MANCHESTER. - MANUFACTURES
de cultiver. C'est encore sans inconvénient; il n'en sera que plus attaché à sa roue dentée qui lui vaut tout cela. Ce soir, quand la cloche aura sonné, il quittera son habit d'atelier pour un habit de ville, ira chez lui prendre un bon repas, fera sauter ses marmots sur ses genoux, lira un chapitre de la Bible en famille et s'endormira en paix avec lui-même pour recommencer le lendemain. Vous voyez qu'il n'est pas à plaindre et qu'on peut sans danger lui laisser la môme tache sous les doigts. 11 la fait mieux rt ne s'en trouve pas plus mal. a Voilà l'impression que j'ai recueillie sur les lieux, dans un établissement qui emploie cinq mille ouvriers. Celui-ci est une exception probablement et tous n'ont pas des mœurs aussi régulières; mais quelles que soient les distractions, il y en a toujours assez et de toute nature pour combattre l'influence de la monotonie du travail.
Les manufactures de coton du comté de Lancastre sont, en général, construites sur le même modèle. A part un potit nombre d'entre elles, qui montrent quelques prétentions au style et n'ont pas été heureuses dans le choix, les autres ne sont guère que de grandes casernes à cinq et six étages, criblées de croisées et disposées en fer à cheval de manière à ce que les ailes et les corps de logis reçoivent la plus grande dose de lumière que ce ciel brumeux puisse fournir. Sur les planchers qui se succèdent sont alignés les métiers à filer, avec un petit espace ménagé sur l'un des côtés pour la circulation et le jeu des courroies qui transmettent le mouvement. Dans les constructions récentes, ces salles sont élevées, aérées et bien éclairées; on y respire librement; dans les pièces à carder et à battre, où l'air est chargé de poussière et de duvet, une ventilation énergique en accélère le renouvellement; dans les
MANCHESTER. — MANUFACTURES. 3»i3
ateliers où l'on pare les fils, des relais fréquents comba'tent le maintien d'une température qui s'élève à 35 degrés. Mômes soins pour le tissage; la vogue est aujourd'hui acquise à de vastes rez-de-chaussée qui reçoivent le jour par une toiture en partie vitrée; j'ai vu, dans une de ces salles, huit cents métiers qui battaient à la fois et qu'on pouvait embrasser d'un seul coup d'œil. 11 y a pourtant une réserve à faire au sujet de ce mode de construction. Des bâtiments que rien ne surmonte ni ne touche baignent pour ainsi dire dans l'air extérieur et en supportent toutes les variations, ce qui n'est pas sans inconvénient sur un fil aussi susceptible que celui du coton. En hiver, l'excès de froid est aisément combattu ; mais quand le soleil d'été frappe ces surfaces d'ardoises et de vitres, il se fait dans l'état de la matière un changement qui désespère l'ouvrier; les fils se brisent par centaines, et, si des jets de pompe inondant la toiture ne ramenaient pas la température à quelques degrés plus bas, il y aurait impossibilité de continuer le travail. Il est vrai que, dans le comté de Lancastre, ces soleils ardents sont fort rares, et qu'on n'a pas souvent à se préserver de leurs excès. En revanche, ces salles à vastes dimensions sont des plus favorables à l'ouvrier; il y trouve plus de jour, plus d'air, plus d'espace, (les divers types sont ce que la manufacture a de plus achevé, de plus voisin du degré de perfection où, dans le meilleur service industriel, on ménage le mieux les forces et la santé humaines. Mais il ne faudrait pas s'imaginer qu'à Manchester et dans le reste du comté tout soit sur le même pied. Il y a là, comme ailleurs, un peu moins peut-être qu'ailleurs, des établissements qui restent comme une date, au moins par quelques côtés. Ici on se contentera encore de la force de l'eau, tandis que la vapeur est partout domi-
nante; là on s'en tiendra aux vieux instruments qui forment le matériel d'origine. Ces deux cas sont rares ; ils touchent aux profits du métier, et on ne s'y exposerait pas impunément. Ce qui est plus fréquent, c'est l'amalgame d'appareils nouveaux et de vieux lambris; l'industrie s'en accommode, les ouvriers ont seuls à en souffrir. On les entasse alors dans des salles obscures et étouffées, au milieu de nuages de poussière et en leur laissant à peine le volume d'air nécessaire pour les fonctions de la vie. Il est vrai que cet attentat contre les personnes ne reste pas sans châtiment; ces établissements en retard n'ont que le rebut des bras. Tout ce qu'il y a d'hommes habiles, exercés dans leur art, va de préférence vers les manufactures qui montrent plus de sollicitude pour la condition de leurs auxiliaires. L'épuration se fait ainsi, parla force des choses et sans que la loi ait à intervenir par des prescriptions impératives.
