‹ Le coton son régime, ses problémes, son influence en EuropeChapitre 79 sur 193 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

(suite)

L'industrie des toiles peintes n'a pas eu moins d'efforts à faire pour s'introduire en Normandie, et le souvenir des résistances qui marquèrent ses débuts n'est pas éteint dans l'esprit des populations. Cette fois, par un accord assez rare, les entrepreneurs et les ouvriers firent cause commune et s'émurent à l'envi. Il n'y eut qu'un cri contre ce procédé qui semblait menacer tous les tissus teints en fil, honneur et richesse de la région. Aussi, pour conjurer cette ruine, mit-on peu de scrupule dans le choix des moyens. Les corps d'état multiplièrent les procès et y préludèrent par des saisies, en bravant la justice, au point de ne pas déférer aux mainlevées ordonnées par des arrêts. Les ouvriers, de leur côté, ne cachaient pas leur mécontentement et poussaientles choses jusqu'à des voies de fait. Des chefs d'établissements furent insultés, et tel était l'acharnement qu'on enleva des fichus sur le cou des femmes. L'effet de ces violences fut de mettre Rouen en

retard vis-à-vis de localités qui n'avaient ni sa richesse ni son importance. Mulhouse, Orange, Sèvres, Corbeil ouvrirent leurs portes à la fabrique d'indiennes, et Rouen ne recueillit de sa résistance que des dommages sans compensation.

Enfin il fallut céder; l'opinion se prononçait de plus en plus pour cette industrie; la cour l'adoptait et le roi signait, en 1759, des lettres patentes qui la constituaient d'une manière définitive. Ce fut à un Génevois, nommé Abraham Frey, qu'on dut les premiers essais. Il arriva à Rouen précédé d'une certaine réputation et jouissant d'une faveur qui, sous ce règne, les valait toutes, celle de la marquise de Pompadour. E avait imprimé à Corbeil un ameublement destiné à la favorite; c'était assez pour mettre un homme en vogue et le protéger contre les malveillants. Abraham Frey s'établit donc dans la vallée de Bondeville, où fut frappé le premier coup de moule. D'autres ateliers s'élevèrent à côté du sien, et l'impression des toiles eut bientôt sa place marquée à côté de la rouennerie. Cependant il y eut plus d'une difficulté à vaincre, et la moins grave n'était pas le choix des ouvriers. Ceux que la contrée fournissait n'avaient pas la main formée à la nouvelle besogne ; ils excellaient à tisser des fils de couleur, ils ignoraient l'art d'appliquer sur la toile écrue des matrices chargées d'un dessin soit en creux, soit en relief. Bon gré mal gré, il fallut donc, au début, avoir recours à des ouvriers étrangers, Hollandais , Allemands, Suisses, à qui cette main-d'œuvre était familière et dont on ne s'assurait les services qu'au moyen de salaires très-élevés. Cette charge pesa longtemps sur la fabrication des toiles. Les ouvriers qui en avaient le secret abusaient du besoin que l'on avait d'eux; agissant de concert, ilg

rendaient de plus en plus dures les conditions de leur concours, prenaient et quittaient l'ouvrage à volonté, ne travaillaient que pendant la belle saison et s'en allaient passer l'hiver chez eux. Les entrepreneurs étaient presque à leur merci. En vain chercha-t-on à obtenir de ces ouvriers nomades qu'ils formassent quelques sujets du pays ; ni les uns ni les autres ne s'y prêtèrent. Les Normands se refusaient à sortir de leurs habitudes ; les étrangers comprenaient qu'en se dessaisissant de leur procédé, ils deviendraient moins nécessaires. La position était bonne, ils entendaient la maintenir et rester les seuls graveurs, les seuls imprimeurs, les seuls apprôteurs sur lesquels on pût compter. Plusieurs années s'écoulèrent avant que cette coalition fût dissoute. Ce fut à la longue seulement et un peu par surprise que la fabrique d'indiennes trouva dans la contrée môme un personnel approprié, et commença une tradition qui depuis lors n'a plus été interrompue.

