TARARE. — APPRÊTS
grand ; ni la main-d'œuvre ni le prix des matières ne le justifient. La cause en est dans l'amortissement des rachats, qui ont amené l'extinction de la concurrencent aussi dans la situation de la fabrique, qui ne peut fournir un travail plein au grand établissement d'apprêts. Les prix des façons comprennent à la fois un remboursement et une indemnité pour les chômages. Ce régime est défectueux et il est à désirer qu'il s'amende; nuisible h la fabrique, il nuit à l'apprêteur lui-môme. En chargeant l'étoffe d'un tribut trop fort, l'apprêteur diminue la convenance qu'il y a à produire; il est cause, au moins en partie, de cette insuffisance des quantités dont il se prévaut pour maintenir les hauts prix de l'apprêt. Il méconnaît aussi son intérêt en offrant trop de prise à une concurrence nouvelle qu'avec plus de discrétion il eût pu s'épargner. Déjà, en effet, des ateliers d'apprêts s'élèvent et se multiplieront si la même marge existe. Nous vivons daus un temps où les vasselages ne durent pas ; s'il s'en crée d'artificiels, la force des choses en fait promptement justice.
L'établissement d'apprêts embrasse une suite d'opérations qui prennent les pièces à l'état de chiffons, pour employer le mot reçu, et les livrent tout achevées. La même pièce passe par sept ou huit mains avant d'arriver au point où elle est propre à la vente. La plus curieuse de ces préparations est celle qui a lieu dans les séchoirs, où des jeunes filles agitent de longues pièces de mousseline que saisit une température de 35 à 38 degrés. C'est tout au plus si l'on peut, en venant du dehors, supporter pendant quelques minutes le séjour de ces fournaises, et on a quelque peine à comprendre que des êtres humains puissent y tenir tous les jours et pendant douze heures. D'autres ateliers d'étirage sont chauffés au même degré ; dans les uns et les
autres les hommes travaillent le buste nu et les femmes aussi peu vêtues que la décence le permet. Il ne semble pas qu'avec ce mélange et cette tenue ces ateliers offrent plus de dangers pour les mœurs que les ateliers ordinaires. On les compose, il est vrai, avec quelque soin ; les hommes sont des ouvriers d'élite. Les entrepreneurs ajoutent que cette atmosphère n'est pas préjudiciable à la santé. Par les froids les plus vifs, les jeunes filles entrent, disent-ils, dans ces salles surchauffées et en sortent sans prendre beaucoup de précautions contre d'énormes différences de température. Il y aurait donc, pour ce rude travail, des grâces d'état; l'assertion est à vérifier. Ces services sont d'ailleurs bien rétribués, pour les hommes surtout; les salaires atteignent 3 fr. et 3 fr. 50 c, ils ne descendent pas au-dessous de 1 fr. 23 à i fr. 5Q c. Dans le pliage et le pressage, ces taux sont môme dépassés, à raison d'une tâche qui demande plus d'habileté de main. Le sort des ouvriers de l'apprêt serait ainsi de quelques degrés préférable^ celui de la généralité des tisserands fixés dans la ville.
Dans les campagnes, ce sont d'autres conditions que l'on rencontre pour les salaires. Les comptes doivent se faire différemment pour ne pas dégénérer en fictions. Le prix du salaire urbain peut être évalué par jour, quoiqu'il y ait un peu d'éventuel dans le calcul ; pour le salaire rural, il est impossible de prendre la même base. Rien de moins déterminé ni de plus susceptible de variation que la journée du travail industriel là où il ne relève que de la volonté et où d'autres travaux l'interrompent. Quand on dit, par exemple, qu'une brodeuse gagne de oO à 60 centimes par jour, cela ne signifie pas qu'elle gagne pour trois cents jours ouvrables ISO et 180 fr. par an. Elle y arrive-
m TARARE. - FABRIQUE DE LA MONTAGNE.
