SUISSE. - BRODERIE DE S AINT-GALL
Quand on entre dans les dépôts, on s'en assure mieux; la multiplicité des genres, la \ariété des destinations, l'abondance de l'approvisionnement donnent une idée de la souplesse de l'art local et de l'importance du trafic. Ce n'est pas que j'aie été frappé des morceaux imaginés pour la montre et qu'on s'empresse de mettre sous les yeux de ceux qui ne sont pas du métier. En matière de fabrication, il faut se défier des curiosités, des tours de force, qui ne sont jamais l'équivalent de ce qu'ils coûtent et ne s'obtiennent que par une violence exercée sur les habitudes. Une fabrique n'est pas un musée, et la première qualité d'un produit est qu'il soit susceptible d'être renouvelé. Ajoutons qu'un goût équivoque se mêle ordinairement à la recherche d'effets qui ne sont pas inhérents au genre que Ton traite. Tel est le cas pour des mouchoirs et des fonds de rideaux où, au moyen d'applications, on a essayé de figurer les teintes grises ou noires des glaciers et des forêts ; il règne aussi un certain effort dans les rideaux sur tulle, brodés au crochet, qui représentent des sujets complets, avec les sites et les personnages en action. Ces broderies qui ont la prétention d'être des tableaux laissent toujours beaucoup à reprendre dans les détails : les poses, les gestes, la disposition des groupes manquent de cette harmonie que tout art doit se proposer comme fin et que des ornements plus simples obtiendraient plus naturelle^ ment. Dans cette catégorie d'exceptions, je range encore tout ce qui s'adresse aux extravagances du luxe, des mouchoirs de 1,500 à 2,000 francs, des robes de 4,000 francs, comme on en fait en France et en Écosse, partout où l'on trouve les rares clients qui se permettent de telles fantaisies. Ces objets écartés, on reste en présence de la véritable industrie, de celle qui dessert des besoins sérieux.
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Mais là que de choses dignes d'une admiration plus vraie 1 Pour les articles communs, ce qui saisit et surprend, c'est le degré du rabais auquel ils peuvent descendre; des manchettes, des cols brodés, bien simples il est vrai, ne coûtent guère plus que ce qu'on demanderait pour les blanchir. Dans les articles moyens la même modération se retrouve avec une échelle qui monte suivant les qualités. Ce n'est pourtant point sur cette classe de produits que se fonde le vrai titre de la Suisse; à Tarare, à Glasgow, à Plauen et surtout à Belfast, on les obtient aux mêmes conditions. Pour bien apprécier Saint-Gall, il n'y a pas à sortir de ses broderies fines. On y voit ce que peut l'aiguille en d'habiles mains, et comment elle parvient à couvrir la mousseline, la batiste, le tulle, la tarlatane d'une infinité de décorations, où la sobriété n'exclut pas l'élégance, où la richesse ne dégénère pas en affectation. Nulle part on n'a poussé plus loin la finesse du point, la régularité du contour, tout ce qui s'empare du coup d'œil et réunit les garanties d'un bon usage.
Dans le chef-lieu, quelque intéressant qu'il soit, on n'a que le commencement et la fin de la fabrication; sauf quelques ateliers d'échantillonnage, le gros du travail se passe dans les campagnes. Même là il échappe à une observation superficielle, tant il est dispersé. A Trogen, à Hérisau, qui sont les plus gros bourgs de la région, on ne trouve que dans quelques tissages en fin les formes d'un établissement industriel. Quant à la broderie elle est partout, sans avoir de siège fixe. La saison était belle lorsque j'ai parcouru ces vallées, et sur mon chemin, le long des haies, à l'ombre des châtaigniers, je voyais des jeunes filles, souvent des jeunes garçons qui, tout en surveillant les troupeaux, exerçaient leurs doigts sur un tambour