TARARE
En quittant l'Alsace, où le coton, dans les ateliers imposants, revêt les formes les plus variées, nous allons passer, comme contraste, dans une localité qui s'en tient à un seul article, la mousseline, et, dans un cadre modeste, fait plus de besogne que de bruit : c'est Tarare, d'où part et où vient aboutir le mouvement d'activité des montagnes voisines du Beaujolais et du Forez. Il y a un siècle, Tarare n'était qu'un petit bourg de 1,500 âmes, situé au pied d'une côte rapide qu'on ne pouvait franchir qu'avec des attelages de bœufs, et que les voyageurs se rendant de Paris à Lyon par le Bourbonnais n'affrontaient pas sans émotion. Malgré cet obstacle, un service incessant de roulage et de messageries donnait la vie au bourg et y multipliait les auberges. Aujourd'hui, ce travail presque est anéanti. Rendue plus sûre, la route est déserte; les chemins de fer ont changé les habitudes de la circulation. Mais l'industrie a relevé Tarare quand le commerce des transports l'abandonnait. La ville compte
m TARARE. - ORIGINES DE SON INDUSTRIE.
12,000 âmes et fournit, à vingt lieues à la ronde, de l'occupation à 50,000 ouvriers.
Le hasard entre pour une grande part dans ces fortunes imprévues, et leur début est presque toujours accompagné de dévouements obscurs. Peu de personnes savent à qui Tarare doit sa fabrication de mousselines et de tissus légers, pour laquelle elle est en France au premier rang, et n'a, en Europe, de concurrents que dans un petit nombre de cantons de la Suisse et de comtés de l'Écosse. En 1756, le Beaujolais et le Forez ne connaissaient du coton que le filage à la main, dont les commencements avaient été accompagnés de quelques troubles. Les toiliers du pays, habitués au tissage du lin, souffraient impatiemment qu'une autre matière vînt leur faire concurrence. Quelques fileuses de coton qu'on avait tirées de la Normandie, s'étaient vu contraintes de céder devant un premier orage; il fallut toute l'énergie de M. Trudaine, intendant général des finances, pour que le coton pût se maintenir sans émeutes sur les rouets des villageoises. Il n'en sortait encore qu'un fil grossier qui produisait de la futaine. Entre ces étoffes épaisses et un tissu transparent, il y avait loin. Le premier germe de cette fabrication raffinée fut introduit dans le pays par un de ses enfants, Georges-Antoine Simonet. Commis dans une maison de Lyon, puis dessinateur, enfin chef d'un établissement de soieries, Simonet connaissait tous les secrets de l'art du tisserand ; il y avait mis la main dans un apprentissage d'ouvrier satinaire. Ayant acquis par lui-même et du chef de sa femme quelque fortune, il résolut d'appliquer au coton la délicatesse du travail de la soie et de transporter dans sa ville natale, où la main-d'œuvre était moins coûteuse, le siège de cette industrie. Comme modèles, il avait
des mousselines de l'Inde, qui semblaient mettre l'imitation au défi par leur finesse et leur solidité ; il n'ignorait pas non plus que des essais heureux avaient commencé dans les vallées de la Suisse orientale. Lutter avec llnde pour la beauté du produit, emprunter à la Suisse son procédé encore mystérieux, voilà quelle fut la pensée de Simonet. Il trouvait sous sa main, dans les plateaux qui séparent le bassin de la Saône de celui de la Loire, des populations qui, pour la frugalité, l'aptitude,' la dextérité, ne le cédaient ni aux pasteurs de l'Appenzel, ni aux castes des bords du Gange. En donnant à cette main-d'œuvre une bonne direction, il y avait lieu d'espérer que la France s'approprierait cette fabrication élégante et en défrayerait les services par l'avantage d'un débouché étendu.
