‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 51 sur 193 · SAINT-QUENTIN. LILLE. ROUDAIX. AMIENS · texte numérisé non relu

SAINT-QUENTIN. LILLE. ROUDAIX. AMIENS

Pour concentrer mon sujet, je réunis ici dans un même groupe toutes les provinces qui, au nord de Paris, filent, tissent et impriment le coton ; si les genres sont variés, le mode d'exécution est à peu près le même ; les mœurs, les habitudes ne diffèrent pas sensiblement; le partage du travail entre les campagnes et les villes se fait dans des conditions identiques; les analogies se retrouvent dans la race, dans la tradition, dans l'aspect des lieux, dans tout ce qui dénonce une communauté d'origine.

Ces vastes plaines, qui s'appuient d'un côté à la Manche, de l'autre aux Ardennes et qui comprennent l'ancienne Flandre, le Hainaut, la Picardie et l'Artois, ont été, de temps presque immémorial, le siège d'une activité où l'industrie se combinait avec l'agriculture. La matière du travail a pu changer sans que le travail se soit interrompu ; ces populations laborieuses savaient se conformer aux goûts et aux besoins de leur époque. Aucune découverte

ne les trouva en défaut; elles tissèrent la laine et le lin avant que le coton fût venu prendre place sur leurs métiers. Heureuses si ces révolutions de l'industrie eussent été leur seule épreuve ! La guerre les vouait à de bien autres calamités. Ces provinces ouvertes changeaient de maîtres à chaque siècle ; les ducs de Bourgogne, l'Autriche, l'Espagne se les passaient de main en main; l'Angleterre y opérait des descentes et y livrait ses grandes batailles; la dévastation s'y promenait sous toutes les formes et sous tous les étendards. Quand on songe à ces désordres et à ces violences, aux exactions qui accompagnaient les changements de régimes, il y a lieu de s'étonner qu'un travail régulier ait survécu à tant de causes de désorganisation et que la patience des hommes ait été plus forte que les vicissitudes du sort.

Ce serait une curieuse recherche à faire que celle des motifs qui ont présidé à la distribution des industries et les ont dévolues par préférence à telle ou telle localité, à telle ou telle race. Ce qui frappe d'abord, c'est de voir les plus considérables* s'établir sur des points donnés, avec une variété de circonstances qui ne permet pas de ramener à une loi uniforme le fait de leur établissement. En Angleterre, les comtés du nord et les districts tempérés de l'Ecosse ont la meilleure part dans ce mouvement ; en France, c'est au nord également, à l'est et à l'ouest qu'il se développe avec le plus de suite. Dans certaines provinces il est nul pour ainsi dire ; les grands pays à blé comme la Beauce et la Brie, les pays à vignobles comme la Gironde, la Provence et la Bourgogne, ont peu d'industries accessoires. Une sorte d'arbitraire règne dans ces répartitions. On ne peut pas dire qu'elles dépendent d'une manière absolue ni de la position ni du degré d'altitude. Il y a des fabrications

comme la soie que l'on rencontre dans la plaine comme dans la montagne; le coton même, qui est plutôt l'hôte des latitudes froides, se retrouve dans les bocages de la Vendée. En poussant l'examen plus loin, on découvre de singuliers contrastes. Telle industrie s'arrête devant un ruisseau, telle autre cesse brusquement sans limites apparentes. Il est des chaînes dont elles n'occupent qu'un des versants, d'autres où elles ne se montrent que dans des vallées intérieures. Pour celles qu'animent des chutes d'eau, l'assiette est naturellement déterminée ; mais combien d'autres, et c'est le cas pour le tissage à bras, se groupent au hasard et sans règle bien évidente 1 A étudier les choses en détail, peut-être trouverait-on le mot de ces situations disparates tantôt dans des convenances de voisinage, tantôt dans des pratiques héréditaires, quelquefois dans la volonté d'un homme qui mène à bien une spéculation. Aucun sujet ne comporte plus de nuances ; les saisir serait impossible, et d'ailleurs cela importerait peu. Il suffit de s'assurer si, au-dessus de ces accidents secondaires, il n'existe pas quelques causes générales qui les éclairent et les dominent, et sur lesquelles l'attention puisse être dirigée avec quelque certitude et quelque fruit.

