LE JAPONAIS EN FAMILLE
Voir le Japonais dans l'intimité de son intérieur, où l’étranger ne pénètre pas, dans la maison des gens de qualité dont les femmes se montrent peu au dehors, c’est une bonne fortune que, seules, des relations avec les indigènes peuvent procurer.
L'une de nos deux scènes appartient à la vie journalière : c’est la veillée précédant le cou-. cher, Les grandes et épaisses robes de chambre dont on s’enveloppe pour dormir, tirées des coffres ou du cabinet où on les enferme pendant le jour, sont là empilées, et sur cette pile on voit le petit oreiller de bois, capitonné à l'endroit où repose la tête ; la grande veilleuse aux parois transparentes et discrètes, en papier blanc, est déjà allumée, Le maître de la maison esb seul avec ses femmes, la légitime-.et les #akaké ou concubines. La légitime, ou. l'élue du jôur, est auprès du chef accroupi devant le grand brasero où chauffe la bouilloire, et qui sert à rallumer constamment la pipe minuscule, épuisée en cinq ou six bouffées, qui est là sous la main, sur la natte. L’une des femmes, à l’aide de deux petites baguettes, achève un souper qui ne paraît guère se composer que de friandises. (C’est vers le milieu du jour que se prend le principal repas.) Toutes sont parées différemment, ayant leurs têtes hérissées de ces longues et larges épingles qu’elles se plaisent à y accumuler ; leurs pieds sont nus. Que se passe-t-il vraisemblablement ? Trois de ces dames ont chacune en main un paquet de petits papiers, d'où l’on peut inférer qu’elles vont s'amuser à l’un de leurs passe-temps favoris qui récréera le maître; quoique le souper ne soit pas encore desservi, la boîte à couleurs et l’eau pour les délayer, est déjà apportée, et posée sur la petite table près du brasero. Les dames vont dessiner et peindre tout à la fois, avec leur rapide et surprenante sûreté de main, semant
* sur le papier des rudiments incomplets de figures de toutes sortes : des pieds, des mains, des
jambes, des jarrets, des têtes d'hommes et d'animaux ; elles se passeront ces petites choses en donnant à deviner à quel état final cela doit aboutir; puis, quand chacun aura donné son opinion, prestement, en quelques coups de pinceau, le tout sera lié, et le résultat produira presque toujours un ensemble imprévu. Les Japonais, avec des motifs peu nombreux,
excellent à varier, souvent d’une manière très ingénieuse, leurs combinaisons. Tout cela se fait d’ailleurs avec une incroyable rapidité, en quelques minutes. A ces devinettes succèdent d’autres exercices, d'un caractère enfantin, comme l’est par exemple le jeu de léventail, dont la distraction n’est pas renfermée seulement dans le gynécée, mais est encore très à la mode dans les bonnes. sociétés où figurent les deux. sexes. Il consiste à poser sur une boîte très légère une figurine de papillon, faite de jonc recouvert de soie, qu'il s’agit d'enlever du manche de l'éventail lancé à distance, du dessus de la boîte, sans renverser celleci; on marque les coups selon la manière dont le papillon est atteint. Les petites boîtes rectangulaires du premier plan que l’on voit ici (le couvercle légèrement soulevé de l’une montre que leur contenu n’est pas alimentaire), peuvent bien être des joujoux de cette sorte.
Le second tableau est aussi un divertissement en famille, mais d’un caractère plus exceptionnel : il s’agit du Japonais prenant chez lui et donnant aux siens le plaisir du théâtre. La scène est installée selon les principes généraux ; son plancher esb surhaussé, une rampe en garnit le devant, éclairé par des lanternes de même modèle espacées régulièrement. Il n’y a pas de décor; la scène n’ayant pas de profondeur, on n'y saurait établir la plaque tournante à l’aide de laquelle on opère sur les grands théâtres les changements à vue. Néanmoins la scène est machinée, les deux personnages qui y font leur apparition y sont élevés par une trappe : il s’agit donc d’une féerie. L’orchestre, composé d’un samsin, de la flûte et du tambourin, surhaussé comme la scène, est contre celle-ci, en dehors. Le store relevé en s’enroulant, que l’on voit au-dessus de la tête des ghékos, montre que les musiciennes étaient d’abord cachées. Ce store a dû monter, en même temps que les rideaux, glissant sur tringle, s’écartaient en découvrant la scène ; on voit le bas de ces rideaux, de côté, au fond du théâtre.
Le maître, accroupi sur un tapis à son usage, s'appuie sur un accotoir, pendant qu’une de . ses femmes lui verse du thé ; il n’en a qu'une autre auprès de lui, ce qui peut faire supposer que les trois musiciennes ne sont pas des gens de profession, mais les autres femmes de la maison. Les mimes sont loués. Sur une petite table basse dont le dessus est en plateau, on voit | une corbeille parée qu’occupe une pyramide de confiseries, et, dans le milieu de la salle, comme un objet principal, une autre corbeille plus grande, carrée, dont les quatre pieds portent sur la patte; elleest pleine de choses difficiles à déterminer que surmonte un petit arbuste ; le tout est ‘entouré de papiers plissés formant la collerette d’un bouquet. De grosses lanternes sur leur pied, disposées régulièrement éclairent l’appartement. Chacune des musiciennes a la tête fleurie par un bouquet bleu tendre, ainsi queles deux femmes qui sont proches du maître. Ce divertissement doit être la récréation d’une des nombreuses fêtes (on dit qu’il y en a trentehuit) qui animent l’année japonaise commençant au 1°* février.
C'est au Japon, par M. Aimé Humbert, paru dans le Tour du monde, en 1867,
que nous devons ces documents originaux.
A Ron ne