y était dans toute sa splendeur pendant la seconde moitié du seizième siècle. C’était chez les courtisanes qui se traitaient les affaires sérieuses, que s’assemblaient les ambassadeurs, ete. Tous ceux qui faisaient profession de galanterie vivaient plus avec elles qu'avec leurs femmes, dit un voyageur signalant cet état de choses. Vecellio montre les courtisanes, malgré les défenses qui leur étaient particulières, portant aux doigts des anneaux comme les épouses, et au lieu des perles qui leur étaient interdites, se parant de certains objets ronds ressemblant à des perles, assurément de manière à faire illusion, puisqu'il ajoute qu'à moins d’être un habile connaisseur on est souvent trompé par ces apparences. Cependant il dit encore : « Ces femmes, venues à Venise d'autres heux, on les connaît facilement à leurs procédés, car elles montrent beaucoup deffronterie, et laissent voir, non seulement leur visage, mais une grande partie de leur poitrine peinte avec du blanc. »
La débauche titrée, que Venise dut finir par proscrire au dix-huitième siècle, y tenait une
Rap Firmin Didoc et BD