Parmi ces conditions déterminantes, il n'en est point de plus active que la densité des populations. Beaucoup d'industries en sont nées et lui doivent leur succès. Il va de soi que partout où il y a des heures libres et des bras disponibles, un effort se fasse pour remplir ces heures et occuper ces bras ; si la besogne directe manque, c'est à une besogne indirecte qu'on a recours. Il faut que l'équilibre se rétablisse sous peine d'une insuffisance de ressources, et quand le travail, sous une forme ou sous une autre, n'intervient pas, c'est l'émigration qui y pourvoit par les vides

qu'elle opère. On le voit en Westphalie, où l'expatriation ne commence qu'au delà des limites du développement industriel. Tant que le sol de la patrie peut les nourrir, les populations lui restent fidèles; elles ne s'en éloignent qu'à regret et sous l'aiguillon de la nécessité. Il ne suffit pas que la terre soit féconde, qu'elle paye amplement les services, il faut encore que, dans l'espace qu'ils occupent, les hommes s'emploient fructueusement. Quel plus beau pays que les Flandres, où toutes les cultures sont possibles et profitables? Il ne semblait pas qu'une contrée si favorisée pût porter trop d'enfants, ni qu'avec une nature si généreuse il pût y avoir des misérables. Il y en a pourtant, il y en a eu de tous les temps, l'histoire le témoigne. La famine a plus d'une fois sévi dans les plus riches campagnes qui soient au monde ; sans l'industrie elles se seraient dépeuplées. Les biens de la terre spnt soumis à des alternatives que l'industrie corrigeait et tempérait; elle était l'accompagnement obligé de la densité des populations, elle en était le seul remède. On conçoit sans peine comment les" choses ont marché. Les entrepreneurs d'industrie avaient sous la main, presque à leur merci, une légion d'ouvriers que le besoin rendait accommodants; ils les ont enrôlés de proche en proche en mesurant leurs salaires sur le profit qu'ils en retiraient. Des deux côtés la convenance a cimenté et étendu les rapports. L'esprit d'entreprises trouvait des auxiliaires; les bras en excès avaient un emploi. C'est ainsi que ce mouvement s'est répandu dans les provinces où des populations surabondantes appelaient, corn nie moyen de se suffire, un supplément d'occupation.

Voilà déjà deux causes générales qui ont concouru à la distribution des industries, la convenance et la nécessité ; il faut y ajouter maintenant le goût du travail. C'est à ce

signe qu'on reconnaît les vocations sérieuses; il varie dans les groupes comme dans les individus. De ce qu'un travail est nécessaire il ne s'ensuit pas toujours qu'on l'accepte. En cela comme en toute chose il y a des aptitudes, des dispositions particulières. Le travail est comme le grain qui germe ou se dessèche suivant le sol où il tombe. A quoi tiennent ces différences? A la qualité des races et à la nature du climat. Pour peu que l'on ait vécu parmi les populations industrielles, il est facile de s'assurer qu'elles ont une physionomie qui leur est propre et en fait comme une famille à part dans la grande communauté. Là même où l'industrie est mêlée à l'agriculture, on peut, avec quelque sûreté dans le coup d'œil, distinguer laquelle des deux domine. L'action du climat est plus marquée encore que celle de la race. Tant que l'industrie a gardé un caractère domestique, elle a eu le monde pour domaine et a souri même aux populations que le soleil énervait par ses ar- . deurs. Vivant de peu et ne travaillant que pour leurs besoins, ces populations se prêtaient à des taches qui n'excédaient pas leurs forces et répondaient à leur goût. C'était comme un âge d'or qui se conciliait avec une certaine indolence dans les allures. Avec la vapeur et les établissements mécaniques, l'âge de fer a commencé, et peu à peu l'industrie a quitté les horizons radieux pour le pays des brumes, en remplaçant un travail modéré par im régime d'activité dévorante. C'est vers le nord-ouest de l'Europe qu'alors elle s'est visiblement portée. Elle y trouvait des hommes que des besoins plus vifs et plus raffinés sollicitaient à y subvenir par une plus grande dépense de forces, et dont l'énergie et l'aptitude semblaient croître en raison des sévérités du climat. Sous cette influence le déplacement de l'industrie a eu lieu, et d'une manière si appa-

