‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 179 sur 193 · G MULHOUSE. - SOCIÉTÉ D'ENCOURAGEMENT · texte numérisé non relu

G MULHOUSE. - SOCIÉTÉ D'ENCOURAGEMENT

Société d'encouragement à l'épargne et asile

des vieillards.

En 1851, quelques-uns des principaux fabricants de Mulhouse se réunirent et fondèrent la société d'encouragement à l'épargne. Ils s'engagèrent à déposer dans une caisse commune trois pour cent du total des salaires qu'ils distribuent chaque année à tous les ouvriers de leurs établissements. Les deux tiers de celte somme devaient servir à donner une prime de 2 p. 100 sur leurs salaires à ceux des ouvriers qui consentiraient de leur côté à une retenue de 3 p. 100. Ces 5 p. 100 de la solde de l'ouvrier, ainsi cumulés, devaient être versés au nom du titulaire dans la caisse de retraite récemment fondée par l'Étal. Le restant des sommes était laissé annuellement à la libre disposition du conseil d'administration. Celui-ci devait l'employer à couvrir les frais de gestion, et à distribuer immédiatement des secours à des ouvriers déjà vieux ou infirmes qui n'avaient pu supporter de retenues à une époque où la caisse • de retraite n'existait pas encore.

En même temps, et au moyen d'une souscription volontaire, on construisit un élégant édifice avec des dortoirs séparés par des cloisons, des réfectoires, des cuisines, pour servir d'asile aux iuvalides du travail. La dépense s'éleva à près de 70,000 fr., et les* dépôts versés par les fabricants les trois premières années dépassèrent 200,000 fr. Malheureusement le succès ne devait pas répondre à de si généreuses intentions. Les ouvriers ne consentirent pas à entrer dans une combinaison qui leur retenait une somme certaine pour la leur rendre dans uu avenir incertain.

Après dix ans d'existence , le nombre de déposants est réduit à seize ouvriers sur sept mille que comptent les établissements associés.

L'entrée dans l'asile fut également peu recherchée. Le nombre des pensionnaires ne dépassa jamais une quinzaine, quoiqu'il y eût place pour quarante. Lndix ans, il n'y a eu que quarante-trois admissions. Les vieux ouvriers préfèrent une pension modique au sein de leurs familles et de leurs foyers; et ce n'est pas nous qui les en blâmerons. La Société a ainsi accordé des pensions à environ trois cents ouvriers ou ouvrières Agés et infirmes.

Malgré cela, les fonds s'accumulaient dans la caisse, et, au bout de trois ans, les fabricants sociétaires réduisirent de 3 p. 100 à 1 p. 100 le versement fait sur l'intégralité dos salaires.

Cependant, on avait dépensé en dix ans près de 170,000 fr. pour le service des pensions, 70,000 fr. environ pour les frais d'asile, 56,000 fr. pour dépôts effectués a la caisse des retraites au nom des ouvriers, 32,000 fr. pour frais d'administration. Les recettes avaient atteint près ie 500,000 fr. Le solde en caisse, au 31 décembre 18G1, était de 179,000 fr. La Société, à ce moment, secourait à domicile cent quatre-vingt-sept pensionnaires, et en entretenait treize à l'asile.

Si la Société pour l'encouragement à l'épargne n'a pu complètement remplir son but; si elle est plutôt devenue une association de bienfaisance pour pensionner de vieux travailleurs, on a eu le bonheur de réussir en s'adre.-sant à un autre mobile plus puissant, le goût de la propriété. Ce que l'asile des vieillards n'a pu faire, la cité ouvrière l'a obtenu.

Cités ouvrières.

Le rapide développement de l'industrie de Mulhouse avait depuis longtemps rendu insuffisants les logements affectés à la classe ouvrière, et quoique les habitations ne fussent plus ni sombres ni malsaines comme dans d'autres cités manufacturières, on croyait néanmoins qu'il serait possible de faire mieux encore. On jugea qu'il ne fallait pas abandonner sans direction, à la spéculation privée, la tache de loger une population dont le chiffre allait sans cesse en s'élevant comme une marée montante.

En !So3 , se créa, sous l'inspiration de M. Jean Dollfus, la Société des cités ouvrières, qui se mit aussitôt à l'œuvre. Son capital était de C00.000 fr. dont le gouvernement avait fourni la moitié, et elle s'était interdit tout profit, ne demandant qu'un intérêt de 4 p. 100 pour les actionnaires.. Bientôt on vit s'élever de riantes maisons blanches à contrevents verts, entourées de jardins bien cultivés, où les ouvriers venaient se délasser des travaux de la journée. On cherchait à les vendre plutôt qu'à les louer, et pour cela on consentait à des termes assez longs. Les prix des

Ml I.HOI SK. - CITÉS OUVRIÈRES.

ventes servaient à construire de nouvelles maisons, et en même temps des emprunts hypothécaires sur les maisons déjà bâties permettaient de donner aux constructions un plus grand développement.

