‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 77 sur 193 · US NORMANDIE. - CORPORATIONS · texte numérisé non relu

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si communs partout, que nous en avons la matière à bon compte. »

Il est donc constant que jusque-là le coton n'est qu'un auxiliaire lentement introduit, et n'occupant que la moindre place dans l'activité de la province. Pendant cent cinquante ans encore cette condition subalterne durera. L'obstacle principal, et il est à peine vaincu, venait du préjugé établi contre l'usage des toiles de coton comme linge de corps ; aussi voit-on par moments cette industrie péricliter; les ouvriers qu'elle emploie manquent d'ouvrage et sont obligés de se remettre au lin et au chanvre, qui offrent un travail plus sûr et plus continu. A ces embarras s'en ajoutaient d'autres qui provenaient des privilèges professionnels. Longtemps le coton resta sans affectation fixe entre les corporations qui se partageaient les catégories des tissus. Toutes y prétendaient, et chacune empiétait à qui mieux mieux. De là des querelles engagées et souvent des pièges tendus. On en cite un exemple dans le métier à bas. La première paire fabriquée était destinée à Louis XIV. Le bruit s'en répandit, et l'alarme fut grande parmi les bonnetiers. Comment conjurer cette invention menaçante? La chronique affirme qu'ils ne trouvèrent rien de plus expédient que de corrompre un valet de chambre du roi. Cet homme coupa quelques mailles dans la paire de bas, qui se désempara à l'essai, et dut être mise au rebut. L'échec fut tel que l'inventeur, désespéré, passa, dit-on, en Angleterre, où il porta son secret. Quand, plus tard, le métier à bas reparut en France, il fallut, pour déjouer ces petites trahisons, le mettre sous la protection directe du roi, qui désigna le château de Madrid, dans le bois de Boulogne, comme siège de l'exploitation. Les résistances de l'esprit de corps ne purent être brisées que

par une volonté souveraine. Les mômes oppositions se manifestèrent à propos des toiles peintes; de tous côtés on les tint pour suspectes d'usurpation. Non-seulement les toiliers se déclarèrent lésés, mais il y eut des réclamations de la part des passementiers, des merciers et môme des tapissiers fabricants de points de Hongrie. L'analogie la plus détournée suffisait pour donner naissance à l'un de ces procès qui se transmettaient de génération en génération et de syndicat en syndicat, procès devant lesquels sont venues si longtemps échouer toutes les hardiesses du génie individuel.

D'autres entraves comprimaient encore la fabrication des tissus. H est dans la nature des choses que ce genre de travail, disséminé dans les campagnes, se ralentisse dans la saison où la terre réclame tous les bras disponibles. L'ouvrier rural quitte alors son métier pour vaquer aux labeurs agricoles. Il obéit à une convenance qui lui fait préférer une besogne urgente à une besogne qui peut ôtre différée. Mais, en ceci, il ne saurait y avoir d'autre règle qu'une entière liberté de mouvement. C'est ainsi que les choses se passent de nos jours sans qu'aucun service reste en souffrance. En Normandie, avant 89, il en était autrement : la succession des travaux y était fixée d'une manière impérative. Du 1 er juillet au 15 septembre, la maind'œuvre industrielle était mise en interdit, et défense était faite aux maîtres fabricants de Rouen de distribuer de l'ouvrage dans les campagnes, le tout sous peine d'amende et de saisie. Un arrêt du conseil de 1723 consacre ces dispositions et fournit des instructions détaillées sur la forme des poursuites. C'était l'esprit du temps; on n'admettait pas que l'activité privée, livrée à elle-même, pût trouver avec ses propres lumières la combinaison où le

bien privé et le bien public se trouvent aller de concert sans s'exclure et sans se nuire. Ces choses-là ne paraissaient possibles qu'au moyen d'une certaine violence exercée sur les volontés ; on s'en fiait plutôt à la vertu des prescriptions qu'à la sagesse des hommes. Jusqu'où fut poussée cette manie, tous les documents de l'époque en font foi. Ils ne sont pas moins explicites au sujet des embarras et des mécomptes qu'engendraient ces abus de la puissance administrative. Les règlements, si clairs qu'ils fussent, laissaient le champ libre à une certaine variété d'interprétations; l'intérêt particulier y cherchait des armes pour ses chicanes, et quand le service public y était seul enjeu, ces règlements tombaient en désuétude. C'est ainsi que l'interdit, dont le travail industriel était frappé en Normandie pendant toute une saison, n'y fut jamais sérieusement respecté. Les hommcsles plus valides allaient aux champs, comme ils l'eussent fait en l'absence de toute contrainte, mais les bras que la terre ne réclamait pas, ceux qui s'accommodaient mieux d'un travail plus doux et plus sédentaire, continuaient à pousser la navette en dépit des édits et des arrêts qui condamnaient les métiers à l'immobilité.