rente que les yeux les moins attentifs en ont été frappés. Ce coin du monde est devenu comme un laboratoire universel. Ces toiles qu'autrefois l'Europe recevait de l'Inde, où la main-d'œuvre ne représente que la valeur de quelques poignées de riz, c'est l'Inde aujourd'hui qui les reçoit de l'Europe, malgré la charge des distances et de salaires relativement élevés. Le Midi est vaincu dans cette lutte où il n'oppose que son art et ses bras au génie du Nord qui a livré à l'homme le secret de sa puissance, lui a appris à mieux disposer de lui-môme et de la nature devenue son agent. Qui pourrait dire jusqu'où iront ces empiétements? Ils n'auront de limites que dans les lois éternelles qui président à la distribution des biens de la terre et qui, en laissant une marge aux peuples les mieux doués, ménagent aux plus dépourvus des compensations inattaquables et une part d'héritage qui n'est pas susceptible d'aliénation.

Aupune région ne réunit plus que celle qui nous occupe les conditions générales auxquelles est subordonné l'établissement des industries : densité des populations, qualité des races, aptitude, goût du travail. Il faut y ajouter une opiniâtreté dans les habitudes qui se prête mal aux changements les mieux justifiés. Dans l'enquête qui a eu lieu récemment, le témoignage des fabricants est sur ce point à peu près unanime. Leurs ouvriers, ont-ils dit, formés dès l'enfance au travail à la main, résistent de toutes leurs forces à l'emploi des moyens mécaniques. Une réduction sur les salaires les effraye moins qu'une révolution dans les procédés. Tel serait, assure-t-on, le sentiment qui domine parmi les deux cent mille tisserands à bras répandus dans nos provinces du Nord. Peut-être n'est-ce là qu'une interprétation un peu libre, qui traduit mieux les impressions

du fabricant que celles des hommes qu'il emploie. Il est difficile que l'ouvrier ait du goût pour le changement quand le patron en a si peu. Cependant on ne saurait se dissimuler qu'il n'y ait là une entreprise considérable qui demandera, pour être conduite à bien, delà persévérance et de la bonne volonté. Pour la filature la question est vidée ; pour le tissage elle est ouverte. On pouvait l'ajourner naguère; aujourd'hui elle a un caractère impérieux. Quand, dans les districts manufacturiers de l'Angleterre et de l'Ecosse, le métier mécanique s'empare non-seulement des tissus communs, mais des tissus légers , il est impossible que Saint-Quentin, Amiens, Lille et Roubaix persistent à s'en tenir au métier à bras comme principal instrument. On a souvent dit que l'industrie est un combat ; s'il en est ainsi, le premier soin des belligérants doit être de perfectionner leurs armes et de mettre au moins cette chance de leur côté. Qu'il y ait des causes d'infériorité inhérentes aux lieux où l'industrie s'exerce et devant lesquelles échoue l'effort le plus intelligent, c'est un fait qu'en écartant les exagérations tout esprit sensé doit reconnaître, mais qui ne justifie ni n'excuse les cas où l'effort reste en deçà de ce qu'il pourrait être et où l'infériorité, de forcée qu'elle était, devient volontaire. Il est dans la nature des intérêts de préférer les voies commodes aux voies laborieuses; ils ne se portent en avant que quand ils se sentent menacés et n'ont de hardiesse que quand il s'agit de se défendre. Aussi s'écoulera-t-il plus d'une année avant que, dans nos provinces du Nord, le travail mécanique ait remplacé le travail à la main. Dans quelques villes la réforme commence : Saintr-Quentin et Rôubaix ont quelques ateliers ; Lille également ; Amiens en prépare. Il y a partout des préventions à détruire et des résistances à vain-

