‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 78 sur 193 · NORMANDIE. — ROUENNERIES · texte numérisé non relu

NORMANDIE. — ROUENNERIES

tissus variés connus sous le nom de rouenneries. L'histoire de cette fabrication est des plus curieuses; elle montre dans son meilleur jour le génie patient et persévérant de ces populations. Le début en est peut-être dans ces futaines frangées et velues dont la composition est demeurée inconnue, mais qui ne pouvaient être autre chose que des mélanges de matières et des combinaisons de couleurs. En 1684, ces étoffes changent de nom et probablement d'apparence. Les ambassadeurs de Siam venaient d'arriver à Paris; on chercha à imiter sur le métier l'effet de leurs vêtements, et le tissu qui en sortit fut nommé siamoise; le succès en fut assez grand pour que le nom soit arrivé jusqu'à nous. Ces siamoises étaient composées d'une chaîne de soie et d'une trame de coton, l'imperfection de la filature ne permettant pas d'employer ce dernier autrement qu'en trame. Cependant la matière était d'un usage courant, car déjà des règlements s'en emparent. Il en existe aux dates de 16G9 et 1670, qui attribuent aux maires et échevins de Rouen la connaissance des différends qui pourront s'élever au sujet de cette fabrication. En 1728 et 1731 , on va plus loin; c'est tout un code que l'on imagine en entrant dans les moindres détails. Jusqu'alors la faculté de teindre les matières avait été laissée au fabricant; il restait juge du choix de ses couleurs, des doses des substances colorantes. Cette faculté lui fut retirée; on lui défendit d'employer l'indigo seul, sous prétexte que la couleur n'en était pas assez solide ; on ne le toléra qu'en mélange et joint au pastel et au vouède dans une proportion de 5 à 6 p. 100. Pour le tissu on ne voulut rien laisser à l'arbitraire ; la largeur et la longueur en étaient fixées ; il en était de môme du nombre des fils composant le chaîne, du conditionnement et d'autres opérations accessoires. Les

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récits contemporains s'accordent à dire que l'effet de ce règlement fut mortel. Des peines étaient attachées aux contraventions, et les mêmes jalousies qui avaient suscité le règlement empêchèrent qu'il ne fût une lettre morte. Devant ces persécutions l'esprit d'invention s'arrêta et beaucoup de métiers cessèrent de battre. Ceux qui maintenaient le genre se bornèrent à fabriquer des mouchoirs de deux sortes et quelques toileries à dispositions peu variées. Les plus hardis, en bien petit nombre, rompaient avec le règlement et n'écoutaient que leur fantaisie. Il est vrai qu'ils travaillaient en fraude et enlevaient le chef de leurs pièces. Sans ces violences faites à la. loi, peut-être l'industrie des rouenneries eût-elle péri dans cette crise où toute liberté de mouvement lui était enlevée.

Ce fut pourtant vers cette période qu'elle fit son pas le plus décisif; un atelier commun fut créé à Saint-Sever, près de l'ancien pont de pierres. Les tissus des campagnes, exécutés loin des yeux des entrepreneurs, ne comportaient « pas de grands raffinements et se composaient de quelques

types uniformes. A force de les reproduire, les mains les plus lourdes avaient fini par s'y former. Mais cette exécution, quoique remplissant son objet, ne se prêtait que dans une certaine mesure à la variété et à la nouveauté. L'atelier de Saint-Sever introduisit dans la rouennerie ces éléments de vogue. Ses produits consistaient en toiles brochées dont la chaîne était de fil et sur lesquelles étaient tracées des fleurs en laine de diverses couleurs. A la chaîne en fil bientôt on substitua une chaîne en coton qui se prêtait mieux à l'ornement et sur laquelle on varia la forme et la disposition des fleurs. Une fois livrés au commerce, ces produits eurent un grand débit, et l'atelier de Saint-Sever compta bientôt quarante ouvriers. C'était pour le temps

une combinaison très-ingénieuse et très-originale. On se joue aujourd'hui, avec les cartons Jacquart, de ces difficultés, et le dessin s'applique de lui-même pour ainsi dire sur le tissu; mais alors on en était réduit à des moyens plus élémentaires. Il fallait pour brocher ces toiles donner au tisserand une aide qui levait les fils à chaque coup de navette, comme on le faisait à Lyon pour les soieries façonnées. Malgré tout, le genre alla se perfectionnant; la concurrence s'en mêla ; ce fut à qui ornerait le plus richement ces cotonnades; on en fit des tours délits, de s rideaux, môme des jupons de femmes. La mode en dura jusqu'à la fin du siècle; elles n'existent plus aujourd'hui que comme objet de curiosité.

Ce fut vers le môme temps qu'eut lieu une découverte qui devait donner à la rouennerie une impulsion nouvelle. De toutes les couleurs qui ont fait sa réputation, il n'en est ancune qui vaille son rouge pour l'éclat et la solidité. On ne saurait imaginer combien de recherches il a fallu pour trouver ce rouge, que l'on nomme tantôt le rouge turc, tantôt le rouge d'Àndrinople , quelquefois le rouge des Indes. Il n'est point de région industrielle qui ne prétende en posséder la véritable recette, l'avoir améliorée, l'avoir retrouvée après l'avoir perdue. Partout j'ai entendu parler de ce rouge turc, dont la nuance est d'un bel incarnat, comme d'un titre essentiel en fabrication, à Zurich comme à Bradford, à Mulhouse comme à Elberfeld. Sans cette nuance longtemps cherchée, la rouennerie n'eût jamais conquis un débouché aussi étendu. En 1740, la Normandie ne connaissait pas encore ce rouge turc ; on savait seulement que les pays levantins possédaient, pour cette couleur, des secrets de teinture qui leur donnaient sur l'Europe un avantage marqué. Était-ce un héritage du monde

ancien et la tradition, comme on l'a dit, du pourpre de Tyr? Ou bien n'était-ce qu'un emprunt plus récemment fait à l'Inde, où l'art des couleurs et la préparation des substances colorantes sont de temps immémorial poussés à un rare degré de perfection? On l'ignorait; mais sur l'aspect des produits de cette industrie, de ces bonnets, de ces caftans dont le rouge unissait la vivacité à la solidité, on voyait clairement que le procédé oriental était bon et qu'il y aurait tout profit à se l'approprier. De là une suite d'essais où la patience des imitateurs fut longtemps mise à l 'œuvre et qui n'aboutirent que très-tard, péniblement et par ricochet.