I.a cité ouvrière comprend aujourd'hui cinq cent soixante maisons, dont quatre cent quatre vingt-huit vendues au 31 mars 1862 ;

Un grand bâtiment, à dix-sept chambres garnies, pour ouvriers célibataires ; six maisons grand modèle, à deux étages sur rez-dechaussée, entre cour et jardin ; •

Une vaste salle d'asile ;

Un local où l'on donne gratuitement des consultations et des soins aux ouvriers malades;

Cinquante-six nouvelles maisons en construction;

l u établissement de bains et lavoir (le bain à 20 cent, avec linge, et le lavage à !i cent, pour deux heures);

Une boulangerie où l'on vend du pain au-dessous de la taxe, et un restaurant où l'on débile a très-bas prix des aliments succulents et bien préparés.

I.a vente des maisons se fait contre un premier versement de 300 à 400 fr. (selon la valeur de la maison), auxquels doivent venir s'ajouter des versements réguliers de 18 a 2a fr. par mois pendant treize à quatorze ans. Ainsi, pour un payement mensuel qui ne dépasse pas le prix ordinaire des loyers d'ouvriers à Mulhouse, on peut devenir en quelques années propriétaire d'une maison valant de 2,030 à 3,300 fr.

On jugera mieux de l'avanlage de cette combinaison par la comparaison suivante : Un ouvrier locataire d'une maison de la cité ouvrière valant 3,000 fr., pave 18 fr. de loyer mensuel , ou 210 fr. de loyer par an ; en treize ans et cinq mois il a payé 2,898 fr., et n'est toujours que locataire, tandis que son voisin , en payant 300 fr. d'enlrée et 23 par mois (c'est-u-mre 300 fr. par an) pour une maison semblable, a payé au bout de treize ans une somme de 4,32fi fr. (dont 27<i pour les droits de contrai et le reste pour intérêts, contributions, etc.); il a donc payé 1,128 fr. de plus que le premier ouvrier ; mais, pour celle somme si minime de 1,428 fr., il esl devenu en définitive propriétaire d une maison de la valeur de 3,000 fr.

Les résultats d'une institution si utile ne se sont pas fait attendre.

En huit années, quatre cent quatre-vingt-huit chefs de famille sont devenus propriétaires. Au 31 mars 1862, ils avaient acheté des maisons pour 1,340,225 fr.; et sur 15 à 1,600,000 fr. qui composaient à cette époque le montant de leur dette (en y ajoutant les contributions, les intérêts, les frais de contrat), ils avaient déjà payé 6o3,124 fr., c'est-à-dire environ 40 p. 100, et il ne restait dû que 866,826 fr.

C'est une somme de 653,124 fr. enlevée aux cabarets ou à d'au- 1res dépenses infructueuses, et constituant l'épargne des familles. On a vu des militaires consacrer le prix de leur engagement à acheter une maison à leur famille. En 1861, vingt d'entre eue avaient acheté dans ces conditions. D'autres fois, ce sont de pauvres ouvriers n'ayant pas de quoi payer l'avance de 300 fr., qui viennent supplier qu'on leur fasse crédit, en promettant de faire des versements mensuels plus forts, et qui parviennent à force d'économie et de privations à être, eux aussi , propriétaires.

Us sont même souvent plus réguliers dans leurs payements que des ouvriers mieux salariés; car, malheureusement, un salaire élevé n'est pas une preuve de moralité. Il faut avant tout le goût et l'habitude de l'économie. Cette habitude s'acquiert promptement quand on poursuit avec ardeur un but déterminé. Ainsi, il n'est pas rare de voir des maisons entièrement payées au bout de peu d'années, tant le désir de se libérer devient de plus en plus fort.

Le tableau suivant fait voir combien cette institution est de plus en plus appréciée par les ouvriers:

Au 30 juin 1854 on avait vendu

49 maisons.

augmentation

Ainsi la passion de la propriété a fait ce que n'avaient pu faire la raison. ni les bons conseils; elle a réellement constitué le plus puissant encouragement à l'épargne, et par suite le plus vigoureux obstacle à l'imprévoyance et à l'incouduite qu'on peut imaginer.

Telles sont, messieurs, les principaux résultats des efforts de l'industrie alsacienne dans les différents champs de travail qu'elle a cherché a exploiter.

Remarquons, en terminant, que les dix années que nous venons d'examiner ont été fécondes; car elles ont donné naissance dans des genres différents à trois innovations capitales : la peigneusc Ileilmann , pour la mécanique ; les couleurs dérivées de l'acide urique et de l'aniline , pour la chimie; enfin, les cités ouvrières pour l'économie sociale.

Ainsi se sont trouvés récompensés les efforts des chercheurs : noire industrie a marché de progrès en progrès; notre cité et toute notre région manufacturière se sont développées à la fois en richesse, en science et en moralité. Enfin, si en ce moment une crise sans précédents est venue s'abattre sur les contrées industrielles, il est à espérer qu'elle ne sera pas de longue durée, et que l'industrie pourra reprendre avec une vigueur nouvelle sa course infatigable dans l'arène du progrès.

Octobre I8fi«.

Ch. TiiiFnnv-MiRi;.

Page 1