rait si elle brodait constamment sans se détourner ni se distraire : mais ce n'est jamais le cas. La broderie ne vient qu'après le soin de la ferme, du bétail, du ménage, comme intermède et comme supplément. On y met la main quand on veut et on en tire ce que l'on peut. Une brodeuse en moyenne n'obtient guère, de son crochet que 70 à 80 fr. par an. Elle a reçu le tissu, le dessin, le coton à broder ; elle rendra l'ouvrage au bout de quatre, cinq, six mois, à son gré et sans échéance précise. A raison de cette latitude, elle regarde moins au prix des façons. Il en est à peu près de même pour les mousselines ; le tisserand ne prend pas d'engagement fixe pour la livraison, et son compte est aussi malaisé à faire que celui de la brodeuse. C'est aussi à façon qu'il traite; dans une journée pleine, l'homme gagnerait 1 fr. 50 c, la femme 1 fr. et 1 fr. 23 c. Ces journées pleines sont rares dans le cours de l'année, et quatre mois durant le métier est mis à l'écart. Lorsqu'au milieu de ces alternatives un tisserand d'unis arrive à tirer 200 francs de sa navette, il est satisfait de son lot. En effet, il n'est point à plaindre. Souvent sa maison lui appartient, son métier presque toujours. Tant que les travaux de la terre donnent, le tissage est délaissé ; ils se raniment quand les mois pluvieux et sombres commencent. Alors tous les bras appartiennent au coton ; il est laprovi-" dence de la chaumière. Le spectacle que présentent ces petits intérieurs est des plus sains et des plus satisfaisants; point d'oisif, point, d'indolent; ils feraient ombre dans cette activité. L'homme ourdit, les enfants font les canettes, la femme et les filles brodent. Toute ferme, toute métairie est un atelier; l'étable môme en sert, et il n'est pas rare d'y voir de grands garçons de vingt ans exerçant leurs doigts sur un tambour à broder après avoir remué la
litière. L'exécution ne souffre pas de ce» mélange d'occupations; en général elle reste propre et délicate. Aucune race n'a plus de dextérité ; pour le travail comme pour les mœurs, elle est des meilleures que l'on connaisse.
Les articles qui sortent de ses mains varient sans cesse et à l'infini; toute l'échelle des prix et des qualités y est . parcourue, depuis la mousseline de io centimes le mètre jusqu'à celle qui vaut 6 francs, depuis les rideaux brodés de 8 francs la paire jusqu'à ceux qui coûtent 120, 200, 500 francs la paire. La gamme des numéros pour les fils employés part du 30 et aboutit au 300. Ainsi d'un côté Tarare dessert une clientèle de luxe et de l'autre s'adapte aux plus modestes besoins. On est arrivé, pour quelques genres, à des rabais inimaginables : par exemple des cols pour femmes, brodés, à 1 fr. 2» c. et 1 fr. 50 la douzaine. D'autres genres sont et restent l'apanage exclusif du pays; c'est le cas des tarlatanes pour moustiquaires et robes. Enfin, en vue de l'Afrique, on a copié les tissus que produit l'industrie moresque, les haïcks, les tanjebs, avec un degré de ressemblance suffisant pour que le goût des indigènes s'en soit accommodé. Près de ces tissus légers qui datent des essais de Simonet se sont maintenus les tissus forts, les futaines qui appartiennent à une époque plus ancienne. Villefranche et Thizy sont les grands marchés de ces étoffes communes. J'ai passé à Thizy une journée pour mieux voir comment s'y traitent les affaires; rien n'est plus curieux. Ce bourg est situé au cœur des plateaux où l'industrie du coton a son siège ; ordinairement désert et silencieux, il s'anime les jours de halle au point de rendre la circulation difficile. Vers dix heures du matin, arrivent des communes environnantes des milliers de campagnards, gros tisserands, agents de fabriques, commission neires,
avec le chapeau aux larges ailes et le parapluie de coton, intrépidement porté môme par un beau soleil. Ils prennent d'assaut les trois ou quatre rues qui aboutissent à la grande place, toutes largement pourvues de cabarets et de cafés, où les accords commencés en plein air s'achèvent devant quelques bouteilles. Au nombre des bouteilles vidées on peut mesurer l'importance de l'opération. Pendant six heures, acheteurs et vendeurs restent en présence, se prenant, se quittant jusqu'à ce que chacun ait rempli d'une manière plus ou moins heureuse l'objet qu'il s'était proposé. La journée finit comme elle a commencé : dans les auberges; elle a été à peu près bonne pour tout le iponde ; celui-ci a vendu ses fils, celui-là ses tissus ; on la clôt par un repas copieusement arrosé. C'est de tradition, et dans ces montagnes les traditions sont tenaces, comme on va en juger par un trait. Un usage qui vient de loin alloue dans le mesurage un pouce par aune comme faveur et tolérance; c'est-à-dire qu'après chaque aune mesurée l'acheteur pose son pouce sur l'étoffe en l'équarrissant du mieux qu'il peut et que la nouvelle aune ne part qu'au delà de cette bande gratuitement cédée. Dans cette singulière manière de mesurer il est évident que les pouces les plus larges couvrent plus d'étoffe que les autres et constituent un avantage pour leurs heureux possesseurs. Quelque effort qu'on ait fait, on n'a pu encore supprimer ni ce boni, ni la façon primitive dont il s'applique ; on l'a seulement aggravé en posant le pouce après chaque mètre comme autrefois on le posait après chaque aune. La tradition est restée sauve, et ici comme partout, dans la réforme décimale, les fractions ont été pour les habiles au préjudice des inexpérimentés.
