‹ Le costume historique (volume 4)Chapitre 50 sur 130 · INTÉRIEUR DE L’HABITATION FRANÇAISE. — XV° SIÈCLE · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR DE L’HABITATION FRANÇAISE. — XV° SIÈCLE

Nous devons à l’obligeance de M. Viollet-le-Duc, qui a bien voulu nous en procurer les moyens, de pouvoir publier en couleur cette salle du XV° siècle, faisant partie du château de Pierrefonds, restauré avec tant d'éclat par l’éminent architecte. Nous la donnons telle qu’elle existe, en reproduisant même le parquet en bois ciré qui remplace le carrelage ou le planchéiage de l’époque. Nous y avons introduit des figures pour servir de guide dans l’appréciation des proportions de cet intéressant spécimen.

Le château de Pierrefonds, actuellement restauré, a été construit par Louis d'Orléans, frère de Charles VI, sur les ruines d’un autre château fort; il date de la fin extrême du XIV° siècle, et du commencement du XV°. C’était à la fois une forteresse de premier ordre et une résidence renfermant tous les services nécessaires à la vie d’un grand seigneur.

La vie féodale était alors bien différente de celle du XII° siècle, époque où elle conservait encore un caractère véritablement patriarcal. Depuis la fin du XIII siècle, les mœurs étant devenues plus raffinées, et les seigneurs féodaux n’admettaient plus la vie commune avec leurs hommes, On fit des chambres à coucher séparées des appartements de réception, ayant toutes leur garde-robe, leur issue particulière ; on y joignit même souvent des cabinets ou retraits, garnis de rouets, de métiers propres à des ouvrages de femmes. Les appartements de celles-ci furent séparés de ceux du châtelain.

Dès la fin du XIT° siècle, la plupart des gentilshommes ayant été en Orient, en avaient rapporté le goût des habitations splendides. On voulut aussi avoir des pièces mieux chauffées, mieux closes; on encourtinait les fenêtres; on garnissait les murailles de boiseries ou de tapisseries ; on étendait sur le sol des tapis de laine, des fourrures ou des nattes et des jonchées, souvent parfumées. L'usage si ancien de s'asseoir à terre, se conserva d’abord longtemps, et de nombreux coussins, des fourrures, de petits tapis, étaient, à cet effet, répandus dans les pièces. Peu à peu, on multiplia les siéges à l'infini : les uns fixes, larges, bien garnis, couverts de dais et d’abris; les autres, mobiles, de toutes les dimensions et de toutes les formes.

Les artisans devenant dé plus en plus habiles, firent des objets et des meubles plus élégants

et plus commodes que les bahuts, les siéges et les lits romans. Les nouveaux meubles, précieux par leur travail et par la matière, étaient encore enrichis par les étoffes dont on les couvrait. Ils étaient sculptés, incrustés, peints, dorés et d’une grande variété de formes. Devant les bancs et les chaises, on posait des marchepieds et des coussins pour parer au froid des carrelages.

Tous les éléments de ce luxe et de ce confort s'étaient introduits dans la bourgeoisie au XIV* siècle, et M. Viollet-le-Duc, auquel nous empruntons ces renseignements, ajoute que, dès cette époque, les demeures des riches marchands ne le cédaient guère, comme richesse de mobilier, à celles des nobles.

Le donjon de Pierrefonds renferme, ainsi que nous l'avons dit, tous les services nécessaires à l'existence d’un grand seigneur au XV®° siècle. Il est un des principaux monuments de ce siècle, représentant en quelque sorte, dans leur éclosion finale, les dernières traces de l’art du moyen-âge. Sa large installation est d’autant plus à remarquer qu’elle est comprise dans une enceinte fortifiée où, pendant longtemps, les habitations ne furent, pour ainsi dire, qu’un campement que l’on disposait en raison des besoins du moment. Ce donjon a trois étages d’appartements, séparés seulement par des planchers, et tous pourvus de cheminées. Le dernier étage est lambrissé sous comble. On y accède par un escalier d'honneur, ayant perron et montoirs pour les cavaliers. Au premier, se trouve la grande salle de réception, d’une longueur de vingtdeux mètres sur onze de largeur ; caves, cuisines, celliers, chambres, garde-robes, magasins, laveries : rien n’y manque. Terminons cet exposé général en disant que les locaux destinés aux mercenaires de la garnison n’avaient aucune communication directe avec les appartements.