Voilà où en étaient les choses à la veille des événements de 1789. Un document curieux résume et fixe la situation des industries normandes au moment où l'ancien régime allait s'écrouler: c'est un rapport attribué à l'avocat Thouret et dont M. Léonce de Lavergne a donné quelques extraits dans ses belles et attachantes études sur nos assemblées provinciales. La date de cette pièce est caractéristique. On est en 4787, deux ans avant la grande révolution politique, un an après la petite révolution commerciale qui était en germe dans le traité de commerce conclu avec l'Angleterre. À lire ce rappo:t on croirait entendre comme un écho de ce qui se répète autour de nous ; les analogies sont frappantes, et à quelques nuances près le ( langage est le môme : « Les marchandises anglaises, y

est-il dit, sont importées et vendues avec la plus grande abondance, et l'Angleterre persiste à dédaigner les produits de notre industrie. Plusieurs de nos fabricants diminuent successivement le nombre de leurs ouvriers ; quelques-uns occupent leurs ateliers à donner la dernière main à des ouvrages qu'Us font venir d'Angleterre dans un état de fabrication imparfaite. Après les avoir achevés, ils les vendent sous leurs noms et sous leurs marques, comme des marchandises françaises. » Nous avons aujourd'hui l'équivalent de cette opération dans les tissus écrus qui, introduits en franchise, viennent se faire imprimer en France, à charge de réexportation. D'autres documents constatent que, dans le cours des douze mois écoulés, depuis que le traité de 1786 était en vigueur, l'importation des marchandises anglaises avait plus que doublé, et de 8 millions s'était élevée à 18 millions. Il serait aisé de relever sur nos états de douane un mouvement semblable dans la période qui a suivi là pleine exécution du traité de 1860, et les chiffres, qui approchent de 80 millions, y auraient une signification plus grande. On s'habitue de nos jours, à ce qu'il semble, à envisager d'un œil plus ferme ces accidents de la vie économique. Comment en était-on affecté autrefois.? Comment supportait-on ces surprises faites aux habitudes? Tout témoigne que, dans le sein de l'assemblée provinciale, on en raisonnait avec un certain sang-froid : « Un jugement, dit le rapport de Thouret, qui ne serait fondé que sur des effets généraux, qu'on peut regarder encore comme accidentels, ne paraîtrait-il pas trop superficiel? La curiosité française a une grande part dans ce prodigieux débit des nouveautés de l'Angleterre. Le préjugé national et l'exagération du patriotisme influent de même sur le discrédit que nos

marchandises éprouvent dans les comptoirs anglais. Enfin le découragement précipité de quelques-uns de nos manufacturiers n'est pas une démonstration certaine de la réalité de ses motifs. »

Ce langage, à soixante-quinze ans de distance, est plein d'opportunité; mais ce qui suit est plus frappant encore. Dans un rapprochement entre l'industrie anglaise et la nôtre, le rapport de Thouret arrive à examiner les causes qui peuvent amener, d'un côté ou de l'autre, une supériorité ou une infériorité relatives, et il se trouve que, déjà à cette date, le débat roulait sur les mêmes arguments dont on se sert aujourd'hui et avec très-peu de variantes dans le fond comme dans la forme : « L'Angleterre, est-il dit, oppose l'industrie de Manchester à celle de Rouen. Les ateliers de Manchester font une immense fabrication de toiles de coton de toutes les espèces. Les échantillons qui y ont été pris paraissent annoncer qu'en général les toiles de coton qui en sortent sont d'une filature plus égale que les nôtres, et cependant la plupart sont à un prix inférieur. En passant du récit de ces faits à l'examen des causes, on trouve que les Anglais en ont deux certaines et durables de leur supériorité dans les fabriques de coton. L'une est le bas prix du combustible nécessaire à la préparation et aux apprêts de la matière ; le charbon de terre, qui coûte à Rouen de 47 à 50 livres le tonneau pesant do deux milliers, ne revient à Manchester qu'à 9 schillings ou 11 livres 10 sols. L'autre est la grande économie qu'ils font sur les frais de la maind'œuvre par l'usage de leurs ingénieuses inventions pour accélérer et perfectionner à la fois la filature. Les campagnes de Manchester et toute la province de Lancastre sont remplies de ces grandes machines qui, mues par un

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