Simonet s'en ouvrit à M. Trudaine, par l'intermédiaire de M. Bertin, intendant du Lyonnais ; il exposa ses plans sans cacher ses scrupules. Il s'agissait d'aller en Suisse pour étudier sur place les procédés employés, prendre les dessins des métiers en en décomposant les organes, et engager quelques familles d'ouvriers qui pussent servir d'instructeurs aux montagnards du Beaujolais. L'entreprise n'était ni sans risques, ni sans périls. Un loi de la confédération punissait de mort l'embauchage des hommes et la révélation des secrets de fabrique. Avant de rien entreprendre, Simonet demandait à être couvert par un assentiment au moins indirect. On le lui donna, et, prêchant d'exemple, le ministre fit venir, aux frais du roi, des blanchisseurs et apprêteurs suisses. Dans une dépêche à M. Bertin , il ajoutait « que la démarche de l'impétrant était prudente, et que sa tentative méritait d'être protégée.» Sur cet encouragement, Simonet se mit à l'œuvre. Il se rendità SaintrGall, où, mêlé aux ouvriers etaux fabricants,
saisissant avec le crayon les détails qu'il fallait fixer et gravant les autres dans sa mémoire, il parvint, au bout d'un mois, à s'emparer de tous les éléments nécessaires pour une installation préparatoire. De retour à Tarare, il convertit en atelier une maison qui lui appartenait , et, dans un travail discret, avec des ouvriers de choix, souvent de ses propres mains, il établit des métiers pourvus de tous leurs agrès et conformes aux meilleurs modèles qui avaient passé sous ses yeux. C'était un pas de fait; il lui en restait d'autres à franchir, plus rudes et plus ingrats. Il avait le mécanisme, il lui manquait le personnel et l'aliment du travail. Pour ce premier personnel, un nouveau voyage était nécessaire; il le fit. Sans moniteurs experts, on ne pouvait prétendre à former des élèves. Ce fut une négociation délicate, où les sacrifices devaient se mesurer aux chances et qui demandait à être conduite avec beaucoup de précautions. Simonet en vint à bout ; par un traité fort onéreux pour lui, il engagea une famille entière, des plus habiles que renfermât le canton de Saint-Gall, et lui fit traverser la frontière avec des ruses qui eussent fait honneur à un contrebandier de profession. Les principaux embarras paraissaient surmontés. Il avait les métiers, il avait les bras; il ne restait plus qu'à mettre les uns et les autres en activité. Mais une dernière difficulté l'attendait dans la matière sur laquelle il allait opérer.
Le tissu delà mousseline se compose, comme on le sait, de fils entre-croisés que séparent des jours. Plus ces jours sont rapprochés et réguliers, plus l'étoffe est parfaite. Or, la première condition de cette régularité et de ce rapprochement, c'est la finesse et l'égalité des fils. Il faut qu'ils aient, autant que possible, le môme diamètre, pour que le jour affecte la forme la plus satisfaisante, celle d'un carré.
De l'emploi des fils inégaux résulte un manque d'harmonie qui nuit à la beauté et à la solidité du tissu. Longtemps ces principes élémentaires furent méconnus, et même aujourd'hui on met souvent trop de distance de numéros entre les fils de chaîne et les fils de trame. Pour Simonet, ce \ice dans l'exécution fut malheureusement une nécessité ; il n'avait pas le choix de ses filés. Les plus beaux qu'il eût à sa disposition venaient des rouets du Bugey; peu tordus et dépourvus de force, ils ne pouvaient supporter la tension de la chaîne, et pour y suppléer, il fallait en augmenter le calibre. Dans la trame, au contraire, on diminuait ce calibre afin d'arriver à un certain degré de finesse. De là une très-mauvaise étoffe, soit à l'usage, soit à la vue, chaînée en numéros 30 et 40, et tramée en numéros 50, 60 et môme 70 . Les premières mousselines de Tarare ne purent s'affranchir de ces conditions défectueuses. On les tissait sur des peignes de jonc qui servaient alternativement à fabriquer des unis, des rayés et des quadrillés rouges et bleus avec 1,400, 2,000 et jusqu'à 2,600 fils en 2/3, 3/4 et 7/8 d'aune. De semblables essais étaient voués à un échec; les produits étaient détestables et chers; à peine trouvaient-ils, à grands rabais, un débouché dans les villages de la montagne, où les paysannes les découpaient en robes, en fichus et en bonnets. Les grands marchés du royaume leur étaient interdits ; on ne les y connaissait pas, môme de nom. Après quatre années d'efforts, Simonet comprit qu'il allait à sa ruine. Il avait entrepris contre la Suisse une lutte dans laquelle il lui manquait une arme indispensable, le fil que la Suisse employait. Il sentait la cause de son impuissance et en connaissait le remède. Il lui fallait des fils suisses; il en demandait pour Tarare, comme on a demandé jusqu'à ces derniers temps et au
môme titre des fils anglais. Tant vaut la matière, tant vaut le produit ; le garnie de la fabrication peut diminuer les distances, il ne les abolit pas.