cre; le mouvement ne s'accélérera que sous l'influence d'un mot cruel, la nécessité.

Quelques accidents de la vie des ateliers semblent de loin en loin donner raison à une conduite expectante, et c'est l'occasion d'en parler ici. Entre les ouvriers distribués dans les campagnes aucune entente n'est possible; ils ne peuvent pas se concerter pour faire la loi. Jamais parmi eux n'ont éclaté de ces agitations dont le salaire est l'objet, et qui ont si longtemps troublé dans un pays voisin le régime des industries. A en juger par des symptômes récents, on dirait que ce mal nous gagne et que des lois rigoureuses ne nous en préservent pas. Rien ne ressemble encore chez nous à ces coalitions terribles qui, de 1838 à 1846, ont mis en Angleterre des comtés entiers en interdit, et plus d'une fois ont dégénéré en révoltes à main • armée. Ce n'est pas même l'équivalent de ces grèves savantes qui tiennent une industrie en suspens comme à Londres, embrassent tout un corps de métiers, ont leur caisse et leur comptabilité et ne ménagent pas les sacrifices, pourvu que la fortune des entrepreneurs en soit entamée. Ces mœurs ne sont pas les nôtres, et pourtant çà et là, au milieu du calme des esprits, on s'étonne d'appren- . dre que des corps d'état ont refusé leurs services et que dos ateliers ont été désertés. Pour rétablir l'ordre, il faut que la loi s'en môle et sévisse contre les meneurs. Ayant à choisir entre la liberté des transactions et la sécurité publique, la loi a sacrifié la liberté à la sécurité ; tant qu'elle existe il y a lieu de s'incliner devant ses prescriptions. Toujours est-il que, môme avec cette menace, la disposition constante d'une agglomération d'ouvriers est la discussion des salaires. Leur prétention est que le patron ne compte pas seul pour eux et ne compte pas sans eux. Ce

sentiment est si naturel qu'il est douteux que la perspective d'une peine puisse toujours l'étouffer, et plus les industries se concentreront, plus il aura l'occasion d'éclater. De là chez le fabricant une préférence instinctive pour le régime où le salaire ne se discute pas, où prenant les hommes en détail, isolés les uns des autres, il garde le rôle prépondérant et n'a pas à redouter les conséquences d'une ligue qui se formerait contre lui. Cette manière de traitèr a ce coté d'avantageux qu'elle assoupit les plaintes et exclut les orages; aucune fermentation n'est possible parmi des éléments qui ne se mettent point en contact. Mais, d'un autre côté, c'est un état de choses d'où la vie se retire; qu'on s'y prête ou qu'on s'en défende, l'industrie prend une autre direction. Avant peu le choix ne sera plus permis, et pour les deux cent mille tisserands de nos provinces du Nord, ce qui est l'exception deviendra la règle, et ce qui est la règle deviendra l'exception. Sans doute il y aura lieu alors d'examiner d'un œil plus ferme les rapports du patron et de l'ouvrier ; de nouveaux droits naîtront d'une responsabilité plus directe. Ouvriers et patrons seront beaucoup plus en présence et se mesureront de l'œil plus souvent. Ma conviction* est qu'ils finiront par s'entendre et y gagner les uns et les autres ; l'avancement de l'industrie sera la suite et fera les frais de ce rapprochement; les préventions seront désarmées par l'intérêt commun. Il dépend des parties intéressées de hAtcr ces résultats par une volonté résolue et de retrancher des difficultés de la tache celles qu'engendrent les hésitations et qu'aggravent les ajournements.