J'ai dit a quel point la discipline des ateliers est exemplaire, et quelle importance y attachent les chefs de maison; on n'en prend une idée exacte qu'en voyant la manufacture en activité. L'écueil principal, chacun en convient, est le mélange des sexes. Les précautions les plus ingénieuses ont été prises pour y échapper. Les entrées et les sorties ont lieu à des heures et par des portes différentes; dans quelques fabriques les escaliers mômes ne sont pas communs ; les vestiaires, les lieux d'aisances, les réfectoires sont également distincts ; on écarte avec soin ce qui pourrait fournir le prétexte d'un rapprochement hors du travail. Dans le travail, la séparation a été maintenue partout où elle est praticable sans un trop grand inconvénient pour les services. Les métiers à tisser appartiennent aux femmes, que surveillent quelques contre-
maîtres et qu'assistent quelques enfants; les ateliers de dévidage et de bobinage sont dans le même eas. Dans les métiers à filer, il n'y a que des hommes faits et des jeunes gens; le transport des matières soit à ouvrer, soit ouvrées, se fait par des enfants. Les grands travaux de la fabrique sont ainsi à l'abri de la promiscuité. Dans les ateliers d'un ordre secondaire, moins nombreux par conséquent, où ce classement ne saurait être appliqué, on combat le mélange par d'autres moyens. Plusieurs membres de la même famille y sont réunis, de manière à ce que les tutelles naturelles y suivent leur cours. Les hommes qu'on y admet sont choisis parmi les meilleurs, de mœurs éprouvées et pour la plupart mariés. Mais, ce qui vaut mieux encore que ces précautions, c'est ce qu'on peut nommer l'esprit général de ces établissements : cet esprit est si marqué, siagissant, que le curieux qui passe ne s'y dérobe pas. Cette race semble née pour le silence. L'ouvrier devant son métier est, comme son patron h la Bourse, calme, impénétrable, absorbé dans ce .qu'il fait; on dirait qu'à tous ses degrés la population des fabriques a été jetée dans le môme moule. A voir les choses marcher de la sorte, sans autre bruit que celui des machines, une supposition se présente, c'est qu'un bon règlement, strictement observé, les a conduites au point où elles sont. Il n'en est rien ; le règlement pour les manufactures est de la vieille école. Longtemps on y a cru à Manchester; nulle part il n'avait revêtu des formes plus variées; on en est aujourd'hui désabusé. Dans un pays où les grèves sont licites, le texte de ces règlements était l'objet d'interminables débats entre les ouvriers et les chefs d'industrie; pour une clause équivoque, un atelier était frappé d'interdit. L'étendait-on à tous les autres ateliers, une désertion générale s'ensuivait. La
querelle s'envenimait alors; elle n'était plus simplement de fabricant a ouvrier, mais de fabricant à fabricant. L'ouvrier allait vers celui qui était le plus prompt à céder et montrait le plus de tolérance. D'un commun accord et après de longues épreuves, il a été décidé qu'il n'y aurait plus, pour l'universalité , qu'un seul règlement , celui qu'ouvriers et maîtres sont tenus de respecter, la loi sur les manufactures. Cette loi stipule, pour les enfants et les adultes, des garanties en dehors desquelles la liberté du contrat s'exerce désormais pleinement. Il a fallu même, sur les instances des ouvriers , renoncer h frapper des amendes dont le maintien ou la remise blessaient égdlementleurdignité, fomentaientdes rancunes et laissaient un certain champ à l'arbitraire. Où a-t-on trouvé l'équivalent de cette action disciplinaire? Dans un moyen bien simple, le remplacement, presque partout introduit, du travail à la journée parle travail à la tache. Rien d'offensant ni d'incertain dans cette combinaison ; la rétribution est en raison de l'œuvre. L'ouvrier a la conscience de ce qu'il livre comme qualité et quantité; chaque soir, la somme s'en évalue, et au bout de la semaine elle se règle. Quant aux absences et aux négligences, on y a sommairement pourvu. L'ouvrier manque-t-il à son poste quand sa machine s'ébranle? son métier est confié à un autre, et à sa rentrée il trouve sa place prise. Il attendra une vacance ou ira s'employer ailleurs. Les amendes et les règlements sont moins efficaces. contre les chômages du lundi. Ce qu'on demande ici avant toute chose, c'est l'observation des engagements; personne ne se délie à son gré et sur un caprice. En restituant au contrat toute sa liberté, il en découlait cette conséquence que, mettant les parties sur le même pied, il rendait des deux parts les obligations plus étroites.