Tout autre que Simone! eût été découragé; c'était un esprit obstiné; il persista. Il avait engagé sa fortune personnelle, il engagea celle de sa femme. 11 avait cinquantedeux ans, lorsqu'en 17('>2 il essaya de reprendre son œuvre par la base. Lo tissu péchait par la qualité des fils, il entreprit de faire de bons fils. La filature n'avait pas encore pris l'essor qui, à peu d'années de là, devait la pousser si loin; le banc à broche n'était pas inventé. Il n'y avait de choix qu'entre le rouet et le fuseau. Tarare, avec ses rouets, n'avait pu dépasser les numéros 10 et l.i, qui ne servaient que pour la traîne des mousselines communes, dites , Saintes-Gallettes. En vain les ouvriers venus de Suisse avaient-ils voulu répandre l'usage du fuseau, qui, dans leur canton, fournissait ce fil fort et fin, cause de leur supériorité; les habitudes avaient prévalu sur les conseils. Simonet ne désespéra pas de vaincre, à force de peines et d'argent, ces résistances invétérées. Avec l'appui de M. Brisson, inspecteur du commerce et des manufactures de la généralité du Lyonnais, il obtint du gouvernement un certain nombre de cardes et de rouets perfectionnés qui furent distribués gratuitement dans le canton. Les choix portèrent sur les ouvriers les plus dociles, les plus adroits, ceux dont on avait le plus à espérer-. On put môme en décider quelques-uns à quitter le rouet pour le fuseau, à l'imitation de la Suisse. Des plaintes s'étaient élevées contre les cotons en bourre de l'Asie Mineure, alors d'un emploi dominant; Simonet lit venir directement des cotons de Cayenne, supérieurs en qualité. Il n'épargna, pour réussir, rien de ce qui était en sa puis-
sance. Il visitait les Pileuses, leur renouvelait ses instructions, maniait au besoin les instruments, excitait l'émulation par des augmentations de salaires et des primes accordées à la suite de concours. Pendant dix ans il continua cet effort et mit toutes ses ressources dans cet enjeu. Au lieu d'une tâche, il en avait deux, la filature et le tissage; il les soutint jusqu'à épuisement, et tira de procédés imparfaits tout ce qu'il était permis d'en tirer. Enfin, il fléchit : l'âge, les infirmités, les pertes d'argent le vainquirent. Une liquidation eut lieu ; il acquitta ses dettes par la vente des ses biens, et, retiré à Charbonnières, près de Lyon, il s'y éteignit, en 1778, dans l'oubli et le dénûmeut.