Dans ce passage du travail à la main au travail mécanique, comment convient-il de procéder? Comment avec les débris des anciens cadres composer les cadres nou-

veaux? C'est une œuvre où l'expérience parlera plus sûrement que le conseil et où l'inspiration particulière aura une grande part. Les modes d'exécution varieront suivant les lieux, les circonstances et les besoins. Ici comme partout il y aura des exemples hardis dont le gros des fabricants profitera. Tous les calculs démontrent que l'emploi des moteurs dans le tissage assure de 20 à 23 p. 100 de bénéfice sur l'emploi direct des bras. C'est une marge assez belle pour couvrir, dans une courte période, les frais de premier établissement, et un tel avantage que, sous peine de ruine, il faudra que tous y visent quand il sera acquis à quelques-uns. Par exception et sur certains points, le travail à la main aura des motifs de se maintenir. 11 persistera là où la délicatesse du produit exige un soin plus attentif, pour les tissus d'une grande finesse, pour quelques tissus en couleur dont les prix permettent de ne pas regarder d'aussi près aux dépenses de l'exécution. Peut-être l'ancien mode persistera-t-il également dans les localités qui se refusent à l'introduction d'autres moyens et qui, par des rabais sur les salaires, lutteront jusqu'à épuisement de forces. Ces phénomènes de vitalité se retrouvent même dans les pays les plus avancés en industrie, tant est puissant chez l'homme le ressort de la volonté. En Angleterre, au milieu des ateliers les plus grandioses, on rencontre çà et là, dans des chaumières, quelques pauvres tisserands restés fidèles à leurs vieux métiers et qui se défendent avec leurs bras contre la vapeur qui les entoure. Nous aurons dans nos provinces du Nord les mômes contrastes sur des proportions plus grandes. Longtemps on y verra aux prises l'ancien travail et le nouveau, jusqu'à ce que le premier succombe par impuissance ou par désuétude. Il n'est plus dans la puissance

humaine d'empêcher celte révolution de s'accomplir et d'épargner aux populations les épreuves qui y sont attachées. Seulement il est possible et il serait sage d'en atténuer les effets là où ils peuvent être atténués. On sait avec quel entraînement le peuple des campagnes se porte aujourd'hui vers les villes; le goût, l'attrait du séjour y conbuent autant que l'élévation du salaire. Les mœurs s'en ressentent, la richesse dupays en est affectée. Tout conseille donc de ne pas fournir des occasions de plus à ce déplacement contagieux. Dans ce sens, il est à désirer qu'en chan- " géant de procédé l'industrie du tisserand ne change pas de siège et n'envoie pas dans les villes un contingent nouveau. Elle peut rester où elle est sans déserter ses intérêts ni forcer ses convenances. Les villes avec leurs octrois et leurs cabarets sont à la fois une résidence coûteuse et une mau- \aise école pour les ouvriers ; on ne s'y loge et on n'y vit qu'à des conditions qui aggravent forcément le prix des salaires. Des tissages mécaniques, distribués par groupes dans les campagnes , écarteraient ces inconvénients pour ne garder que leurs avantages ; l'industrie, en se perfectionnant, resterait dans le môme cadre, laisserait les hommes où ils sont, avec leurs habitudes, leur condition et leurs mœurs. Ce serait toujours une fabrication rurale, mieux armée seulement et en mesure de mieux faire. Le tissage n'a pas besoin, comme la filature, de vastes ateliers où les frais généraux décroissent en raison de l'importance du travail; il s'accommode d'établissements plus modestes dont le principal avantage est d'être situé au cœur des populations qui en vivent et qui, à raison du voisinage, peuvent consentir à des salaires plus discrets. C'est ainsi que les choses se sont passées dans les Vosges, où l'on a su occuper les ouvriers de la montagne sans les

déplacer et où les ateliers mécaniques, habilement distribués, n'ont pas fait le vide autour d'eux, ni troublé les existences.