L'architecture de la pièce représentée est de cette époque de la renaissance française où les lignes droites, anguleuses, commencent à recouvrer un empire absolu. Le cintre des fenêtres est alors très-surbaissé. Le dessus des portes est à angle arrondi, ou même à angle aigu ; on continue, toutefois, à cantonner leurs embrasures avec des colonnettes isolées où groupées dans le goût de celles du style ogival. La cheminée est du caractère le plus rigide: elle est montée sur pied droit : la hotte, ne faisant qu’un avec le manteau, élève sa plénitude verticale jusqu’au plafond, n’ayant de relief que les simples moulures à plusieurs filets qui font tout le tour de la salle. Le plafond est resté le solivage apparent du moyen-âge; rien n’y fait pressentir encore les caissons de celui de la renaissance. Enfin, les boiseries garnissant les murailles étendent aussi leur ligne droite autour de la pièce, sans autre et très-légère interruption que celle du sommet des montants de clôtet qui les divisent.

La cheminée occupe presque toute la largeur de la salle; elle est placée, selon l’usage presque invariable de l’époque, entre les deux fenêtres. Celles-ci, très-élevées, donnent une lumière abondante, malgré l'épaisseur des murs, favorisée d’ailleurs par le biais de la cheminée. Les meneaux de la fenêtre d’alors se coupent à angle droit (c’est même de ce croisement des meneaux qu'est venu le mot croisée pour signifier une fenêtre); chaque division procurée par les montants et les traverses formait un vantail qui s’ouvrait séparément, ainsi que le volet

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intérieur dont on le recouvrait. La fenêtre était garnie de pièces de verre agencées dans des tiges de plomb; on y voyait souvent des vitraux. Ceux du XV° siècle n'étaient plus les mosaïques où il fallait employer une pièce de verre, teinte dans la masse, pour chaque couleur; ils étaient peints, les fonds en étaient unis ou damasquinés ; les bordures assez rares se composaïient de feuillages maigres et découpés. L'usage de peindre les vitres en grisaille devint trèscommun vers la fin du siècle, Ces grisailles étaient fréquemment rehaussées par la belle couleur jaune que le peintre-verrier Jacques Lallemand trouva alors le secret-de vitrifier. On mettait lé sujet principal de la décoration des vitraux dans la partie inférieure de la fenêtre : les autres compartiments recevaient des écussons, des figures d’anges, des émblêmes. Dans la deuxième moitié du siècle, le champ des vitraux se garnit de portiques, de fabriques, de paysages étendus au loin, chargés de figurines dont certaines sont d’une réduction telle qu’on ne peut les distinguer que de près.

Sauf la boiserie de chêne, tout dans cette pièce est recouvert de peintures. Le manteau sculpté de la cheminée est armoyé d'Orléans ; les baies de la fenêtre portent sur champ de France le sanglier du roi de France Louis XIT, ainsi que la tenture de la pièce voisine dont on aperçoit l’entrée ; le puissant corbeau de la poutre traversière est lui-même écussonné. Dans la peinture des poutres et des solives, on introduisait souvent alors des parties. d’étain doré. Quant aux murs, ils étaient recouverts d’ornements, parfois de sujets peints, ou de l’or basané des fabliaux; souvent, on y tendait des tapisseries.

Le style de transition de cette époque où se trouvent en germe toutes les splendeurs de la renaissance qui devait se développer sous l'inspiration des Valois, ainsi que le constate M. Violletle-Duc, est éminemment français. « Le goût s’en est répandu d’abord-en Angleterre, puis en Allemagne. » Il à véritablement devancé l'invasion des artistes de l'Italie. I1 n’y a point de ressemblance au point de vue des décorations intérieures et extérieures, ni au point de vue des distributions et des plans, entre les constructions italiennes du XV° siècle et celles qui

furent élevées pendant ce même siècle en France et dans le nord de l’Europe. Sous sa nouvelle

forme, la demeure féodale de ces dernières contrées est encore empreinte du génie vraiment national. Le type du XV° siècle est commun aux Français du bassin de la Loire, comme aux Allemands du bassin du Rhin, aux Flamands comme aux Anglais; ils ne diffèrent entre eux que dans les détails, selon les goûts personnels des artistes ou le souvenir, plus ou moins persistant, des traditions locales.

Voir : Description du château de Pierrefonds, par Viollet-le-Duc (3° édit, Paris , 1863, in-8° ) ; le Dictionnaire raisonné de l'architecture française et celui du mobilier français, par le même ; l’Histoire de l'Art monumental, par Batissier (2° édit. Paris, 1860, gr. in-8°),

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