Ces étoffes communes de Thizy et de Villefranche ont
un débit régulier dans nos provinces méridionales où, pour certains emplois, le coton supplée la laine. On les tisse à poils droits, soit unis, soit à côtes, de manière à simuler la peluche ou le velours. Quelques-uns de ces produits étonnent par leur bonne apparence aulant que par la modicité de leur prix. Pour les établir plus économiquement, il n'est sorte de matière que l'on n'emploie. Durant mes visites aux ateliers de la montagne, entre Amplepuis et Thizy, j'entendais parler de cotons gras pour lesquels on réclamait une immunité ou au moins un traitement d'exception dans les tarifs. La franchise des matières premières n'était pas encore en vigueur ni môme en perspective. Je m'enquis de ce que pouvaient être ces cotons gras si essentiels à la contrée et demandai à les voir. On me présenta d'affreux échantillons, ayant à peine l'aspect d'un lainage et qu'on ne pouvait toucher sans se souiller les doigts. D'où venaient ces cotons et comment parvenait-on à s'en servir? On me l'expliqua. Ces cotons se composent des balayures des grands établissements, de tout ce qui tombe soit des cardes, soit des peignes, soit des broches, de ce qui se détériore dans le nettoyage des machines et d'autres emplois. Ce sont des rebuts. La filature de premier ordre dédaigne de les traiter elle-même; ils viennent presque tous aboutir aux petits ateliers du Beaujolais, qui sont les regrattiers de l'industrie du coton. Là on redonne quelque valeur à ce qui n'a guère l'air d'en avoir. On entreprend ces matières qui suintent l'huile et gardent en suspension la poussière; on les délivre de ce qu'elles ont de plus impur, on les bat, on les blanchit, on les file, on les ourdit, on en tire des produits de grains et d'aspects différents, les uns blancs, les autres en couleur, propres aux consommations les plus variées et dont les
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prix descendent à 30 centimes le mètre pour remonter jusqu'à 2 fr. et 2 fr. 50 c. dans les articles qui ont plus de consistance et de corps. Môme dans ces fabrications modestes, la fantaisie se donne carrière ; si le goût n'en est pas toujours pur, il est du moins approprié, et c'est de là que nous viennent ces draps de coton chinés et jaspés qui, en pantalons ou en vestes, manquent rarement leur effet et que portent si fièrement nos élégants de village.
Dans toutes ses branches, on le voit, l'effort de cette fabrique a été constant et heureux; montée comme elle l'est, elle est parvenue à mettre de son côté la chance et le renom. Faut-il qu'elle s'en tienne là et qu'elle persiste dans les procédés qui lui ont réussi? Ce serait beaucoup risquer. Toute cette industrie, commune ou raffinée, est une industrie à la main, tandis qu'ailleurs on la traite mécaniquement. Pour le tissu ordinaire, c'est une règle qui, bientôt, aura peu d'exceptions; pour le tissu fin, on en est arrivé aux fils du numéro 130 métrique. A Glasgow, à Mulhouse, à Saint-Quentin, la mousseline se fabrique très-couramment sur des métiers mécaniques qui battent de 120 à 140 coups à la minute. Tarare résiste encore pour plusieurs motifs : d'abord le haut prix du charbon, qu'on ne transporte sur ces plateaux qu'avec des colliers, puis une différence dans le grain et l'apparence du produit, suivant qu'il est fabriqué mécaniquement ou manuellement. Le problème consiste à employer les procédés économiques et rapides sans déchoir pour la qualité. Quelques fabricants, plus hardis* que les autres, n'en désespèrent pas; il y a eu des essais à Amplepuis et à Saint-Symphorien pour les articles de doublures, il y en a un à Cuinzier, où l'on commence à faire de la véritable mousseline sur des métiers battant à grande vitesse. Ces exemples