En allant vers le nord et sur la limite des provinces qui travaillent le coton, le premier foyer d'industrie que Ton rencontre est Saint-Quentin. De l'éminence que la ville couronne on peut embrasser, à plusieurs lieues à la ronde, les campagnes sur lesquelles s'étend le réseau de son travail. C'est à ce travail que de tout temps elle a dû sa réputation et sa fortune. Elle est en môme temps un exemple de la rapidité avec laquelle l'économie des fabriques change d'objet et de forme. Dans les débuis du siècle, Saint-Quentin appartenait d'une manière presque exclusive à la filature et au tissage du lin ; elle a quitté le lin pour le coton, en ne gardant de son ancienne industrie que des articles de mélange. A ne voir que la ville, on n'aurait qu'une idée bien incomplète du mouvement d'affaires dont elle est le siège. Par le mouvement des opérations de la succursale de la Banque qui y est établie on en pourra mieux juger. D'un escompte de 18 millions environ qui marqua, en 1838, l'année de ses débuts, elle est arrivée en 1857, dernière date de mes renseignements, à 131 millions. Cela tient à ce que Saint-Quentin n'est pas seulement une fabrique, mais un comptoir. Elle n'a que cinq filatures et quelques ateliers de tissage ; mais autour d'elle et dans un rayon étendu, cent hameaux, villages ou bourgs tissent les calicots, les jaconas, les organdis, les . nansouks , qui viendront recevoir dans la ville leurs dernières façons et leurs derniers apprêts. Il faut voir en détail cette fabrication ingénieuse pour comprendre ce que l'art urbain y ajoute de prix. Ces étoffes qui arrivent de la campagne ont peu d'apparence : elles en prennent sous

des mains habiles qui leur donnent de la consistance et de leclat. Tel piqué pour gilets ou pour robes ne dit rien à l'œil en sortant du métier, qui, sous l'apprêt, se relève et arrive à des effets qui séduisent. Tantôt cet apprêt est lisse, tantôt moiré, suivant l'emploi ou la destination de l'étoffe. A voir ces préparations, où règne une grande variété, il est difficile de croire sur parole les fabricants du pays qui se tiennent pour inférieurs aux Anglais en matière d'apprêts. J'ai pu comparer, et en plus d'un genre il m'a semblé que nous étions au moins leurs égaux. Dans la manière dont les Anglais préparent, il y a un effort \isible et une certaine roideur, tandis que nous savons garder le point où la consistance n'exclut pas la souplesse. Charger les tissus outre mesure peut être un calcul d'industrie, ce ne sera jamais une œuvre de goût. C'est là notre lot : sachons nous y tenir et n'altérons pas nos qualités dans l'imitation de celles d 'autrui.

Cette habitude de se déprécier soi-même est comme une épidémie qui a passé dernièrement sur la France, et il est bon d'y insister. C'est sur nos ouvriers qu'elle a surtout porté, et dans la bouche des fabricants elle n'est pas seulement une injustice, elle est une ingratitude. De l'Est, de l'Ouest, du Nord, la même accusation s'est élevée contre les services de nos ouvriers, et le même doute sur ce qu'il est permis d'en attendre. Les formes ont varié; ici plus vagues, là plus précises; à Saint-Quentin on est allé plus loin, on a eu recours à des chiffres pour fixer la qualité des hommes. On a dit qu'un tissage de 500 métiers^ ■ en Angleterre, produirait presque moitié moins, si ce même tissage, avec son même outillage, se trouvait transporté en France. Ce qui signifie qu'en matière d'industrie, un Anglais vaut deux Français. Quand cela serait, il y

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