On voit ce qu'il en coûte pour fonder une industrie et quelle destinée attend ceux qui marchent hors des voies battues. L'idée fixe de Simonet était d'établir à Tarare une fabrique de mousselines; il n'en déposa que le germe, et, dans les charges inséparables d'un début, trouva sa ruine avant de toucher au succès. Mais l'idée était juste et le germe fécond. Ces ouvriers qu'il avait formés, ces méthodes qu'il avait répandues, restaient dans la montagne comme un capital qui ne demandait qu'à produire; l'exécution des étoffes légères était entrée dans les habitudes et n'en devait plus sortir. D'autres Simonet tinrent d'ailleurs à honneur de poursuivre l'œuvre de leur parent. C'est à l'un de ses neveux, Simonet jeune, que Tarare dut, en 1786, l'introduction des premiers cotons suisses filés au fuseau, dans les numéros 50 à 450, qui rendirent possible la fabrication des mousselines claires ou linons, alors fort recherchées. Pour la filature, la question parut désormais vidée; Tarare devait vivre d'emprunts. Les localités ne se prêtaient ni au perfectionnement du filage à la main, ni à
Temploi des procédés mécaniques qui devaient en renouveler l'économie. Les chutes d'eau manquaient de puissance, le charbon était cheràcause de transports onéreux. Bon gré mal gré, il fallait se renfermer dans le tissage. Le calcul était prudent ; il ne péchait que par un point, c'est que l'industrie du pays demeurait subordonnée à son approvisionnement en fils, lourde servitude que depuis soixante et dix ans elle ne supporte pas sans impatience. Pendant qu'ailleurs, en Alsace, à Saint-Quentin, à Rouen, à Lille, la filature naissait à côté du tissage, comme un appui et comme un besoin, Tarare était obligée de distribuer au loin ses commandes avec une aggravation dans les prix et quelque incertitude dans les livraisons. Aussi l'administration a-t-elle été souvent assiégée de ses plaintes. Tarare se déclarait mal servie sous tous les rapports, qualités, quantités, coût, exactitude. Ses réclamations étaient si vives, et en général si fondées, qu'à diverses reprises il y eut lieu de se départir en sa faveur des prescriptions de la loi, et de prêter la main à un régime qui a été caractérisé par un mot, la tolérance.
Dès 1792 il fut nécessaire d'y avoir recours. La France n'était pas encore en mesure de fournir ces fils légers dont se compose la mousseline, et pourtant un arrêt du conseil, à la date de 4789, avait frappé les fils suisses d'un droit presque prohibitif. Tarare ne s'alimentait que par la contrebande, c'est-à-dire chétivement et chèremertt; sa fabrique s'éteignait dans la pénurie. Par un mémoire pressant elle saisit l'Assemblée législative, qui rendit une loi pour autoriser l'entrée, à droits réduits, de vingt mille livres pesant de fils étrangers. Ces tempéraments prirent un caractère périodique, et, sous diverses formes, fournirent à Tarare les moyens de soutenir son travail.
Môme quand la prohibition revêtit un caractère absolu, la douane ferma les yeux et n'usa pas de son droit de recherche. Lorsqu'il y avait excès elle en faisait la menace et ramenait les introductions à un niveau régulier. C'était donc une industrie à demi clandestine ; on en sentait le prix, et pour qu'elle ne pérît pas, on lui mesurait les conditions de vie. Ces conditions étaient parfois si cruelles, qu'on ne comprend pas que la fabrique y ait résisté. Dans certaines années du premier empire, le paquet de 5 livres de coton filé atteignit le prix de 600 fr. La paix venue, il y eut un peu de répit jusqu'en 1816, où les prohibitions furent rétablies. Nos filatures pouvaient alors livrer du coton jusqu'aux numéros 100 et 120 anglais; au-dessus, elles se déclaraient impuissantes. La tolérance recommença donc avec quelques alternatives de rigueur. De loin en loin, sur des dénonciations intéressées, la douane faisait des descentes dans les ateliers de Tarare et y saisissait des cotons même en préparation. Cette position équivoque se prolongea jusqu'en 1834, où une ordonnance, plus tard convertie en loi, admit les filés anglais au droit de 7 fr. 70 c. pour des numéros au-dessus du 142 métrique. A la veille d'expirer, ce régime aura eu \ingt-sept ans de durée avec des effets très-divers. D'un côté, les filatcurs de fin ont, par l'emploi de meilleurs procédés, relevé leurs produits et si bien côtoyé, pour les prix, la limite où l'importation étrangère devenait possible, qu'ils sont parvenus à en réduire le chiffre graduellement et notablement. D'un autre côté, les tisseurs de Tarare n'ont pas cessé de regarder comme exorbitant un droit qui les laissait à la merci de lo filature française, vendant à un tiers en sus des produits moins achevés, et, dons une suite d'instances très-sensées, très-motivées, ils