Dans les commencements on ne prétendit même pas à introduire, en Normandie, les procédés de teinture employés dans le Levant; on se borna à faire venir du coton rouge d'Andrinople. Un premier envoi fait en 1745 réussit complètement. Les fils étaient grossiers et on n'en pouvait tirer que des mouchoirs communs; mais la couleur était belle à l'œil et résistait à l'usage; c'en fut assez pour que ce commerce continuât et prît de grandes proportions. En 1770, il arrivait à Rouen 5 à 6,000 balles de cotons filés d'Andrinople, du poids de 80 kilogrammes chacune, c'est-à-dire 480,000 kilogrammes pour la totalité. Le prix moyen de ces cotons était de 1 8 francs le kilogramme, ce qui constituait, de ce chef, pour la fabrique normande, une dépense de 8,640,000 francs. 11 dut venir alors, et il vint à l'idée des hommes judicieux du pays qu'il y aurait bénéfice à y fixer cette main-d'œuvre et que cette poursuite n'était pas à dédaigner. Dès 1748, un nommé Fesquet y avait songé : s'il n'avait pas atteint le vrai rouge d'Andrinople, il avait obtenu un rouge brun, beaucoup plus solide que tous ceux dont on s'était servi jusque là. Dès ce moment, les expériences se succédèrent; il s'établit

des ateliers de teinture sur l'eau de Robec, àDarnetal, au faubourg Saint-Hilaire, et diverses nuances de rouge Turent trouvées, dont plusieurs firent la fortune de leurs inventeurs. Les plus heureux d'entre eux furent un nommé Auvray, dont le procédé passa longtemps pour le meilleur, et Palfresne, son domestique et son aide, qui lui enleva une partie de son secret et s'établit à Bapaume, en s'associant à un chimiste longtemps collaborateur de Dambourney. Si heureux que fussent ces essais, ils n'égalaient pas pourtant ceux qui s'étaient faits dans le Midi, où on avait poussé les choses jusqu'à faire venir de Smyrne des teinturiers grecs. Les villes d'Aix et d'Aubenas avaient en ce genre une telle renommée, que même de la Normandie, on y envoyait des cotons à teindre. Ce ne fut que vingt années plus tard, et après bien des tâtonnements, que les ateliers disséminés dans le rayon de Rouen parvinrent à fixer enfin les doses qui donnent à leur rouge une supériorité que la Provence elle-même ne leur dispute plus. Ce qui constituait un avantage en faveur des pays méridionaux, c'était l'action de leur soleil. Le coton, en effet, quand on veut le teindre en rouge des Indes, exige plusieurs bains préparatoires entre chacun desquels il doit être desséché complètement, faute de quoi les mordants prennent mal, tandis que sa couleur a moins d'éclat et de vivacité. Or le climat humide de la Normandie se prêtait avec peine à ces dessèchements successifs; ils furent longs, incertains, insuffisants tant qu'on s'en remit à la température extérieure. Les conditions n'ont changé que lorsqu'au séchage naturel on a substitué des sécheries chauffées artificiellement, dans lesquels on élève à volonté le degré de chaleur pour l'effet que l'on veut produire. Depuis lors la Normandie possède son rouge, son grand teînt, comme

on le nomme. Peu à peu on est arrivé à une telle précision dans les opérations, et à une notion si complète des propriétés des substances colorantes, qu'on peut considérer cette découverte comme arrivée à son dernier degré de perfectionnement. Si j'y ai insisté, c'est qu'elle est vraiment capitale. Un beau rouge turc, franc et solide, est, en effet, la base d'autres couleurs, que, sans lui, on n'obtiendrait pas : on lui doit le rose, le cerise, le violet, le lilas, le paliacat, le giroflée et ces mille nuances que les caprices de la mode imposent au fabricant.

On peut voir d'ailleurs, dans les tableaux des vérificateurs apposés aux inarques, la marche de l'industrie se constater par des chiffres constamment accrus. Tandis qu'en 1740 on ne compte que 213,807 pièces estimées à 15 millions de livres, en 1776 on a 348,604 pièces d'une valeur de 25 millions de livres. En même temps que les quantités s'élevaient, les genres se multipliaient. Dès 1753 paraissaient sur les métiers des guinées rayées et à carreaux de différentes couleurs : dans cet article , c'était la Hollande que la Normandie supplantait ; et, pour laisser quelque illusion sur l'origine, on avait soin de parfumer les pièces de girofle et d'autres épices. Les velours de coton étaient essayés ensuite avec moins de succès; enfin arrivaient les articles d'imitation qui ont ouvert à Rouen l'accès de tous les marchés du monde, les madras dans leurs variétés, les nankins, les mousselinettes, puis les piqués, les reps, les bazins et tous les articles de blanc à côté des articles de couleur. Dès ce moment la partie était gagnée, et la fabrique des rouenneries avait acquis cette consistance qui en fait l'un des établissements les plus vigoureux et les plus ingénieux qui existent dans le monde manufacturier.

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