A quoi tenait cette habitude de compliquer à dessein et comme à l'envi des choses qui, livrées à elles-mêmes, se seraient naturellement arrangées? Cela tenait à ce besoin d'agir qui est dans la nature humaine, à ce goût de faire qui tourmente toujours ceux qui en ont le pouvoir. Ce travers n'a pas épargné les hommes supérieurs, et plus d'un a nui aux intérêts privés en voulant trop les servir. Il y a, en effet, dans ces délicates matières, deux écueils auxquels il est difficile d'échapper. Le premier est dans les influences qui s'agitent autour d'un gouvernement quand il prend à tache de distribuer des fortunes, ou, ce qui revient au

même, quand il règle la manière de les acquérir. Il est rare qu'il se fasse un véritable jour sur des questions où ceux qui seuls les connaissent bien.apportent plus de calcul que de bonne foi, et s'efforcent de tourner en leur faveur le bénéfice des décisions à prendre. Le second écueil, moins apparent, n'est pas moins h redouter. En général, les servitudes et les pénalités dont on frappait les industries avaient pour cause et pour objet les abus qui s'y montraient. On se proposait de les améliorer en y introduisant quelque discipline. Or voici ce qui arrivait dans presque tous les cas : derrière ces abus visibles et que l'on s'appliquait à supprimer, se cachaient une foule d'autres petits abus encore en germe, et qui attendaient que la place fût devenue libre pour s'en emparer. On ne guérissait pas le mal, on ne faisait que le déplacer, presque toujours en l'empirant. En vain poussait-on jusqu'à la minutie ce travail d'amendement, il se trouvait qu'on n'avait pu ni tout saisir, ni tout prévoir, et que la tâche était constamment à recommencer. Cette tâche s'est prolongée pendant deux siècles sans qu'on ait vu régner dans les rapports industriels cette harmonie à laquelle on avait fait le sacrifice de la liberté. Le jour où la liberté a prévalu, l'harmonie s'est établie d'elle-même, non d'une manière absolue, mais d'une manière relativement satisfaisante. Sans contention d'esprit, les choses ont mieux marché; un grand et mémorable essor a été imprimé à l'activité humaine. Cette police de l'industrie que les règlements faisaient si mal, et au milieu de tant de pièges, a plutôt gagné que perdu à prendre son point d'appui dans le droit commun et dans la surveillance que les intérêts exercent les uns vis-à-vis des autres. Il en a été de même de l'équilibre entre les diverses branches du travail, qui a trouvé dans le jeu du

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marché de meilleurs garants que dans un partage d'attributions, comme aussi de la bonne confection des produits qu'aucun règlement ne pouvait assurer, et dont les véritables fondements sont dans les préférences du public et dans ce respect de soi-même que l'intérêt, si ce n'est le devoir, impose peu à peu à la généralité des fabricants.

Même sous ce régime qui l'énervait, l'industrie du coton eut bientôt gagné toute la région normande. Son principal siège fut dans les plateaux qui, de Rouen, s'étendent vers la mer. Après avoir usé des filés du dehors, la Normandie fila elle-même : pour premier instrument elle eut, comme partout ailleurs, le rouet des villageoises. En 1784 seulement, les premières machines parurent : c'était un appareil de filature continue, procédé qui est resté en crédit dans le pays. Un an plus tard, ce fut le tour des métiers anglais, dont la réputation avait franchi le détroit. Le 8 octobre 1785, le roi accorda à un nommé M Une, qui avait offert d'en introduire quelques modèles, une somme de 50,000 livres à titre d'encouragement, un traitement annuel de 6,000 livres et un local pour des expériences; onfin une prime de 1,200 livres pour chaque assortiment de machines qu'il livrerait à nos filateurs. La filature avait alors acquis une certaine importance, et les évaluations du temps portent h 19,000 le nombre des fileuses au rouet employant 3 millions de kilogrammes de coton, ("est contre cette main-d'œuvre que la force mécanique allait engager la lutte, et le siècle n'était pas écoulé que déjà la moitié de cette main d'œuvre avait disparu.

Mais près de la filature existait depuis longtemps une autre industrie, d'origine essentiellement normande, et douée d'une telle vigueur qu'elle a résisté à tous les échecs et est restée l'attribut de la province. Je veux parler des

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